« Pas un mot » par Brad Parks.

Tous les mercredis, le juge fédéral Scott Thompson quitte plus tôt le tribunal du district est de Virginie, afin de profiter d’une heure à la piscine avec ses deux jumeaux de six ans : Emma et Sam. Mais pas ce mercredi. Sa femme, Alison, lui a envoyé un message plus tôt dans la matinée pour lui signaler que les jumeaux avaient rendez-vous chez le médecin et qu’elle se chargera donc de les récupérer à la sortie de l’école. Le soir même, Alison rentre. Pas de joyeux tintamarre, ni d’exclamations infantiles, elle est seule. Alison n’a jamais envoyé ce sms. C’est à ce moment précis que le téléphone sonne. Emma et Sam ont été enlevés. Et leurs parents ne les reverront en vie qu’à une seule condition : que Scott rende les bonnes décisions de justice. Bien entendu, « pas un mot » aux autorités.

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Une narration bien pensée

Dans une affaire de rapt d’enfant, il est peu commun d’avoir comme personnage principal un homme, un père. Et c’est vraiment rafraichissant d’avoir ce nouveau point de vue. Scott va essayer de ne pas trop se laisser aller suite à cet évènement, de se montrer rassurant envers ses proches et de remplir ce qu’il conçoit être son rôle de père de famille. Il pensera et repensera l’« affaire », quitte à se perdre en route sur de nombreuses fausses pistes.

La narration alterne entre longs passages, « dans la tête de Scott », et récits plus courts, beaucoup plus anxiogènes, du point de vue des kidnappeurs. Cette dichotomie est assez réussie puisque le lecteur croit en savoir plus que le juge, mais il se rend rapidement compte que ce qu’il sait n’est basé que sur ses propres spéculations… Celles-ci s’avèrent bien souvent infondées, car Brad Parks ne donne pas (ou alors très peu) d’indices et le lecteur ne fait qu’interpréter ce qui est écrit. Si cette façon de faire peut frustrer les lecteurs, qui cherchent à comprendre l’affaire en même temps que les personnages, elle a été efficace avec moi, me tenant en haleine jusqu’au bout.

Une immersion dans la justice américaine

Tout au long du livre, Scott doit prendre de bien cruelles décisions. Lui qui a toujours été un juge irréprochable, il doit, pour protéger ses enfants, renier ses belles valeurs et rendre des jugements qui ont l’air, au mieux pathétiques, au pire l’œuvre d’un juge corrompu aux yeux du grand public. Ses décisions sont, évidemment, souvent contestées, l’impeachment étant même évoqué. Pourtant, l’importance du juge est telle dans le système américain que Scott a toute la latitude nécessaire pour devenir le pantin des ravisseurs. Ce qui n’est pas sans lui poser des soucis de conscience et lui faire passer bien des nuits blanches. Sauver ses enfants, oui, mais à quel prix ?

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L’auteur a le mérite de véritablement creuser le fonctionnement judiciaire américain, au risque parfois, il faut le concéder, de faire quelques digressions inutiles à l’histoire. Le lien existant entre la justice et le jeu politique est aussi maintes fois évoqué. Ce souci du détail m’a plu car c’est un système vraiment complexe et subtil, et il est vraiment intéressant de le mettre en perspective avec d’autres.

Une fin inattendue

Après avoir exploré différentes possibilités, avoir essayé de comprendre ce qu’il s’était réellement passé au moment de l’enlèvement, il fallait bien que le dénouement arrive. Et, sans gâcher la surprise à de potentiels lecteurs, ce dénouement est vraiment très surprenant. Toutes les pièces du puzzle s’emboitent et notre curiosité est satisfaite. J’avoue même avoir trouvé les derniers paragraphes du livre très émouvants : les personnages montrent (enfin) leurs failles, après ce qui s’est avéré être un effroyable cauchemar.

Des personnages mal maitrisés

Le plus gros regret suite à cette lecture est le traitement assez superficiel des personnages. Avec un point de vue interne, on s’attend à s’attacher au personnage du juge tiraillé entre la justice et le sort de ses enfants. Ce n’est malheureusement pas le cas, et une certaine distance s’installe entre le personnage principal et nous. Ce qui est dommage, parce qu’un personnage dont on se sent proche rend l’histoire encore plus attrayante. Par ailleurs, les réactions de Scott et Alison en tant que parents paraissent quelquefois étranges. Ils pensent évidemment à prévenir la police malgré la menace, mais éludent très vite la question et cherchent à se débrouiller seuls.  On pourrait imaginer, au contraire, qu’un parent qui cherche à retrouver son enfant mette tout en place, même s’il s’agit de légèrement contourner les conditions posées par les ravisseurs. Ils ne semblent d’ailleurs pas plus démolis que cela suite à l’annonce du rapt. Leur peine est de courte durée, et elle n’est pas véritablement évoquée. Ce traitement superficiel est certainement dû à la volonté de Brad Parks de créer beaucoup de personnages secondaires, afin que l’histoire se développe sur plusieurs plans à la fois. Mais on se perd parfois dans un dédale de noms et on ne sait plus forcément qui est qui.

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En conclusion, malgré quelques points critiquables, ce livre se lit très bien et plutôt rapidement. Avis aux amateurs du genre, Pas un mot vaut le détour. On retrouve les codes classiques d’un roman policier combinés avec l’originalité finale. L’auteur est d’ailleurs le seul écrivain à avoir reçu trois prix prestigieux récompensant les meilleurs polars : les prix Shamus, Nero et Lefty. Certes, un prix n’est pas forcément synonyme de qualité mais ils sont ici, de mon point de vue, mérités.

Moynat Justine