Histoire Sport

« Ka Mate, Ka Mate » : le haka décortiqué.

Grimaces, langue tirée, yeux exorbités. Des rugbymen habillés de noir exécutant en rythme une danse rituelle sur une pelouse encore vierge de tout coup de crampon. C’est une image que l’on a tous déjà vu, et pas seulement parce qu’elle est en couverture de cet article. Les All Blacks, équipe de rugby nationale néo-zélandaise, ont popularisé le haka. Si leurs adversaires à ce moment-là commencent à jouer des genoux, c’est en partie grâce à cette chorégraphie parfaitement synchronisée, même si la force et la puissance des joueurs à la fougère n’y est pas non plus étrangère. Retour sur cette pratique aussi effrayante que fascinante.

 Une tradition māori ancestrale

 Pour comprendre le haka, il nous faut parler un peu des Māori, ce peuple venant probablement des îles de la Société, vers les îles polynésiennes, aux alentours de 950. La date de leur installation en Polynésie est aujourd’hui encore discutée, du fait de l’absence de sources venant corroborer telle ou telle période. Ce qui est certain, c’est qu’au cours de plusieurs vagues d’immigration, les Maoris peuplèrent ces îles, déjà pour parties occupées par la civilisation Lapita. Au fil des siècles, les Maoris s’installèrent sur de nombreuses îles : les îles Cook, Samoa, Fidji, Hawaï, et bien sûr ce qui est aujourd’hui la Nouvelle-Zélande. Les Maoris d’Aotearoa (le nom māori pour la Nouvelle-Zélande) étaient, et sont toujours, organisés en iwi. Ce petit palindrome désigne le clan, et chaque iwi peut être divisé en plusieurs tribus, appelées hapū.

Les nouveaux arrivants développèrent une culture singulière, comprenant notamment le haka (littéralement « faire »). Cette performance rassemble plusieurs gestes, notamment des contorsions du visage, la frappe des mains sur différentes parties du corps, et le martèlement des pieds au sol. Sans oublier le chant, agrémenté de grognements et de cris. On peut comprendre le haka comme une symphonie corporelle, où toutes les parties du corps se combinent pour exprimer différents sentiments, tels que la colère, le mécontentement, la joie, etc. À noter que dans la culture māori, le terme haka désigne toute danse cérémonielle qui se fait en mouvement. Néanmoins, il est communément employé pour désigner cette danse spécifique qui nous donne la chair de poule. Notons que le haka était surtout une affaire d’hommes, même si certains haka étaient pratiqués par les femmes. Aujourd’hui encore, la majorité des haka sont masculins, mais des haka mixtes ou exclusivement féminins existent aussi. On trouve même des haka exécutés par des enfants (on ne plaisante pas avec les petits kiwis).

Peruperu et manawawera

Si les joueurs de l’équipe de rugby dansent le haka avant chaque match, c’est sûrement un reste de ses fonctions originelles puisque le haka était surtout exécuté en armes avant un combat, dans le but d’intimider les adversaires. Chaque camp avait alors son propre haka, que ses membres exécutaient en rythme devant le clan ennemi. Il pouvait être cependant exécuté avant même le départ pour le champ de bataille. On distinguait alors deux types de haka guerriers : le whakatū waewae et le peruperu. Le premier, whakatū waewae, désigne le haka que les hommes exécutaient avant de partir au combat, devant les aînés de la tribu et les guerriers expérimentés. Si ces derniers jugeaient de la bonne qualité de la danse, et donc de la bonne disposition à combattre de ceux qui le dansait, ceux-ci étaient autorisés à partir au combat. Le peruperu quant à lui se rapproche plus de ce que nous connaissons aujourd’hui : c’était le haka exécuté sur le champ de bataille, juste devant l’ennemi. Si les guerriers n’étaient pas synchronisés, cela présageait d’un mauvais combat. Un autre type de haka, le manawawera, désigne le haka associé aux rituels funéraires. Il était beaucoup plus libre que les haka guerriers, puisqu’il n’était pratiquement pas chorégraphié, voire pas du tout. On distingue donc les haka en armes de ceux sans arme, utilisés par exemple pour accueillir un hôte de qualité et ainsi lui montrer du respect. C’est quand même autre chose que des petits fours. Avec le temps, la dimension guerrière s’est un peu estompée, et aujourd’hui on danse surtout des haka appartenant à la deuxième catégorie.

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L’exposition médiatique grâce au sport

Le haka est entré sur la scène médiatique mondiale par une porte ovale. C’est au cours de la tournée de l’équipe de rugby néo-zélandaise en Europe en 1888 que le monde de l’Ovalie a découvert ce rituel particulier. Par la suite, jusqu’en 1987, le haka était réservé aux tournées à l’étranger, et il ne devint systématique qu’à partir de la première Coupe du monde de rugby. La version présentée de 1888 à 2005 est le « Ka Mate », littéralement « C’est la mort ». Le ton est donné. Le « Ka Mate » est un haka créé par le chef maori Te Rauparaha au début du XIXe siècle, au moment où il était pourchassé par une tribu ennemie à laquelle il avait fait du tort. Caché dans une fosse par le chef d’une autre tribu, il était certain d’être découvert et tué. Cependant les ennemis passèrent sans le remarquer, et Te Rauparaha, sorti de sa cachette, exécuta ce haka devant la tribu qui l’avait aidé.

En 2005, un autre haka fut créé. Le « Kapa o Pango » est propre à l’équipe des All Blacks, d’ailleurs sa traduction littérale est « All Blacks ». Il a été inauguré lors d’un match en Afrique du Sud à Carisbrook Stadium à Dunedin. Ce haka a reçu de vives critiques à cause du geste qui le termine, le pouce passant sur la gorge, et qui évoque tout sauf quelque chose d’amical pour un public occidental. Derek Llardelli, le compositeur de ce haka, explique que ce geste n’est autre qu’un symbole de l’incorporation par le danseur d’une énergie vitale.

L’exemple du rugby a contribué à populariser la pratique du haka dans d’autres sports, notamment en football australien avec les Hawks, en basket avec les Tall Blacks, en rugby fauteuil avec les Wheel Blacks, ou encore en hockey sur glace avec les Ice Blacks. Le haka a aussi été récupéré par d’autres équipes sportives non-néo-zélandaises, à Hawaï et aux Etats-Unis principalement.

Sa présence se retrouve jusque dans les écoles, puisque de nombreuses institutions scolaires ont leur propre groupe de kapa haka, qui désigne toute danse exécutée en synchronisation. La plupart des écoles et universités du pays du long nuage blanc possèdent donc leur propre haka. C’est aussi le cas pour certains groupes scolaires étrangers, en grande partie aux États-Unis. À l’heure de la mondialisation culturelle, le haka est toutefois protégé par une loi le reconnaissant comme propriété intellectuelle de l’iwi Ngati Toa, dont Te Rauparaha fut le chef, afin qu’il ne soit pas utilisé dans des publicités par exemple.

La pratique du haka n’est pas exclusive aux māori néo-zélandais : les équipes nationales des îles Tonga, Samoa et Fidji ont elles aussi leur propre haka. Toutes ces équipes contribuent aujourd’hui au rayonnement de la culture māori et de ses rituels. Le renouveau et l’entretien des attributs culturels comme le haka montrent la vivacité de cultures indigènes qui ne cessent de se réinventer.

Antoine Besse

http://lezarplastik.free.fr/01/HDA/SYNTHESE-Ka-mate-HAKA.pdf

http://media.newzealand.com/en/story-ideas/history-of-the-all-black-haka/

http://maoridictionary.co.nz

http://www.nz-explorer.com/culture-neo-zelandaise/culture-maori-nouvelle-zelande.php

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