Ces peuples venus de loin : la tâche hongroise en Europe germano-slave 2/3

895 : la situation ethnique et géopolitique de l’Europe centrale change. L’Empire romain a chuté quatre siècles auparavant à cause des invasions des peuples de l’est, germaniques et hunniques. La stabilité, disparue sur le continent à partir de 476, a alors été reconstruite par l’Empire de Charlemagne. La migration hongroise, brisant l’Europe centrale, a eu un retentissement tel que la Hongrie a su se construire aisément et subsister jusqu’à nos jours par plusieurs moyens. Cet événement historique a alors construit un mythe qui a ressurgit lors de la levée du nationalisme hongrois, dépeignant le magyar comme un cavalier insoumis et redoutable, venant de l’est lointain. Voici le deuxième volet de la petite série s’intéressant aux peuples venus de très loin pour construire de grandes nations.

La naissance des magyars près des montagnes

Le peuple hongrois est natif de la région ouralienne. Il est issu du peuple dit « finno-ougrien », dont les actuels représentants sont les finnois, estoniens, hongrois et plusieurs peuples minoritaires de Russie. Aux débuts du premier millénaire avant notre ère, les magyars forment un rameau à part et sont composés essentiellement de chasseurs-pêcheurs chamanistes. Seul le fond linguistique permet de constater ce mode de vie antique, considéré comme primitif, qui a duré plusieurs siècles. C’est avec l’arrivée des scythes dans la région, aux alentours du VIIe siècle, que les hongrois se sont familiarisés avec le pastoralisme, l’agriculture ainsi que certains outils militaires liés à la domestication du fer (par exemple kard, le sabre dont l’origine iranienne désignait le couteau, vért, l’armure). Beaucoup de mots d’origine iranienne (le scythe était une langue iranienne) pénètrent dans le vocabulaire du hongrois et grâce à l’apport du cheval et de la cavalerie, certains magyars ont commencé à s’introduire à l’ouest de l’Oural, entre les rivières Belaya et Volga. Dans cette nouvelle région se développe une première culture avec des bijoux, une hiérarchie entre les individus. Cet endroit où s’est exporté la population est connu comme « Magna Hungaria » ou « Nagy Magyarország » au Moyen-Âge, lorsque les hongrois, définitivement établis, ont cherché leurs origines à l’est de l’Europe.

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Entre bois et pâturages, les magyars ont occupé les alentours de l’Oural qu’ils appellent Nagy Magyarország, la Grande Hongrie.

L’errance dans la steppe pontique

Quelques siècles après l’installation en Magna Hungaria, les magyars se déplacent encore plus au sud, aux frontières de l’Empire des Khazars. La chanson de geste hongroise justifie cet établissement ainsi : deux frères, Hunnor et Magor, poursuivaient une biche jusqu’aux bords de la mer d’Azov où ils découvrirent une belle faune et une belle flore. Leur séjour sous la protection des khazars est ponctué d’incessants allers et venues entre ce qu’étaient appelés l’Etelköz et la Levédia (sud-ouest de la Russie et sud de l’actuelle Ukraine). Cette période de presque trois siècles et demi a permis aux hongrois d’accroître leur population et de connaître des apports culturels importants de la part des peuples turcs. Une structure hiérarchique s’organise autour de trois pouvoirs : religieux (le chef est appelé le kende), judiciaire (avec le harka) et belliqueux (dirigé par le gyula). Sept tribus (les hétmagyar) organisent la société et ont chacune une fonction particulière ; par exemple, les Jenő donnaient les conseillers et étaient placés près du chef de guerre lors des batailles. Cette organisation a été directement héritée des peuples turcs qui coexistaient et qui ont apporté le système d’écriture runique aux hongrois, ainsi que de nouveaux mots liés à l’agriculture (árpa, le blé comme en turc), au bétail, à l’alimentation (bor, le vin, lié à l’ouïghour). Les hongrois servaient de soldats aux peuples turcs qui guerroyaient au sud ou à l’ouest, et cette situation a duré un certain temps jusqu’en 889, lorsqu’une tribu turque (les Pétchénègues) les envahit, poussés à l’ouest par un autre peuple d’Asie centrale. Cet évènement est décisif car il met fin à la semi-sédentarité des hongrois dans la steppe pontique et les contraint à partir vers l’ouest, au-delà des Carpates.

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Les pétchénègues, peuple turc venu de l’est, ont progressivement poussé les magyars vers l’ouest en effectuant des raids successifs sur leurs terres.

La conquête de la Pannonie

Le Honfoglalas

À la toute fin du IXe siècle, le peuple magyar est contraint de partir vers l’ouest à cause des incessants raids Pétchénègues. De plus, l’empire des Khazars se retrouve de plus en plus affaibli à cause de l’émergence de la Rus’ de Kiev. Cette instabilité peut éventuellement expliquer le fait que trois groupes Khazars, appelés en hongrois kavarok (kabars en français), aient rejoint les magyars dans leur migration. En 894, les byzantins appellent à l’aide les guerriers hongrois contre l’empire des Bulgares, ce qui permet de les faire avancer vers l’ouest lentement et préalablement, alors qu’au même moment les Pétchénègues détruisaient la région où résidaient les hongrois. Cette aide a permis au reste de la population, l’année suivante, de s’établir dans les montagnes de Transylvanie, les faisant ainsi passer sous le contrôle et la protection de Byzance. Selon les contes hongrois, le chef Árpád a défait plusieurs chefs slaves dans la région pour pouvoir s’établir paisiblement. Après cette installation en 895, il existe peu de sources sur la vie des hongrois. Toujours est-il qu’ils menaient des incursions sur la Pannonie. Ballotés d’alliances en alliances, la Francie orientale a eu recours aux hongrois pour détruire le royaume slave de Moravie qui s’étendait sur la Hongrie, la Tchéquie et la Solvaquie actuelle, en proie à une guerre civile dans le but de fragiliser encore plus cet État qui grandissait aux portes de la Francie. En 896/897, le chef Árpád a ainsi amené son peuple à coloniser la plaine de Pannonie entre la Tisza et le Danube et autour du Lac Balaton. À l’occasion de cette colonisation, un apport slave et germanique a été considérable dans la langue et la culture hongroise, ainsi que le catholicisme romain qui a consolidé la société et l’a intégrée en Europe. Après la mort de l’empereur Arnulf de Francie orientale en 899, les magyars ont pris le contrôle politique de cette région et se sont affirmés comme puissance à l’occasion des défaites bavaroises contre leur extension territoriale. Toutefois, pendant cent ans le mode de vie semi-sédentaire était encore présent et les croyances chamaniques toujours vivaces. Les hongrois menaient toujours et encore des raids contre l’Europe de l’ouest et après quelques défaites, une remise en question de la société s’est faite, et le chef des magyars de l’époque (que l’on appelait aussi grand-prince), Vajk a alors décidé de faire abandonner les coutumes ancestrales et de se faire couronner király, roi sous le nom de István en l’an 1000. Ainsi, l’histoire de la Hongrie, qui fut un puissant État d’Europe centrale, commence véritablement et se poursuit encore aujourd’hui aux travers d’un peuple qui de nos jours, ne garde plus rien des anciens magyars venus d’Asie (si ce n’est la langue), et encore moins leurs gènes, qui retiennent 26,1% d’ADN des steppes, et seulement 3,2% de l’ADN ouralique.

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L’arrivée des hongrois, par Árpád Feszty, représentant le chef Árpád et les sept tribus hongroises arrivant en Panonie.

Debsi-Pinel de la Rôte Morel Augustin-Théodore