« A Ghost Story », ou l’art d’en dire long avec peu de mots.

Dans cet article, je vais vous parler de la même manière que l’écriture du film « A Ghost story », c’est-à-dire sans détour, sans mur et le plus directement possible, tout en y mêlant l’amour des mots. Mais pour planter le décor, « A Ghost Story » est un film qui ne plaira pas à tout le monde, qui ne fera pas de consensus tant sa singularité est forte. Mais pour ceux qui se laisseront entraîner, il s’agira sans doute d’une des plus belles œuvres introspectives.

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A Ghost Story, une sensation étrange

Le rideau se ferme, une heure et demie après s’être levé sur une image en 1.33, très travaillée et lustrée à souhait, donnant déjà le ton d’une recherche esthétique à mi-chemin entre un conte noir poétique et le cinéma d’ambiance. Durant tout le générique de fin je fus incapable de bouger de mon siège, trop concentré encore sur l’œuvre que je venais de voir. J’étais subjugué, tourmenté entre deux sensations. Tout le long du film, je n’ai eu de cesse de trouver des longueurs, me disant presque à demi voix « je me fais chier ». Puis est venue la scène finale et le clap de fin, donnant toute sa splendeur, son importance au film et nous disant surtout « tu ne t’es pas fait chier pendant une heure et demie, tu viens juste de voir l’une des œuvres cinématographiques les plus fortes et marquantes de 2017 ».
Un peu plus tard, avec l’ami qui m’a accompagné, nous avons reparlé du film autour d’une bière, comme on refait le monde. Nous avons eu la même sensation au début, une sorte d’ennui qui ne dit pas son nom, une sorte de gêne. Puis, au fur et à mesure nous avons pris conscience de l’écriture peaufinée, de la réalisation et du jeu d’acteur maitrisé, le tout dans un cadrage et une esthétique digne des plus beaux tableaux de Johannes Vermeer et d’Edward Hopper.

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Le postulat du film

C (joué par Casey Afleck) et M (jouée par Rooney Mara) ont tout du couple parfait : la complicité, les regards, l’amour, la joie, le sourire, les ressentiments et les larmes. Tous les ingrédients sont là. Seulement, C meurt un matin, laissant alors M toute seule dans la poursuite de sa vie. Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme de C parcourt le chemin de la morgue à sa maison, dans une errance intemporelle, pour rejoindre sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment. Il va alors découvrir que, dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui lui échappent toutes deux inéluctablement. C se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité. En proie à un monde qui n’est désormais plus rien, un monde qui, comme le temps, n’a plus d’emprise sur lui. Un monde qui le retient ou qu’il ne veut pas quitter, du moins pas encore, s’obstinant à penser qu’il lui reste encore un mot à dire.

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David Lowery : un réalisateur qui laisse des cicatrices

David Lowery est un artiste, un amoureux du cinéma et de son art. Toujours à la recherche du non conformisme, il le prouve une nouvelle fois ici avec un budget minimum de 100 000 dollars. Dans ce nouveau film, il s’amuse à bousculer la mort, la vie, le temps, l’espace, la nostalgie, les certitudes, les croyances et l’amour. Mais il bouscule aussi le cinéma en lui-même. Il bouscule les codes scénaristiques, d’écritures, de réalisation, donnant en même temps un gros coup de pied dans le cinéma d’ambiance. Car oui, « A Ghost Story » est également une œuvre qui nous parle du cinéma, de sa beauté mais aussi de sa profonde laideur, de sa suffisance qui l’entraine droit dans un mur. C’est pourquoi il ne faut pas voir ce film comme on irait voir n’importe quel film. Ce film est fait avant tout pour stimuler nos sens, pour nous faire réfléchir et non pour nous divertir en premier lieu.
En effet, David Lowery s’autorise quelques courtes scènes qui apparaissent comme de surprenantes ruptures de ton. Une réappropriation des codes du film fantastique et un monologue nihiliste qui doit tenir à lui tout seul les 2/3 des paroles du film. Certainement pas de quoi satisfaire les détracteurs, qui trouveront toujours à dire qu’« il ne se passe rien dans A Ghost Story », mais bien assez pour démontrer qu’il est un auteur qui aime s’affranchir de toutes les règles, même celles qu’il se créé lui-même.

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Une fuite du temps et du matérialisme

La figure du fantôme que nous propose David Lowery n’a pas vocation à hanter nos rêves et nos cauchemars, il n’a pas pour vocation de faire peur. Celui-ci prend une forme parfaitement enfantine, et donc intrinsèquement inoffensive : celle d’une silhouette sous un drap blanc, errant silencieusement dans les couloirs de la maison et du temps. Le fantôme de C devient la représentation parfaite de l’imagerie populaire, un drap blanc et deux trous ovales pour les yeux. Cela pourrait paraître étrange et dérangeant, faussement poétique, une sorte de gimmick, prétexte à composer de jolis plans d’un linceul traversant la noirceur du temps. Mais non, le fantôme à lui seul résume toute la personnalité du film, son essence première.

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Il en va de même pour les deux personnages principaux, qui disparaissent littéralement au bout de 30 minutes, laissant alors place à un vide comblé par le va-et-vient de différentes personnes, apparaissant furtivement, et par la présence cachée du fantôme.
Les deux personnages principaux n’ont donc pas de nom. Dans le générique, lui est C et elle est M. Leur identité est évanescente, superflue, inutile car là n’est pas le propos du film, de même qu’il ne réside pas dans la psychologie des personnages. On ne connaît quasiment rien d’eux, ils existent essentiellement par leurs sentiments. Lowery ne souhaitait sans doute pas que son film soit incarné par des noms ou des mots, il voulait que son film incarne des maux.
Cette approche, toute en simplicité et débarrassée de ce qui semble superflu, se retrouve dans le scénario qui se concentre davantage sur l’observation que sur les dialogues. Une contemplation mystique, une errance de l’être dans le temps, comme pouvait l’écrire Rousseau dans « Les rêveries du promeneur solitaire ».  Heureusement, tout comme il joue avec les codes des films de maison hantée, David Lowery oriente son récit vers des directions déjouant les attentes. En dire davantage risquerait de gâcher le plaisir de celles et ceux qui découvriront A Ghost Story, chose que j’encourage. Je vais me contenter de dire qu’au-delà de l’histoire d’un couple, il est question du temps qui passe, de la persistance des sentiments, de la nostalgie réparatrice et destructrice, de partir pour recommencer sa vie, fuir un passé bien trop lourd. Il suffit de se laisser prendre par l’atmosphère cotonneuse, la tonalité élégiaque et la peinture d’un monde très Nietzschéen.

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Enfin, je ne pouvais pas finir cet article sans vous parler de la bande-son, qui est l’une des plus belles que j’ai eu l’occasion d’écouter dans une œuvre cinématographique. Les compositions mélancoliques de Daniel Hart sont idéales pour goûter pleinement à cette proposition de cinéma fantastique humble – sans effet tape-à-l’œil – et paradoxalement audacieuses. La musique remplace les mots, les dialogues, les effets d’annonces. Nous sommes ici dans un cinéma esthétique et musical, dans une œuvre à contre-courant, qui sort du lot. Une œuvre qui touchera certaines personnes mais qui laissera également de côté un certain nombre de spectateurs (je pense à toi, pauvre fou qui est parti au bout de 20 minutes du film).

Le résultat de ce pur exercice de style sensoriel est une occasion de faire abstraction de la superficialité inhérente au cinéma, pour nous permettre de plonger dans notre propre rapport au temps qui passe. De quoi vivre un moment qui se veut spirituel et métaphysique, souhaitant faire interroger le spectateur sur ses peurs les plus profondes que sont l’après-vie et la perte de l’être aimé.
A Ghost Story pourrait bien finir par vous hanter, comme il a réussi à le faire avec moi.

Teychon Baptiste