Retour sur la révolution soudanaise

Le 11 avril dernier a eu lieu un tournant décisif pour l’Histoire du Soudan : la destitution du président Omar El Béchir (au pouvoir depuis plus de 30 ans) par un coup d’état orchestré par l’armée. Ce départ est avant tout le résultat de mois de manifestations acharnées tenues par le peuple. On peut se demander plusieurs choses : Quelles sont les raisons de cette fougue et de ce début de révolution ? Pourquoi le président avait facilement été déstabilisé ? Comment les manifestants ont-ils pu tenir une pression aussi forte sur l’Etat ? Et maintenant, qu’en est-il ?

Tout a commencé le 19 décembre 2018 en raison du taux d’inflation de 72.98% causant une suppression d’une subvention vitale et faisant de ce fait tripler le prix du pain (passant d’une à trois livres soudanaises, l’équivalent de 2 à 6 centimes). Le fait de ne plus pouvoir accéder à ce produit de première nécessité a déclenché des vagues de manifestations quotidiennes. Tout ceci est non sans peine puisqu’une trentaine de personnes ont été tuées par les forces de sécurité en l’espace d’un mois selon Amnesty International.


Omar El Béchir, un homme seul face à son pays.

Le 1er janvier 2019, l’ex-président a prononcé un discours à l’occasion du 63ème anniversaire de l’indépendance du Soudan dans lequel il déclare « être confiant dans la capacité à surmonter les défis économiques », répondant au parti de l’opposition ayant exprimé plus tôt le même jour que « Le régime de Béchir n’est pas en mesure de surmonter la crise, en raison de son isolement politique, économique, régional et international » et qu’il serait nécessaire de passer à un « gouvernement de transition […] qui convoquerait des élections pour rétablir la démocratie et les libertés publiques ».

Avant d’être destitué de force, le président refusait de céder et était appuyé par l’armée. L’ancien militaire a néanmoins été privé de son pouvoir par l’armée après 5 mois de contestations, le 11 avril 2019, date désormais historique pour le pays.

La pression pesait déjà énormément sur lui pour plusieurs motifs : accusé par la Cour Pénale Internationale de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans le cadre de la guerre du Darfour, il est emprisonné dès lors qu’il n’est plus président.

L’armée n’a jamais rejoint le mouvement de contestation mais s’est positionné par le coup d’état. Les militaires comptent garantir la transition du pouvoir.

Mobilisation et engagement d’un peuple uni et soudé.

Pour se faire entendre, le peuple soudanais s’est réuni pour marcher dans les rues de Khartoum, la capitale, durant 5 mois. Ce rendez-vous quasi quotidien a eu un impact très influent sur les décisions de l’Etat, mais aussi sur l’économie. En effet, l’inflation d’environ 73% en décembre a chuté pour atteindre les 43.45% en seulement un mois. 

Des milliers de personnes se rassemblaient devant le Quartier Général de l’armée pour faire pression. Ces manifestations et sit-in, initialement en réaction face à la hausse du prix du pain, profitent aussi à lutter pour rétablir la part des richesses : Ces dernières années la bourgeoisie s’est enrichit aux dépens du peuple pour lequel la pauvreté n’a fait que croître.

Manifestants protestant devant le quartier général de l’armée avec des militaires. Source : AFP

Durant ces manifestations, l’art s’est aussi invité au mouvement, permettant aux militants de se lier davantage. La musique a été utilisée de plusieurs manières et pour différentes raisons : Chants et instruments ont su se mêler dans le but de lutter, revendiquer leurs demandes ou encore pour fêter le départ d’El Béchir. La musique et l’entrain l’accompagnant est un symbole de l’union des Soudanais. Ce moyen d’action aura pu être un élan d’espoir et un moteur de contestations redynamisant les troupes. Le soldat jouant du saxophone avec les protestants au milieu de la foule ou les musiciens reprenant des mélodies du chanteur populaire Ibrahim Al-Kashif (chanteur soudanais le plus connu en 1956, année de l’indépendance) resteront des moments forts de ces manifestations.

Capture d’une vidéo postée sur Twitter par @ikushkush.

Le rôle des femmes.

Les femmes ont formé un pilier solide dans ce combat. En effet, elles ont porté leur voix et se sont affirmées en menant des marches ou en chantant. Leur présence est importante étant donné que ce phénomène apparaît dans une région du monde où leurs droits sont réduits. Dans ce contexte progressiste, la présence des femmes redonne du pouvoir car elles portent avec elles un élan d’espoir et par leur implication, elles rendent les mouvements plus dynamiques et vivants. C’est en tout cas l’effet transmis par Alaa Salah, une étudiante devenue le symbole de la révolution soudanaise.

Tout comme Malala Yousafzai au Pakistan ou Ahed Tamimi en Palestine, Alaa Salah devient le symbole féminin de sa cause pour le peuple soudanais. La photo (ci-dessous) prise par Lana Haroun montre la jeune étudiante de 22 ans surélevée au-dessus d’un toit de voiture, entourée par la foule qui l’acclame. La militante est vêtue en tenue traditionnelle blanche et porte des boucles d’oreilles reflétant la lumière. Sa position en hauteur et son index pointé vers le ciel en haranguant la foule symbolisent la puissance du peuple et dévoile un certain courage redonnant espoir aux Soudanais. L’image suggère la paix, l’espoir d’un bel avenir et apparaît comme un appel à la liberté.

Ces éléments traduisent un combat unisexe puisque tout le monde y est le bienvenu et à l’esprit intergénérationnel puisque les jeunes vêtissent des tenues traditionnelles ou chantent des chants populaires convenant plutôt à la génération plus âgée.

Photo prise par Lana Haroun en Avril 2019.


Et aujourd’hui, qu’en est-il ?

Le 03 Juin, dernier jour du Ramadan, a eu lieu un massacre au cœur de Khartoum lors d’une manifestation. Aucun média ni journal télévisé ne pouvait accéder à la capitale mais les manifestants ont pu filmer les faits depuis leurs téléphones. La BBC a pu récolter des vidéos prises en ce jour (on en compte plus de 300) et faire une investigation afin d’établir un bilan recensant le nombre de personnes atteintes par le massacre.

Le massacre n’a pas été organisé par l’armée soudanaise mais par le FSR (Force de Soutien Rapide) qui est un groupe paramilitaire, issu des milices janjawid (accusées de massacres au Darfour). Celui-ci a été commandé par Hemidti soit Mohamed Hamdan Dogolo, considéré comme le chef de l’armée soudanaise depuis le départ d’El-Béchir. Le bilan de la BBC comprend deux témoignages d’hommes du FSR dans lesquels on apprend que la prise de Khartoum et le massacre était prévu depuis la moitié du mois de Ramadan et que les instructions étaient déjà données depuis le 20 Mai.

Une centaine de personnes ont été tuées et jetées dans le Nil. Certains manifestants affirment avoir vu des personnes tuées remonter à la surface avec des pierres liées à leurs pieds (images apparaissant encore une fois dans le bilan de la BBC). Quelques jours après ce jour sanglant, les médecins ont comptabilisé 128 morts, sans compter le nombre d’enfants morts ayant été retrouvés mais non identifiés.

Le plan pour chasser les manifestants de Khartoum et faire régner la peur a été un échec car même un mois après le massacre, les Soudanais continuent de protester à travers tout le pays, malgré les attaques du FSR. De plus, depuis début Juillet, les dirigeants de l’armée ont repris le pouvoir et ont décidé de créer un nouveau gouvernement afin de répartir le pouvoir avec le peuple et permettre des élections démocratiques.

En parallèle à la situation du Soudan, les réseaux sociaux ont aussi eu un rôle à jouer dans la propagation des informations. Depuis le 3 Juin, un mouvement de solidarité est né sur les réseaux sociaux : dans un premier temps, pour informer le monde du massacre, mais aussi et surtout en hommage aux martyrs. 

Le mouvement s’est vu croître grâce aux hashtags #SudanUprising ou encore #BlueForSudan faisant écho aux photos de profil bleu saphir, couleur préférée et photo de profil du martyr Mohamed Mattar, jeune ingénieur mort à 26 ans, le jour du massacre.

Sabrine Ben Mansour