« L’Amour, le Désir et le Vin » par Omar Khayyâm.

Trois des plus beaux maux de notre société, de notre culture, de notre patrimoine « terrestre » réunis en un seul titre ? Oui c’est possible, ça existe, et ce n’est pas un pastiche d’Amour, Gloire et Beauté.

C’est un ouvrage. Un ouvrage qui a titillé ma curiosité un beau soir d’hiver alors que je passais devant la bibliothèque de maman. Il a toujours été là mais je n’ai jamais voulu le voir. Le désir et le vin, le titre me saute à la gueule. (C’est une réédition de 2008 qui ajoute « L’amour » au titre). Avec un trait de pinceau en couverture. Oui, les textes sont accompagnés de calligraphies sublimant quelques vers. C’est alors qu’un Moi enfant, jeune et naïf, a pris le livre et s’est enfermé dans sa chambre. Puis c’est un Moi adolescent qui a littéralement dévoré les 60 quatrains du chef d’œuvre et en a admiré ses calligraphies parfumées de vin. Et enfin, c’est un Moi adulte, mature et ivre, bref, c’est un homme éclairé par la lumière rosé dudit vin qui a refermé le bouquin. Moi, n’ayant pour Dieu que la picole, j’ai vu en Omar Khayyam un prophète.

« L’amant, l’ivrogne iront en enfer à la fin…

C’est ce qu’on dit, mais qui croira ce propos vain ?

Si l’enfer accueillait et l’amant et l’ivrogne,

Le paradis serait aussi nu que ma main. »

« L’astronome qui ne croyait pas au ciel »

Le voilà défini dans la préface des Rubayat par le poète français André Velter.

Né Hakim Omar à Nischapur, dans l’actuel Iran, en 1048 où il meurt en 1131. Il fut surtout un grand astronome et un grand mathématicien mais néanmoins doublé d’un philosophe et d’un des plus grands poètes persans. Une qualité qui sera révélée au grand jour seulement après sa mort. À noter, pour la petite histoire, qu’il eut pour compagnon d’étude Abdoul Kassem, devenu vizir du sultan Malik Shah sous le nom de Nissan El-Mok le Grand, et Hasan Ibn al Sabbah connu pour avoir fondé la secte et l’empire des Ismaélites, plus connu sous le nom d’Assassins (ou « Haschischin » qui signifie « mangeurs de chanvre », on reste dans une forme d’ivresse.) Il est principalement connu pour sa réforme du calendrier perse (qui serait, selon les dires, plus précis que le calendrier grégorien datant du XVIème siècle). Les 365 ou 366 jours et 12 mois pour une année, et bien ça serait lui. J’ai ouï dire qu’il n’avait pas trente ans qu’il fut déjà considéré comme un incomparable savant, à la réputation proverbiale.

Les quatrains de cet ouvrage L’amour, le désir et le vin regroupent une partie des quatrains qui composent son œuvre pas bigrement plus grande (une totalité de 144 quatrains), qui sont regroupés dans le Rubayat. Comme le nom de l’ouvrage l’indique, sont regroupés ici les quatrains ayant un penchant pour l’amour, le désir et le vin. « Rubayat » ou « roubaïyat » signifierait « quatrains », selon la traduction. Avec la spécificité que les deux premiers vers riment ensemble avec le dernier, le troisième étant libre.

Curieusement, la popularité d’Omar en Occident est due principalement à ses quatrains, dont aucun ne fut connu de son vivant. Sans doute les a-t-il écrits sur un coin de table, afin de faire faire une pause à son cerveau entre deux travaux astronomiques. Seul Dionysos le sait. Dans ses quatrains, il nous chante la vie, le désir, les femmes et surtout le vin. C’est souvent très beau, et parfois même drôle.

« Je boirais tant de vin ! Quand on m’enterrera

Son parfum dans le sol encor s’imprégnera

Et si quelque buveur vient marcher sur ma tombe,

Il s’en enivrera ! »

Du vin contre le divin

La parole prêchée par le poète n’est pas trop en accord avec le Coran. De plus, il ne se gêne pas de gentiment titiller l’autorité ou le clergé musulman. Il critique surtout leur hypocrisie. Nous sommes dans une Perse islamisée, éloignée du zoroastrisme (culte de Zarathoustra) où l’esprit du bien et du mal existent en chacun de nous. Dans sa Perse contemporaine il a perçu le règne des bigots et des fanatiques, loin de l’idée de l’Homme libre qu’il se fait. Il n’en fait qu’à sa tête, mais il le fait poétiquement bien. Il clame que Dieu est seulement une hypothèse, il dénonce l’imposition d’une religion. Il nous pousse à profiter de la vie, un verre à la main, vu qu’à la fin on sera tous égaux dans la mort. Il était probablement croyant, mais croyant en la vie. Et il était bien conscient, il me semble, du caractère éphémère et de la vanité de toutes choses, ce qui l’a probablement amené à devenir une forme d’épicurien et à prôner l’amour de l’instant face à l’immensité du questionnement. Sa libre pensée fut donc condamnée, mais cela a permis sa postérité. Ses diffamateurs ayant, après sa mort, utilisé des citations de ses quatrains pour le contredire. À savoir qu’il y a eu beaucoup d’imitateurs, n’ayant pas son talent. Ce fut donc un grand travail de déterminer les 144 quatrains qui seraient officiellement signés de la main d’Omar Khayyâm.

Il met en évidence l’absurdité de l’existence, qui est un questionnement familier aujourd’hui. Mais pas il y a 1000 ans, car c’était la religion qui contrôlait les interrogations philosophiques. Omar Khayyâm prône un véritable art de vivre. Celui-ci témoigne d’une lucidité vis-à-vis de son époque. Un peu pessimiste mais il s’efforce de rester optimiste. Peut-être fataliste, mais inévitablement déçu. Il est là. Il prend du recul. Il regarde le monde. Il se divertit devant l’absurdité du monde. Puis il déverse ses vers, un verre à la main.

« Si, de cet univers j’étais le Dieu puissant,

Comme je l’enverrais tout entier au néant

Et le rebâtirais, afin que l’homme libre

Y puisse de bonheur trouver tout son content ! »

1859, première traduction en anglais, par Edward Fitzgerald. Traduction considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature anglo-saxonne, c’est bien. Mais aseptisée pour plaire au bon goût de nos cousins grands bretons de l’époque, c’est moins bien. Aujourd’hui, on a accès à de véritables traductions qui mettent à jour l’âpreté, la franchise et l’impertinence du bonhomme. À noter l’incroyable travail de traduction pour transformer les Rubayat originaux et les faire rimer. (Félicitations notamment à Claude Anet et au duo Maxime Féri Farzaneh et Jean Malaplate)

Et comme je le disais il y a quelques paragraphes, l’ouvrage que j’ai ouvert était tout peinturluré. Un vers de chaque quatrain était mis en image, mis en calligraphie si je puis dire. C’est l’œuvre de Lassaâd Métoui, un calligraphe d’origine tunisienne. Ces calligraphies au parfum viticole amplifient la puissance de l’œuvre de Khayyâm.

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Voici donc une foi à consommer sans modération, et au diable la crise de foie. Mille ans avant Coluche, on clamait déjà en Perse que le pinard devrait être obligatoire. Voilà qui donnerait envie de se murger sans scrupule jusqu’au crépuscule, dans une grande messe rouge en hommage à notre seigneur tout puissant Dionysos. Khayyâm étant diantrement plus dionysiaque que Nietzsche. Celui qui, de son vivant, était considéré comme un libertin et un ivrogne deviendrait presque un prophète. Alors qu’il ne les aimait pas, les prophètes.

Et encore on ne sait pas le goût du vin de l’époque. Qu’aurait-il dit de nos jours, face à une telle perfection atteinte dans la production, la qualité et la préservation du vin ?

Un appel à la boisson, certes. Un appel à une légère ivresse, oui. Mais une ivresse positive, une ivresse légère qui rend jouasse et aiguise les sens. Un appel à boire, sans déboires. Rien ne sert d’être ivre de bonne heure si ce n’est pas de joie. Il ne faut pas non plus voir en tous les pochards les plus fidèles ouailles de Dionysos, sacrifiant leur vie dans une bacchanale géante.

En résumé, voici une ode à la vie qui fait du bien dans le monde d’aujourd’hui qui se prend bien trop au sérieux. Des quatrains qu’il faut observer, faire tourner, humer, déguster, savourer, et ne surtout pas recracher. Puis s’en resservir. Ad Vitam Eternam.

« La force qui me reste est due à l’échanson,

Ce qui me reste aussi de décentes façons.

Du vin d’hier je sais qu’il me reste une coupe,

Mais le temps qui me reste à vivre, qu’en sait-on ? »

David Axel

POUR ALLER PLUS LOIN :

https://www.youtube.com/watch?v=yoT2a4HzSN0 : Émission « Une vie, Une oeuvre » de France Culture sur Omar Khayyâm.

https://www.youtube.com/watch?v=60tl2caq0po : Mise en scène de Tony Gatlif en hommage à Omar Khayyâm pour l’ouverture du 18ème festival de Fès des musiques sacrées du monde.

https://omarkhayyamrubaiyat.wordpress.com : Blog sur Omar Khayyâm et son Rubaiyat.

OUVRAGES :

L’Amour, le Désir et le Vin Omar Khayyâm et Lassaâd Métoui.

Rubayat Omar Khayyâm.

Les chants d’Omar Khayyâm Sadegh Hedayat. Edition critique par un autre grand poète perse.