L’impact du numérique sur la lecture « classique ».

Qu’est que la lecture numérique ? Lisons-nous moins qu’avant ? La fin des livres est-elle proche ? Quels sont les nouvelles pratiques de lecture ? Autant de questions que nous explorerons dans cet article, engageant une réflexion sur notre façon de lire, qui impacte nécessairement notre façon de penser, et donc d’être.

La numérisation des vies, qui s’opère déjà depuis deux décennies, a provoqué des recompositions dans les usages et pratiques de nombreuses activités et services. La lecture n’a pas échappé à la règle, et on peut aujourd’hui déjà constater les premières conséquences de ce passage au numérique.

  On pourra ici voir que le support de lecture est la cause principale de ce changement dans la pratique ; la société de l’information dans laquelle nous sommes a propulsé cette activité « spirituelle » en activité dont la logique relève plus des caractéristiques propres aux sociétés capitalistes modernes (toujours plus en moins de temps, accumulation d’infos, individualisation des pratiques).

La rupture entre la « lecture classique » et la « lecture numérique »

  Le rituel de la lecture, reposant sur la lecture de supports papier, se voit aujourd’hui bouleversé à la fois par la rapidité de nos vies et également par les supports de lecture en eux-mêmes. En effet, si avant la lecture était une activité à part entière qui était synonyme d’acquisition de savoir, elle est aujourd’hui transformée dans sa nature même. La lecture que nous appellerons ici « classique », celle sur papier, constituait un temps à part, fait de silence et de solitude, de concentration et dédication à l’instant présent. La lecture numérique elle, étant disponible essentiellement sur internet, est faite de mouvements, de graphisme, de couleurs, de pubs, etc. Ce support n’est pas dédié qu’à une seule activité, contrairement au support papier qui ne concentre qu’une action à la fois. C’est une lecture entourée de distractions, d’hyperliens, la vue est stimulée en permanence. Cette lecture se pratique à n’importe quel moment de la journée, avec éventuellement d’autres personnes, et dans n’importe quel endroit. Il n’existe plus de rituel, de codification et donc de sens. C’est une activité distraite de son but initial, l’acquisition de savoir ou d’imaginaire, qui ici n’est plus un loisir reposant mais un loisir épuisant, qui demande une attention démultipliée pour rester plus ou moins concentré sur le texte.

Autrement dit, pour signifier que c’est bien le support qui engendre un tel changement dans la pratique de la lecture, on peut réutiliser la fameuse formule de Marshall McLuhan « The medium is the message ». Le support utilisé pour la lecture ayant changé, le contenu et les usages en sont aussi transformés. Avant, la lecture papier était celle d’ouvrages plus ou moins conséquents qui étaient, par leur format et par leur support, voués à apporter un savoir et/ou une réflexion au lecteur. Le support était fait pour des temps longs, adapté à un public consacré.

Lisons-nous moins qu’avant l’ère du numérique ?

Non, nous ne lisons pas moins aujourd’hui qu’il y a 20 ans, nous lisons même beaucoup plus, n’ayant jamais été autant exposés à l’écrit, nous pouvons même dire « surexposés ». Mais si notre taux de lecture a augmenté, sa nature, elle, a bel et bien changé, modifiant également nos supports de lecture. En premier lieu, notre temps de lecture est maintenant fractionné, inconstant et aléatoire. Nous sommes dans une lecture d’informations et non plus de savoir. Etant dans une société de l’information, cette ressource est devenue la nouvelle porte vers le pouvoir. Dans cette logique de capitalisme de l’information, le lecteur accumule un capital d’infos qui définit, selon sa richesse, son pouvoir et sa capacité à agir dans le monde, à exister. Nous sommes donc en recherche perpétuelle de lectures, qui sont à la fois rapides et concises mais suffisamment complètes pour pouvoir en retirer un bénéfice, agrandir son capital informationnel.

Lecture numérique : redéfinition du rapport entre lecteur/auteur

On pourrait se demander si cette activité ne deviendrait pas égoïste ? En effet, si l’on considère la lecture classique en tant que don de soi réciproque entre le lecteur et l’auteur, qui offre pendant un moment une attention dédiée et entière, alors on peut vite voir que la lecture numérique vient chambouler ce rapport. Dans les nouvelles pratiques de lectures numérique, l’auteur importe peu car ce qui compte sont les informations susceptibles de m’apporter à moi, lectrice ou lecteur, un bénéfice, un capital plus grand d’infos. La psychologue Maryanne Wolf dira que « nous redevenons de simples décodeurs d’informations » et fera le constat d’une lecture utilitariste à l’ère du numérique.

Le support numérique n’a pas été conçu, pensé, pour produire du contenu où l’auteur puisse offrir quelque chose d’autre que de l’information pure et dure. Cette nouveauté vient alors briser la relation classique, présente dans les ouvrages papiers, qui est celle de l’accès à des imaginaires et possibles autres. L’écrivain Frédéric Beigbeder écrira à propos du livre et de ses enjeux : « Ma crainte, c’est que ce ne soit pas seulement la disparition d’un objet, mais aussi la disparition de ce qui allait avec, le silence, le temps, la solitude, la longue histoire du roman. Prendre son temps pour rentrer dans le cerveau de quelqu’un d’autre. » (1)

eBooks : les livres font de la résistance

Au lancement des eBooks, les médias et de nombreux spécialistes prédisaient la fin du livre papier et l’effondrement du marché de l’édition traditionnelle. S’il est vrai que ce produit a retiré une part du marché financier à l’industrie du livre papier, on ne peut pas dire qu’il l’ait écrasé ou tué. Bien au contraire, si durant les premières années du lancement des eBooks, sans oublier la crise économique mondiale, les ventes de livres papiers ont légèrement reculées (environ 3% de 2009 à 2012) (2), aujourd’hui les ventes connaissent une hausse non négligeable, notamment aux Etats-Unis (environ 5%) (3). De plus, le marché de l’eBook lui, s’effondre aux Etats-Unis et Royaume-Uni, tandis qu’il stagne en France, ne parvenant à séduire les lecteurs.

  Comment expliquer cet échec de l’eBook, alors même qu’il s’inscrit dans le processus de numérisation de nos pratiques ?

  Tout d’abord, il y a la dimension sensorielle du livre papier que n’a pas un eBook. Un livre classique, c’est de la matière, une odeur, une histoire. Le lecteur peut venir y greffer des annotations, des pensées, venir souligner une phrase, gribouiller des formes. Le livre numérique lui, est très impersonnel et surtout imperceptible. Il ne faut pas oublier que, pour notre génération et toutes celles avant, notre éducation à l’école s’est faite par les manuels papier, par l’écrit papier. Nous entretenons donc, depuis notre enfance, une intime relation avec le support papier et cela impacte forcément nos habitudes et notre confort. Une autre idée, plus superflue mais qui a néanmoins un impact sur le marché du livre, est l’idée que l’on se fait d’un cadeau. En effet, on va en général préférer offrir un livre papier qu’un eBook à quelqu’un, car le lire papier, comme dit plus haut, est perceptible, il se transmet de main à main, il est directement présent dans notre monde.

  Enfin, à moins d’être équipé d’une liseuse dont le visuel se rapproche de celui du papier, la lecture sur écrans reste désagréable et fatigante pour l’œil. Ce problème de lumière et d’écran n’est pas à négliger, surtout que de plus en plus d’articles et d’études sont faits sur le sujet et mettent en garde les utilisateurs sur les dangers pour la vue dû à une exposition trop prolongée aux écrans.

Les enjeux des industries de la lecture

  Ces industries de la lecture sont une branche des industries culturelles, notion développée notamment par deux philosophes francfortois, Adorno et Horkheimer, et qui fait référence à l’industrialisation et à la rationalisation de l’Art et de la culture en générale, liées à la société de consommation qui se développe à l’époque. On observe une homogénéisation des écritures, et même maintenant l’apparition de robots, capables, grâce aux algorithmes, de produire eux-mêmes du texte.

 Un des enjeux des acteurs de la lecture numérique est celui de la captation de l’attention. Chaque producteur et fournisseur de contenus en ligne font tout pour être vus, pour que leurs productions circulent et engendrent des bénéfices. Le lecteur se retrouve donc de plus en plus noyé sous le flux incessant d’informations, est sollicité de toutes parts et ne peut donc plus se dédier à un seul contenu. Tout comme dans avec les autres biens de consommations, les lecteurs sont propulsés dans une frénétique envie de consommation d’écrits, que l’industrie de la lecture numérique se ravie de satisfaire. Ainsi, cette pure consommation nous fait oublier, nous fait effacer les informations précédemment lues pour faire plus de place aux suivantes, et ainsi de suite.

 Si l’on peut tout de même dire que la lecture numérique constitue un élément essentiel dans la fondation de nos connaissances, il ne faudrait pas négliger la lecture papier qui elle, offre un savoir plus approfondi et plus réfléchi sur le sujet évoqué. Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas d’un problème d’écriture, mais surtout d’un changement de support et des usages que l’on en fait. Lorsque nous allons sur le web consulter des écrits, nous sommes en quête d’informations, nous sommes dans une lecture numérique, distraite et individuelle. Or, lorsque nous ouvrons un livre papier, nous sommes en quête de savoir et d’imaginaire, dans une lecture partagée avec l’auteur. Ici, il faudrait trouver un moyen de faire cohabiter ces deux types de lecture, sans qu’une vienne gêner l’autre dans le rôle qui lui a été distinctement attribué.

(1) BIAGINI C., 2012, L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, Editions l’Echappée, 448 pages.

(2) KOTTASOVÁ I, « Real books are back. E-books sales plunge nearly 20% », CNN Media, April 27 2017.

(3) Ibid

Courtel Johanna

Ap.D Connaissances est un média créé par des étudiants dans le but de vous apporter de multiples connaissances dans des domaines variés.

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