Istanbul : Erdogan et l’AKP bousculés

« Remporter Istanbul, c’est aussi remporter la Turquie », affirmait y a quelques mois le président de la République Turque Recep Tayyip Erdogan. Au-delà de son prestige historique, la ville concentre aujourd’hui un tiers de la richesse nationale et 20% de la population du pays. L’élection de son maire n’est donc pas anodine et a souvent pesé dans la situation politique turque.

Un scrutin mouvementé
L’élection municipale d’Istanbul a soulevé bon nombre d’enjeux après un scrutin tumultueux. Le premier acte de cette saga électorale commence le 31 mars dernier lorsqu’à la suite d’une campagne dynamique et réussie, Ekrem Imamoglu, candidat du CHP (Parti républicain du peuple, principal parti d’opposition) coiffe sur la ligne Binali Yildirim, le candidat de l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir avec Erdogan). Seulement 13 000 voix les séparent alors. Mais deux jours plus tard, la Haute commission électorale dénonce des « fraudes » et provoque un nouveau scrutin prévu pour le 23 juin. L’influence du pouvoir présidentiel est certaine et déclenche un tollé de réactions tant en Turquie qu’à l’international.

Mais le retour de bâton est sévère pour l’AKP : le 23 juin la sanction tombe et Imamoglu est (ré)élu cette fois-ci avec plus de 800 000 voix d’avance (54 % contre 45 pour Yildirim). De nombreux électeurs ont été déçus de l’attitude de l’AKP suite au premier scrutin ; ce manque d’honnêteté, de transparence a encouragé à un « vote sanction » envers l’AKP lors du second scrutin en juin.

La victoire du CHP à Istanbul finit par être acceptée et reconnue par le président.

Le CHP est aujourd’hui le principal (voire l’unique) rival de l’AKP. De centre-gauche à tendance kémaliste, il a tout d’abord bénéficié à Istanbul de l’électorat kurde du fait de l’absence de candidat du HDP (Parti démocratique des peuples, pro-Kurde) à ces élections. Ensuite, il a réussi à nouer une alliance avec Le Bon Parti (de centre-droit nationaliste mais républicain et laïc). Ce regroupement hétéroclite amène le chercheur en sciences politiques Max-Valentin Robert à parler de « dynamique de front » contre l’AKP.

Le parti d’Erdogan, islamo-conservateur, s’est allié avec le MHP (Parti d’action nationaliste, d’extrême-droite). Pour Max-Valentin Robert, c’est à la fois une opportunité de récupérer une partie de l’électorat de droite nationaliste mais aussi un handicap car le MHP a su parvenir à agrandir son pouvoir dans l’alliance jusqu’à influencer la campagne de l’AKP, la rendant moins dynamique.

Source : Flickr / Le président Erdogan vote le 31 mars lors du premier scrutin à Istanbul


Fin d’Erdogan, fin de l’autoritarisme ?
La dimension hautement symbolique de cette victoire lui donne un goût particulier. En effet, durant les années 1990, Erdogan a effectué ses débuts en politique en tant que maire d’Istanbul avant d’être premier ministre et président. Un chemin qui pourrait inspirer Imamoglu et que de nombreux observateurs le voit emprunter. Faut-il pour autant déchoir Erdogan du pouvoir qu’il occupe depuis 2002 ?

La Turquie est actuellement marquée par une récession économique lourde ; la livre turque a perdu 50 % de sa valeur depuis 2018. A cela il faut ajouter l’importante restriction de libertés depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, la réforme constitutionnelle de 2017 à la suite de laquelle la Turquie devient un régime présidentiel et n’est plus un régime parlementaire (donnant de facto davantage de pouvoir au président), et les soupçons de corruption qui pèse sur l’AKP.

Cette situation tendue chahute les rangs même du parti conservateur, notamment avec Ahmet Davutoglu (ancien premier ministre d’Erdogan) qui serait susceptible de créer un nouveau parti.

Si l’AKP est en difficulté, encore faut-il que le CHP soit capable de le dominer pour des scrutins nationaux. Et c’est là le problème, le CHP a aggloméré plusieurs tendances politiques parfois opposées grâce à une élection locale avec moins d’enjeux qu’une élection nationale. Pour Max-Valentin Robert, « le succès électoral d’Ekrem Imamoglu est le fruit d’une offre partisane relativement exceptionnelle et d’un contexte de polarisation dont il a bénéficié. » Et de continuer, « cette élection stambouliote est relativement exceptionnelle pour que cette expérience puisse se réitérer à un échelon national », affirme-t-il.

De plus, le vote CHP se caractérisait davantage comme un vote anti-AKP, voire anti-Erdogan. Si elle veut convaincre et conquérir les plus hauts postes à responsabilité nationale « il faut que cette coalition d’opposition est un autre sens que d’être dans l’opposition et puisse se structurer davantage » déclare Camille Lafrance, journaliste en Turquie.

L’AKP n’est pas mort, loin de là. Plusieurs subterfuges ont déjà été trouvés, comme par exemple le renforcement du pouvoir du conseil municipal dans lequel l’AKP est majoritaire.

Max-Valentin Robert considère également que le parti d’Erdogan peut se servir de cette élection pour assurer sa légitimité démocratique. En reconnaissant comme vainqueur Ekrem Imamoglu, Erdogan souhaite montrer que la Turquie est bien une démocratie qui respecte le pluralisme, écartant alors toute accusation d’autoritarisme. C’est aussi l’occasion d’adopter une stratégie électorale qui peut être payante à une échelle nationale : « Paradoxalement, l’AKP peut se servir aussi de cette défaite aux municipales pour intensifier une sorte de clivage qu’il y aurait entre une Turquie urbaine, cosmopolite, mondialisée et une Turquie populaire, anatolienne, religieuse », atteste Max-Valentin Robert.

Istanbul a voulu montrer son désaccord profond avec l’attitude politique du président Erdogan. Cependant, ce phénomène reste cantonné aux grandes villes (c’est également le cas d’Ankara, la capitale). Néanmoins, la route reste encore longue jusqu’aux élections présidentielles de 2023.

Léon Scheid