Exilés : repenser le langage pour repenser la condition.

Le traitement médiatique et politique de la question migratoire : des chiffres, des flux, mais pas d’individus…

Les « migrants », « les réfugiés », « les sans-papiers », « les clandestins », « les mineurs isolés », « les immigrants », autant de façon de nommer ces individus qui, par peur, par malheur, par souffrance, par nécessité, ont dû quitter leur pays. Toutes les appellations précédemment citées constituent le faible et récurrent lexique utilisé dans les discours médiatiques et politiques lorsqu’il s’agit d’aborder la question migratoire. En effet, la plupart du temps, la question migratoire est, du moins médiatiquement et politiquement, traitée comme un « problème qu’il faut résoudre » et où le problème sont les individus migrants en eux-mêmes. La négativité véhiculée par les médias sur les migrants, tend à stigmatiser ces individus et à les déshumaniser. Toujours évoqués sous forme de nombres, « ces millions de migrants » venus en Europe, sont présentés comme des indésirables, envahisseurs dans la plupart des discours. On parle même de flux de migrants, comme on parlerait de flux de marchandises ou de capital… En bref, aujourd’hui, on parle beaucoup « des migrants », mais sans jamais parler des individus qu’ils sont. Ils ne font partie que d’une masse indistincte et homogène. Aucun traitement n’est fait à l’égard de ce qu’ils pourraient, en tant qu’êtres humains, ressentir sur leur condition, sur leur rapport au monde qui a été bouleversé par un drame ou un danger, ou par une volonté de vivre une existence digne de ce nom.

La nomination comme possibilité d’exister socialement

Dans son ouvrage Le pouvoir des mots, Judith Butler nous rappelle que « nommer quelqu’un, c’est lui donner la possibilité d’exister socialement, de prendre place dans le monde ». Ainsi, le nom nous permet d’exister aux yeux de l’autre, de nous inscrire dans les discours, le passé, le présent et le futur du monde. Ce nom que je porte, il permet à autrui de m’identifier, de me replacer dans son imaginaire, de m’approcher de son vécu. La manière dont on me nomme va constituer pour les autres une référence, qui, à partir d’elle, vont former tout une figure typique, caractérisée par des construits symboliques, produits de la société et plus particulièrement dans ce cas, produits des discours médiatiques et politiques.

Le poids des mots : pourquoi préférer le terme d’exilé à celui de migrant ?

En se référant à ce que nous avons dit plus haut, on peut donc dire que notre nomination par les autres a un impact direct sur notre propre perception de nous-même et donc sur notre rapport au monde. La nomination des sujets exilés, comme nous les appellerons ici, est au-delà d’un problème de stigmatisation ethnique, mais un problème qui touche directement au caractère constitutif du sujet. Lorsque l’on utilise des termes comme « migrant », « réfugié », « sans-papier », on vient, tout comme avec les chiffres, déshumaniser les individus en les renvoyant systématiquement à un groupe de personnes en particulier, sans jamais porter en eux le caractère individuel des expériences de déracinement vécues. Autrement dit, la figure du migrant renvoie à l’étranger, à l’autre qui effraie, à cette figure de l’étranger qui a été construite sur la peur, la méfiance et la violence. De plus, la figure du migrant ayant été négativement construite dans les discours publics, le terme d’exilé, renvoie, lui, à une image du voyageur forcé, plus littéraire, sans comporter de caractère négatif apparent.

Alexis Nuselovici (Nouss), actuellement professeur en littérature générale et comparée à l’Université d’Aix-Marseille, s’intéresse entre autres à « l’expérience exilique ». Selon Nuselovici, l’importance des mots pour nommer les personnes en situation d’exil est primordiale. Pour lui, considérer avant tout les migrants, les réfugiés, les sans-papiers, les expatriés, les déracinés, les déportés, etc, comme des sujets exilés, permettrait à la fois de traiter d’une expérience commune aux individus, et à la fois de tenir compte de la singularité des parcours et des ressentis de l’exil propre à chaque individu.

Penser un nouveau langage pour réaffirmer la condition politique des exilés

Comme nous l’avons vu, l’importance des mots pour qualifier, pour faire exister un individu dans la société est première. Au-delà de ça, se joue également le potentiel politique des individus exilés, qui, par leur déracinement, leur situation de « réfugiés », se voient privés d’une capacité d’agir en politique. Or tout d’abord, selon Nuselovici, employer le terme d’exilé, permettrait de redonner les potentialités politiques de ces individus, « d’inclure les migrants dans un vivre-ensemble-entre-humains plutôt que de les tolérer provisoirement dans un plan quinquennal ». Toujours dans le domaine de la linguistique, il différencie le terme de « migrant » réservé à la presse, aux politiques et aux forces de l’ordre, du terme « d’exilé » qui porte en lui la notion d’expérience humaine, du vécu, que le domaine sociologique devrait, pour Nuselovici, adopter.

Dans un second temps, il faut rappeler que, par leur condition même, les exilés, qui sont la figure d’autrui, sont porteur d’un potentiel politique, celui de l’étranger qui nous confronte à notre propre vécu, à notre propre société. En effet, si l’autre, l’exilé n’existait pas, alors il me serait difficile de remettre en question ma société, de la comprendre, de l’appréhender dans son intégralité, de m’y confronter.

Pour finir, aujourd’hui, il semble nécessaire de penser un nouveau langage pour les exilés. En plus d’être un moyen de leur redonner leur condition humaine, leur dimension individuelle, ce changement de langage serait aussi une manière pour eux, d’avoir une possibilité d’exister politiquement, du moins de légitimer de nouveau leur potentialité politique. En persistant avec les termes péjorativement connotés tels que « migrants » et « réfugiés », leur condition en tant qu’être social et politique se voit niée, les empêchant d’exercer leur pouvoir d’agir sur le monde et donc par la même occasion, de pouvoir nous, nous apporter un regard extérieur et divers, sur notre propre société.

Johanna Courtel