[TRIBUNE] L’Académie sacrifie le prestige des Oscars pour ABC.

Mais que s’est-il passé au siège de l’Académie des Oscars à Beverly Hills ? Le 7 août dernier, alors que l’Académie ne devait que renouveler le contrat de son président, John Bailey, celle-ci a lâché une bombe en annonçant plusieurs décisions pour révolutionner des Oscars en panne. Hélas, les idées qu’elle propose ne font qu’empirer les choses.

Du prestige des Oscars

Quelques jours déjà ont passé depuis cette annonce aussi tonitruante qu’inattendue. Après mûre réflexion, je ne pouvais me résoudre à garder le silence devant cette révolution qui s’annonce dangereuse pour les Oscars, « mes » Oscars, dirait n’importe quelle personne passionnée par cette cérémonie. La passion ne vient pas de la cérémonie en elle-même, qui est un show comme les américains savent le faire dans toute l’extravagance qu’on leur connaît et qu’on leur prête volontiers. Cette passion pour les Oscars, les Academy Awards, vient plutôt de ce qu’ils sont pour eux-mêmes et pour le cinéma. Cette statuette dorée est infiniment liée au cinéma et à son histoire. La cérémonie des Oscars est une vielle dame qui vient de souffler ses 90 bougies en mars dernier, et elle en a encore pour longtemps. Du moins, c’est ce que l’on croyait.

1928-2018, donc, 90 ans d’histoire et de prestige. Certains vous diront que les Oscars n’ont pas d’importance, que ce n’est juste qu’une récompense donnée dans une cérémonie regroupant des privilégiés. Pas totalement faux, mais irrémédiablement loin de la vérité. Le cinéma peut survivre à la fin des Oscars mais il en serait profondément touché car s’il y a bien une mère à toutes les cérémonies de récompenses cinématographiques, à tous les festivals, Cannes en premier, c’est bel et bien la cérémonie des Oscars. Cette histoire ne mérite pas d’être oubliée et elle donne à la statuette une valeur particulière. C’est un symbole que la saison des récompenses s’achève par les Oscars, car ce sont les plus prestigieux, et cette distinction si particulière porte tout l’amour du cinéma qu’a l’Académie. Avec un tel changement, celle-ci se perd et méprise ce qu’elle est censée défendre depuis le début : le cinéma comme art et non comme un business trempé dans un capitalisme qui n’en finit plus de salir l’art. En se laissant intimidée par ABC, elle perd de sa valeur et de sa puissance au profit d’une chaîne de télévision qui cache un empire empli de requins dont l’aileron fut coupé par la terrible audience de la dernière cérémonie : 26 millions de spectateurs seulement, un chiffre historiquement bas, en baisse de 20% par rapport à 2017. Depuis 2014, les audiences chutent et ni la précédente présidente de l’Académie, Cheryl Boone Isaacs, qui faisait de son possible pour permettre au navire de surnager, ni John Bailey, en train de vilipender tout le mérite des Oscars, ne peuvent surmonter cette indifférence inquiétante qui gagne la population américaine.

Les décisions annoncées le 7 août dernier ne changeront pas grand-chose et viennent endommager un édifice déjà touché par la polémique #OscarsSoWhite de 2016 qui faisait suite à deux années consécutives de catégories d’acteurs et d’actrices présentant entièrement des nominés et nominées de couleur blanche. Le manque de diversité était alors pointé du doigt et certaines personnes ne se reconnaissaient plus dans ce temple d’Hollywood. Le bureau entièrement blanc de John Bailey ne peut que confirmer leur crainte car la discrimination positive qu’il propose n’est qu’un racisme des plus ordinaires que certaines personnes ne remarqueront malheureusement pas, trop naïvement aveuglées par l’Oscar sans valeur ni goût remis à leur blockbuster préféré.

Une nouvelle catégorie qui concentre la polémique

C’est sans aucun doute l’annonce qui a fait le plus réagir, en mal bien évidemment. Les critiques venues de très nombreux suiveurs et spécialistes se sont abattues sur l’Académie. Mais en même temps, on se demande qui a bien pu être satisfait d’une telle création ? Sans doute les propriétaires d’ABC entre la 66ème et la 67ème rue à New-York dont les ventilateurs marchaient sûrement à une puissance deux fois plus importantes depuis le 4 mars dernier et la 90ème cérémonie des Oscars, un chiffre symbolique dont l’audience, aux abonnés absents, fut tout aussi symbolique. Ils avaient besoin d’air du côté d’ABC, et les dirigeants ont mis la pression sur l’Académie pour remédier à cette panne sèche sur l’autoroute de l’audimat. En à peine cinq mois, des spécialistes cinématographiques en sont venus à pondre des créations insolites pour remédier au problème télévisuel de la cérémonie des Oscars, sous l’œil bien attentif de la société de médias détenu par…Disney. En même temps, si à 40 ans ton entreprise dans le domaine cinématographique n’est pas rachetée par Disney, tu as peut-être raté ta vie et il est temps de passer à autre chose. Avec 22 Oscars, Disney a de quoi peser dans la balance, mais on comprend mieux pourquoi un Oscar « populaire » vient d’être créé. Non contente de devoir récupérer une récompense annuelle dans la catégorie d’animation où elle s’est permise de racheter la concurrence nommée Pixar, ni de parfois s’imposer dans les catégories techniques telles que les effets spéciaux où les catégories sonores, la Walt Disney Company a décidé de se créer littéralement elle-même une nouvelle catégorie dite « populaire » pour s’assurer que ses productions, notamment les films Marvel, qui font le milliard au box-office, ne soient pas oubliées à la cérémonie qui récompense les œuvres les plus qualitatives de l’année précédente.

Le problème est ici mais pas que. La cérémonie des Oscars récompense la qualité, pas le chiffre ni même la campagne publicitaire menée pour promouvoir un film. Les campagnes menées par les studios pour recevoir une nomination sont déjà assez nauséabondes, l’Académie nous rajoute des strass et paillettes en croyant que ça va ramener dix millions de téléspectateurs en plus à ABC. C’est naïf et ça l’est encore plus de croire que le spectateur le sera en regardant une cérémonie juste pour voir ses stars préférées. Pour cela, il y a les People’s Choice Awards dont les choix restent toujours étudiés par la science. En effet, quand Dakota Johnson et Johnny Depp parviennent, la même année (2017), à s’imposer dans la catégorie dramatique, c’est qu’il y a un problème sur le pneu. Quand Cinquante Nuances de Grey est nommé dans la catégorie film dramatique c’est qu’il y a un problème sur la roue. Et quand Me Before You s’impose dans la catégorie dramatique devant Sully, c’est qu’il n’y a même pas de roue et que la voiture ne peut plus avancer. Mais les People’s Choice Awards continuent d’avancer parce qu’ils fonctionnent ainsi, ils s’assument et ne prétendent pas récompenser ce qu’il se fait de plus qualitatif dans le cinéma. En revanche, les Oscars si. Il faut bien le dire, j’ai un petit pressentiment amer à voir le 24 février prochain les stars Marvel se délecter au premier rang du Dolby Theater de Los Angeles entre le prochain potentiel meilleur réalisateur Barry Jenkins et la prochaine potentielle meilleure actrice Saoirse Ronan.  

Alors que Black Panther, un film entièrement conçu par des personnes noires, peut marquer l’histoire des Oscars en 2019 en devenant le premier film de super-héros à obtenir une nomination dans la catégorie meilleur film, l’Académie lui coupe l’aile en lui dédiant une catégorie à part qui récompensera le nombre de popcorns qu’il aura amassés et non sa qualité, qui est bien réelle en plus. Au lieu d’être inclusive, cette nouvelle catégorie n’est qu’une discrimination positive au pays de la discrimination positive qui pense récompenser alors qu’elle ne fait que diviser encore plus. L’Académie se rend compte bien trop tard qu’elle a raté un train dans sa façon d’investir le public au sein de la cérémonie des Oscars. Mais au lieu de prendre le train suivant en essayant d’arranger les wagons, elle a préféré créer de toute pièce un train factice qui n’atteindra même pas le prochain passage à niveau qu’il se saura défectueux et devra faire demi-tour. Les décisions prises le 7 août dernier vont faire perdre beaucoup de temps aux Oscars dans leur recherche de diversité dont les efforts avaient été conséquents sous l’ancienne présidence après le scandale des nominations trop blanches. L’Académie sentait son public partir, elle a choisi de le prendre pour un pantin dont ABC peut tirer les ficelles. Avec le nom à rallonge de la nouvelle catégorie (« meilleure réalisation dans un film populaire »), elle pense pouvoir duper un spectateur qui se rendra bien vite compte de la supercherie.

Mais que veut donc bien dire « populaire » ?

Ce mot a cristallisé les critiques parce qu’il est clairement négatif, du moins sa connotation est négative, et dans la pure tradition américaine, il engendre un manichéisme malsain qui divise deux camps. Avec cette catégorie, on a l’impression que d’un côté on aura les superproductions qui remplissent les salles et conquissent une majeure partie du public, et de l’autre on aura des films d’auteur indépendants dont seuls les plus purs cinéphiles ont entendu parler. Cette catégorie fait ressurgir un cliché qui voudrait séparer une élite et un peuple n’aspirant pas aux mêmes désirs cinématographiques. Pourtant, il aurait suffi de connaître son histoire pour savoir que les Oscars ne récompensent pas seulement des films inconnus et peu mis en avant. Neuf des dix plus gros succès du box-office mondial ont reçu au moins une nomination dans la catégorie meilleur film. Quand on regarde le top 30, que Black Panther vient justement compléter, les films à Oscars sont bien représentés. Plus récemment, Avatar, quinzième de ce classement, avait réussi à recevoir le plus de nominations avec Démineurs en 2010 (neuf au total dont trois récompenses) mais avait buté sur ce dernier dans la plus prestigieuse des catégories. Cela nous amène donc à dire que ce qui est nommé aux Oscars n’est pas impopulaire et que ce qui est populaire n’est pas absent de toute qualité, ne serait-ce que technique. Titanic en est le meilleur exemple, avec son succès interplanétaire et son record égalé de onze Oscars sur quatorze nominations, un autre record égalé par La La Land, autre succès du box-office. Le triomphe oscarisé de Titanic avait réussi à rameuter 55 millions d’américains devant ABC, un record que la chaîne regrette mais qui sombre dans la folie pour le retrouver. James Cameron doit rire jaune, lui qui a réalisé Titanic et Avatar et réussi à allier qualité et divertissement.

Le propos est bien celui-ci et ne le laissons plus trainer : si les blockbusters actuels ne sont pas nommés, c’est qu’ils ne sont tout simplement pas bons, surtout avec la nouvelle règle des dix nominations ramenées à huit ou neuf après 2010. Cette règle, due à l’absence du deuxième volet de la trilogie Batman de Christopher Nolan dans la catégorie reine, a permis d’augmenter le nombre de films nommés dans la catégorie meilleur film qui était de cinq auparavant. Mais après le scandale Batman de 2009, qui avait gagné deux Oscars sur huit nominations mais n’avait pas été nommé dans la mère des catégories, l’Académie avait décidé de laisser plus de chance à de nombreux films en augmentant le quota de la catégorie principale. Cela n’a pas empêché de ne voir aucun blockbuster être nommé malgré des premières comme Logan cette année, premier film de super-héros nommé pour son écriture. Néanmoins, les blockbusters doivent souvent se contenter des catégories techniques, ce qui est finalement un principe acquis de longue date et qui ne viendrait être supplanté que par un chef d’œuvre du côté des super-héros. Les récompenses récentes données à des films indépendants comme Birdman ou Spotlight viennent prouver le déclin de studios toujours présents mais qui doivent faire face à une concurrence plus rude. En choisissant de donner encore plus de visibilité aux studios à travers la popularité de leurs films, l’Académie envoie un bien piètre message à l’indépendance. Mais alors qu’elle pouvait s’en tenir là, elle a décidé d’enfoncer encore plus le clou, au point de mépriser son propre art.

Les catégories techniques au placard, la Berlinale concurrencée

L’Oscar « populaire » n’est donc pas la seule erreur commise ou introduite par l’Académie. Il faut être fou ou passionné pour se lever la nuit et regarder les Oscars en France. Mais c’est un plaisir qui se consomme sans modération, de la première à la dernière minute, des catégories techniques, pour lesquels j’ai un certain engouement notamment la photographie et la musique, aux catégories principales où il faut parfois attendre 6h du matin. Las d’une cérémonie ennuyeuse qui s’éternise, ABC voulait un show plus restreint. Plutôt que de supprimer les visites d’acteurs distribuant des hot-dogs dans un cinéma d’à côté, l’Académie a répondu à cette demande en limitant la durée de la cérémonie à trois heures et en sacrifiant certaines catégories dont la remise se fera pendant la pub et sera rappelée par des images juste après la coupure publicitaire qui rapporte pas mal à ABC, on le rappelle au cas où. Alors, non les cinéphiles, vous n’avez pas mal lu : on ne verra peut-être pas la costumière Colleen Atwood et le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki aller chercher respectivement leur cinquième et quatrième Oscar parce que sinon ça fait trop long. Encore une fois, le cinéma s’abaisse devant la télévision et lui masse tranquillement les pieds. De manière assez étonnante, ce sacrifice de catégories, dont on ne connaît pas encore l’identité, a été mis au second plan et n’a pas suscité le même émoi que la nouvelle catégorie « populaire ». Pourtant, l’Académie fait un doigt d’honneur d’une indigence inouïe à ses propres membres, qu’elle n’a même pas consultés, supprimant la programmation télévisuelle de certaines catégories comme si le technique importait peu alors que quiconque aime un minimum le cinéma sait pertinemment que Titanic ne serait pas le même sans ses costumes ou que Spielberg ne serait pas Spielberg sans Kaminski, son fidèle directeur de la photographie. C’est une insulte, peut-être même plus forte encore, supplémentaire après la proposition de mélanger ce qui se fait de plus qualitatif dans le cinéma américain avec le goût caramélisé des popcorns.

L’Académie se souille d’elle-même, sous la pression d’ABC, certes, mais en acceptant de voir le mérite de certaines de ses branches diluée pour que la cérémonie ne s’éternise pas. Quand la première femme à recevoir l’Oscar de la meilleure photographie ou bien la première personne d’une minorité à recevoir une telle récompense fera un discours émouvant et progressiste sur la scène du Dolby Theater, nous serons peut-être tous aux toilettes et, en revenant, nous aurons un résumé de trente secondes digne du reportage d’un pauvre pigiste envoyé par BFM TV pour couvrir malgré lui un festival de jazz dans le Limousin. Enivrant. Sacrifier la récompense de la technicité des films au profit d’un show qui satisfera les spectateurs, voilà pourquoi les Oscars sont en danger. Nul doute et je l’espère vivement, que les principaux concernés, qui n’ont pas eu leur mot à dire au moment de la prise de décision, sauront se révolter devant ce mépris sidérant envers leur profession, quitte à boycotter la cérémonie, en espérant que les catégories principales fassent de même. Plutôt que de faire découvrir des professions méconnues comme le mixage sonore et le montage sonore qui ont tant servi Démineurs, le montage qui a permis à Il faut sauver le soldat Ryan d’être ce qu’il est, la photographie si incroyable dans les films de Terrence Malik, les costumes magnifiques et sobres de Phantom Thread, le maquillage sans qui Gary Oldman n’aurait pu être Winston Churchill, l’Académie a décidé de les cacher un peu plus. Elle aurait même pu mettre encore plus de lumière sur les personnes de l’ombre qui œuvrent pour la beauté des films, créant une catégorie pour cascadeurs ou pour directeurs de casting, récompensant également les premières œuvres d’un cinéaste. Mais elle a choisi un chemin tortueux, sinueux et dangereux vers lequel la statuette est menacée, l’or le recouvrant s’effritant à défaut de s’oxyder. Les Screen Actors Guild Awards, placés quelques jours avant les Oscars, semblent même en avance sur eux en ayant créé une catégorie pour les équipes de cascadeurs et une autre pour récompenser un ensemble d’acteurs au sein d’un même film.

Même pas fichue de demander l’avis de ses 7000 membres, elle n’est même pas allée consulter les autres cérémonies au moment de décider d’avancer la date de la cérémonie 2020. Plutôt qu’à la fin du mois de février, la 92ème cérémonie des Oscars aura lieu le 9 février 2020, ce qui bouleverse le calendrier des cérémonies de récompenses dont elle avait marre d’être éloignée. Néanmoins, en agissant seule et de manière unilatérale, l’Académie n’a pas manqué de surprendre ses consœurs qui devront peut-être également avancer leur date. L’inquiétude est grande pour l’un des trois plus grands festivals au monde avec Cannes et Venise, la Berlinale. La direction du célèbre festival cinématographique de Berlin s’est dit « surprise » par ce changement de date qui vient contrecarrer l’agenda du festival qui avait prévu de se tenir du 6 au 16 février cette année-là, soit pendant la période à Oscars, de quoi ne pas inciter à l’optimisme quant à la présence de vedettes à Berlin, hormis si l’agenda de la Berlinale est modifié, ce qui est compliqué tant le calendrier cinématographique est réglé comme une horloge. En préférant une nouvelle fois sa propre peau et celle d’ABC à l’industrie du cinéma dans sa généralité, l’Académie fait preuve de maladresse et d’impolitesse. Mais à vrai dire, le cinéma, on a presque l’impression qu’elle s’en contrefiche royalement désormais.      

Mudry Nicolas