La terrible situation des migrants de Grande-Synthe : pourquoi rien ne bouge ? (interview)

Alors que notre monde connaît actuellement l’une de ses plus grandes crises migratoires, que l’Europe peine à se mettre d’accord, nous nous intéresserons le temps de cet article au cas de Grande-Synthe. Cette ville, à quelques kilomètres de Dunkerque, dans le Nord de la France connaît depuis maintenant presque 4 ans, le passage de migrants.

Ce sont plus de 500 migrants, pour la plupart kurdes, qui fuient l’instabilité et la persécution en Irak. Ils veulent tous rejoindre l’Angleterre qu’ils considèrent comme leur El Dorado. Grande-Synthe est donc devenue la principale zone de transit vers l’Angleterre. C’est dans la forêt du Puythouck, où l’inconfort total et l’insalubrité règnent, que ces personnes tentent de vivre ou plutôt de survivre.

Si nous ne pouvons pas résoudre cette crise en un claquement de doigts, nous pouvons néanmoins nous demander pourquoi à l’échelle de Grande-Synthe, rien ne semble avoir changer et ce depuis 4 ans.

Pourquoi avons-nous l’impression que rien ne bouge ?

Pour répondre à cette interrogation, nous avons décidé de partir à la rencontre d’une association qui aide ces migrants. Nous avons donc pu nous entretenir avec Adiba Driouech, membre active de l’association ALEDS et qui a accepté de nous recevoir.

  • Qui êtes-vous ? Comment avez-vous rejoint le milieu associatif ?

Je m’appelle Adiba, j’ai 45 ans et 4 enfants. J’ai repris mes études sur le tard puisque je suis infirmière depuis 2 ans. J’ai 20 ans de milieu associatif, j’ai fait un peu de tout, du social et de l’humanitaire.image4.jpg

J’ai connu mon association grâce à un membre de ma famille. Il m’avait proposé de le rejoindre car j’étais étudiante infirmière. A ce moment-là, la crise migratoire était assez importante avec le début de la guerre en Syrie et l’installation de la jungle à Calais. Les migrants, je ne les connaissais que par la télé.

  • Pourquoi avoir fait cela ?

J’ai commencé l’humanitaire à 18 ans à peine avec la Croix rouge ou l’on faisait des repas pour les sans-abris. 

Il faut avoir en soi un côté empathique, humanitaire. C’est aussi l’urgence de la situation et les demandes. J’ai rencontré beaucoup de médecins sur le camp, je me suis vite intégrée à l’équipe et le besoin d’aide dans tous les domaines se fait très vite ressentir.

  • Par rapport à vos expériences, que pouvez-vous nous dire sur la différence de traitement entre la crise des migrants et les autres causes auxquelles vous avez pu contribuer ?

Il y a 20 ans, la crise migratoire était moins importante, on se sentait plus concernés par les SDF, ce que faisait aussi l’association ALEDS à ses débuts.

Du point de vue associatif, bénévole, j’ai été très surprise par l’engouement. Le choc des images des enfants et des femmes vivants dans les tentes a beaucoup joué. Mais les associations n’ont pas su jouer sur ce terrain ni gérer. En France, très peu d’associations ont agi, il n’y a presque que L’Auberge des migrants et l’association Salam. Ces associations sont accréditées par l’État et doivent remplir certaines obligations. Sinon, la plupart des associations sont étrangères et notamment anglaises.

  • Pourquoi ?

La télé et les réseaux sociaux ont joué leur rôle et j’imagine qu’ils n’ont pas les mêmes conséquences sur différentes sociétés. Ils apportent un lot de bonnes et de mauvaises choses.

Nos associations sont peu soutenues et s’essoufflent, que ce soit au niveau des actions et des dons et c’est ce qui est arrivé avec ALEDS.

En France, on n’agit pas autant qu’en Angleterre et je pense que c’est culturel. Ça fait partie de la mentalité du pays, même si on fait mieux que certains pays, on fait surtout moins bien que beaucoup d’autres.

La France a une relation très difficile avec l’immigration et ça on le sait. Et voir arriver « tous » ces migrants sur son sol, ça suscite le rejet des gens. On a pu largement observer cela à Calais et entendre « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », « nous aussi, on est en difficulté ». Mais en réalité, la France n’accueille pas autant de migrants.

  • Par rapport à l’Allemagne ?

Oui, par exemple mais encore une fois le rôle de la télé est très important, on ne dit pas que notre pays n’accueille pas autant que les autres. De plus, les migrants ne veulent pas rester en France. Ils ressentent tout cela et se disent qu’ils seront mieux en Angleterre.

  • Si la France était plus impliquée dans la crise, comment cela se serait-il traduit ?

La France ne s’implique pas, elle crée des débats contre cela. Elle débat sur le burkini et crée un climat anxiogène. Alors comment se préoccuper des migrants ?

  • L’origine des migrants est-elle le plus grand problème dans l’avancée de tout cela ?

Bien sûr, à cause de leur origine, on s’imagine qu’ils sont tous musulmans, même si c’est vrai pour une partie d’entre eux, ce n’est pas vrai pour tous. Beaucoup de kurdes ne sont pas musulmans et beaucoup d’Erythréens sont chrétiens. Pour autant, il y a toujours un rejet, la peur de l’autre, de celui qu’on ne connaît pas. Aussi, dans l’esprit des gens, le migrant est musulman.

C’est une forme de racisme. On rejette l’autre car il est de culture et de religion différentes.

– La France a un problème avec les migrants car elle n’a pas résolu ses problèmes de racisme ?

La France n’a pas résolu ses problèmes d’IMMIGRATION : son rapport à l’immigration et à l’Islam qui est flagrant. Ça s’accentue avec les attentats, Daesh… On le voit avec le faux débat du burkini, avec le problème du voile, etc.

  • Aujourd’hui, on condamne ceux qui aident. Cédric Héroux, les 4 retraités de le Roya, Pierre Alain Manoni sont tous hors la loi pour délit de solidarité. Est-ce que vous ressentez cette ambiance ?

À Calais, on était interpellé par les CRS, on nous demandait nos papiers. On a déjà été gazé mais pas directement. Les migrants sont gazés et nous aussi de ce fait. Sinon je n’ai pas eu trop à souffrir de cela. Mais on entend beaucoup de bénévoles se faire malmener.

C’est une forme d’intimidation mais ça ne fonctionne pas. Ceux qui sont dans l’humanitaire sont des convaincus. On est fait pour l’humanitaire, il y a un grand don de soi et beaucoup de sacrifices.

  • Pourquoi intimider ?

Pour ne pas qu’ils reviennent sur les sites. L’Etat ne veut pas voir s’installer les camps de migrants. Le matériel qu’on apportait était très rapidement récupéré par les CRS. Mais l’Etat ne fait rien !unnamed

C’est une histoire très politique et il faut absolument saluer le maire de Dunkerque. Il essaye à son échelle de tout mettre en œuvre pour aider ces migrants et cela parfois contre l’Etat et les décisions du préfet. Il a d’ailleurs annoncé que si rien n’était fait au plus vite, il réinstallerait comme il l’a déjà fait, un camp dur avec de petites maisons en bois.

  • Est-ce que tout se fait au niveau local ?

L’Etat ne fait rien, leurs CAO (des centres d’accueils de l’Etat) ne sont que de la poudre aux yeux. Ce n’est pas ce que les migrants veulent et on ne résout rien. On considère les migrants comme du bétail. On les DÉSHUMANISE. Dans la « jungle », c’est terrible.

  • Peux-tu nous dire ce que veulent les migrants et pourquoi ça coince ?

Les kurdes à Grande-Synthe ont fui leur pays en guerre et l’épuration ethnique qu’ils subissent (officiellement les kurdes sont apatrides). Ils essaient aussi parfois de rejoindre un membre de leur famille. Ils veulent reconstruire une vie, qu’est-ce que tu voudrais pour ta famille ? Les protéger, leur donner accès à l’éducation, les nourrir. Ils ne sont pas différents de nous, on aurait agi de la même façon.

  • Concrètement, comment tu agis ?

On apporte surtout des soins et de la nourriture. On essaye de leur distribuer le minimum vital. Mais on a omis le coté psychologique. Ce sont des personnes détruites en grande souffrance. Nous ne sommes pas armés pour les aider psychologiquement.

Le nerf de la guerre, c’est l’argent. On n’a ni les moyens, ni assez de bénévoles avec les compétences nécessaires.

  • Qu’exiges-tu de l’Etat ?

Je veux qu’on les considère comme des humains. Il y a des femmes et des enfants, il faut au moins de la sécurité, c’est le minimum.

Une fillette est morte tuée par un policier, les tentes sont détruites… On instaure plus un climat de peur que de sérénité. L’Etat ne veut pas d’eux. Il en est de même pour les SDF, Macron avait promis qu’il n’y aurait plus de sans-abris… En réalité, ce n’est pas la priorité de la France, pourtant un des pays les plus riches du monde.

Il n’est pas logique de compliquer la tâche aux associations, de ne pas vouloir les intégrer. Il est incroyable de déshumaniser des personnes qui pourtant étaient élevées socialement, on connaît des avocats, des infirmiers qui ont dû migrer. On ne rappelle pas leur ancienne situation exprès pour les déshumaniser. Ils veulent leur dire « Là-bas tu es quelque chose mais ici tu n’es rien ! ».

– Merci à Adiba Driouech d’avoir répondu à nos questions.

  • Source des images : galerie personnelle et Facebook de l’association ALEDS

Ilies Sidlakhdar