La Russie : un Empire éternel ?

     La Russie est à l’heure actuelle le plus grand Etat du monde. En effet, elle couvre plus de dix-sept millions de kilomètres-carrés, et est la patrie-mère de presque cent quarante-cinq millions d’âmes. Son Empire s’est construit après le détachement des slaves des varègues, et s’est imposé face aux peuples turcs et mongols pour devenir un puissant pays, mais cet Empire s’est-il éteint avec la Révolution de 1918 ? Les Russies qui suivirent celle construite par Nicolas II sont-elles si différentes ? La Révolution est toujours vue comme une rupture, comme le moment à la charnière entre l’ancien temps et le nouveau, prometteur. Cependant, beaucoup de choses ont, certes, changé, mais la Russie d’aujourd’hui garde toujours et encore des éléments hérités de ses tsars qui, jadis, siégeaient à Saint-Pétersbourg.

UN DIRIGEANT SUPRÊME EN TOUT TEMPS

     La Russie a été pendant longtemps une autocratie ; selon le dictionnaire Larousse, l’autocratie est le « système politique dans lequel le pouvoir est détenu par un seul homme, qui l’exerce en maître absolu ». C’est sous Ivan III (1462-1505) que le terme russe correspondant samoderjavié (cамодержавие) apparaît pour décrire la toute-puissance et la majesté du Grand-prince : ce titre d’ « autocrate » s’est ensuite transmis aux tsars. Comparable à l’absolutisme en France, aucun texte ne pouvait appuyer le pouvoir autoritaire du dirigeant : la révolution de 1905 a eu l’ambition de changer les choses et a apporté la première Constitution comprenant onze chapitres (dont six se réfèrent à la Couronne). L’autocratie n’a pas disparue pour autant : l’Empereur est celui qui ouvre le corps législatif composé de l’Assemblée (appelée communément la Douma дума) et du Conseil d’Etat (le Soviet cовет), il nomme pour moitié les membres du Soviet, il peut aussi les renvoyer et dissoudre la Douma, il dispose d’un grand pouvoir décrétal et est obligatoirement consulté pour les propositions de loi, il s’entoure de ministres qu’il nomme lui-même. De cette centralisation extrême des pouvoirs, la Constitution de 19362 de l’Union Soviétique indique que les pouvoirs appartiennent au peuple. Toutefois, du peuple entier, le pouvoir législatif ne se concentre uniquement dans deux conseils : le Soviet de l’Union et le Soviet des nationalités contrôlés par le Præsidium Soviet suprême qui peut notamment dissoudre, annuler les décisions et conduire des référendums. Du côté de l’exécutif, il existait un conseil depuis 1922 (d’abord appelé Conseil des commissaires du peuple, puis Conseil des ministres en 1946 et enfin Cabinet des ministres en 1991) chargé entre autres de l’économie, de l’armée, la sécurité et de l’ordre public. Staline a présidé ce conseil de 1941 à 1953. De fait, l’autocratisme tsariste a été remplacé par l’autoritarisme marxiste-léniniste imposé par le parti communiste, parti unique, bureaucrate et centralisé, que Staline a mis en branle de 1924 jusqu’à sa mort, et qui a été entretenu jusqu’en 1994. Le culte de la personnalité a été, pendant cette période, aussi un moyen d’effacer la mémoire tsariste par une nouvelle mémoire où le petit père des peuples qui servait à l’origine pour les empereurs est devenu un attribut de Staline. De nos jours, la Constitution de la Fédération de Russie promulguée en 1993 octroie de nombreux pouvoirs au Président. Certains de ses pouvoirs sont limités par une consultation ou parfois par un accord (pour la nomination du Président du Gouvernement) de la Douma, pour le reste, il paraît omnipotent par rapport au Gouvernement qu’il nomme et peut renvoyer, sur la Douma elle-même qu’il peut dissoudre et sur les nominations ainsi que l’armée. La limite du mandat est de quatre ans dans le texte originel, mais depuis la présidence de Dimitri Medvedev, le Président de la Fédération voit son mandat étendu à six ans. La figure incontournable de la politique russe est aujourd’hui Vladimir Poutine, qui a été deux fois Président du gouvernement (1999-2000 et 2008-2012) et quatre fois Président de la Fédération (2000-2008 et depuis 2012). Ces grandes figures politiques accompagnées de longs mandats de fait rappellent ironiquement les fantômes de la Russie qui ont précédé la Révolution de 1917, qui souhaitaient mettre fin aux grands tsars.

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Le tsar Nicolas II ouvrant la première session de l’Assemblée le 1er janvier 1906 au palais d’Hiver (Saint-Pétersbourg)

UN PAYS TOUJOURS PLUS GRAND

 

     La Russie est aujourd’hui le plus grand pays du monde. Cela résulte de la politique expansionniste commencée dès Ivan III précité qui a unifié les russes sous une couronne et a agrandi son territoire jusqu’à l’Arctique. De nombreuses conquêtes s’ensuivent au détriment des khanats turco-mongols (notamment les grands khanats de Kazan en 1552, de l’Astrakhan en 1556 et de Sibir en 1598) et des peuples de Sibérie et d’Alaska jusqu’au XVIIIe siècle dont la population s’est drastiquement effondrée, subissant un génocide aussi terrible que celui des natifs américains. Le XIXe siècle rime quant à lui à la conquête vers le sud pour que la Russie ait un accès aux « mers chaudes ». La guerre de Crimée est un de ces épisodes qui a impliqué la France, en fait partie émergée de l’iceberg relatif aux guerres russo-turques qui ont duré presque quatre siècles et ont permis à la Russie de coloniser le littoral de la mer Noire et de soumettre le Caucase (le génocide des circassiens de 1867 est un évènement qui en découle). À la chute de l’empire, l’Union des républiques socialistes soviétiques a continué cette politique expansionniste non pas pour incorporer de nouveaux territoires, mais afin de répandre l’idéologie marxiste-léniniste dans le monde. Il est possible de noter à ce sujet l’occupation de l’Europe de l’Est ou au moins l’influence soviétique sur les différents Etats qui, pour certains, ont fait face à de vives contestations comme en Allemagne de l’Est en 1953, la Hongrie en 1956 et la Tchécoslovaquie en 1968. À chaque fois, l’armée soviétique est intervenue pour réprimer les tensions. La colonisation de lieux à l’intérieur des frontières de l’Union a aussi eu lieu ; le gouvernement obligeant d’abord les populations natives à partir pour d’autres régions, par exemple les Kalmouks qui, en 1943, ont été déportés de leur région vers la Sibérie centrale, ou encore les populations de Galicie (ukrainiens, polonais, juifs et biélorusses) déportées vers l’Asie centrale, et ensuite l’établissement des russes ethniques. C’est de cette manière que la Prusse orientale a été vidée des allemands et est devenue une région majoritairement russe, connue aujourd’hui comme l’oblast de Kaliningrad, ou qu’aujourd’hui il y a une forte minorité russe au Kazakhstan ou en Estonie. La chute de l’Union soviétique a laissé des reliquats pro-russes disséminés : la Transnistrie et la Gagaouzie en Moldavie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie, de fortes communautés russes en Crimée et dans le sud et l’est de l’Ukraine, ou encore dans les pays baltes et en Asie centrale. Beaucoup d’Etats furent proclamés de fait et restent très proches de Moscou qui, dans un sens, continue son avancée vers les mers chaudes avec les régions précitées, mais aussi en installant des bases militaires sur les côtes syriennes. Différentes unions lient les pays post-soviétiques à la Russie, mais le poids démographique ethno-linguistique russe semble l’emporter dans certaines régions et amener à d’éventuels sécessions (les oblasts de Luhansk et Donetsk qui souhaitent construire la « Nouvelle Russie » en réunissant tous les russophones d’Ukraine, voire des rattachements (comme la Crimée en 2014).

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Le pacte de Varsovie conclu en 1955 a eu pour effet d’accroître l’influence de l’Union soviétique jusqu’en Europe centrale

L’EXISTENCE ENDEMIQUE DE LA REPRESSION

     La Russie est aujourd’hui tristement connue pour ses multiples violations concernant les droits de l’Homme. En 2017, la République Tchétchène au sein de la Fédération a secoué le monde par rapport à la répression qu’elle menait à l’encontre des homosexuels. Si la Russie paraît s’ouvrir dans sa législation, la société reste en majorité hostile aux homosexuels qui font face à de nombreuses discriminations et actes de violence à leur égard. Si dans ce cas la répression est faite par la société elle-même, il reste que de nombreux actes répressifs sont effectués par le pouvoir politique ; les cas les plus connus sont les suppressions d’opposants, censurant les opinions divergentes. Récemment, Kiev a mis en scène le meurtre d’un journaliste opposant russe, et en réalité, Moscou a supprimé beaucoup de personnes critiques à l’égard de la classe politique qu’elles soient journalistes ou auteures,  que ce soit au vingt-et-unième ou bien au vingtième siècle etc. En effet, la Russie a été classée 148e sur 180 pays par rapport à la liberté de la presse en 2017 (le classement, réalisé par Reporter sans Frontières parle d’abreuvage de propagande, de blocages de sites d’informations et autres pressions). Cette répression des journalistes et des médias est un outil qui a été utilisé depuis de nombreuses décennies : lorsque le régime communiste était en place, les polices secrètes éliminaient les personnes aux avis contraires à l’idéologie du parti communiste russe. Il y avait une persécution étendue des moyens d’expression (l’art devenait un outil de propagande, sinon il était censuré), des exécutions sans procès équitable (dans le cadre de la guerre civile russe de 1917 à 1922 et des diverses répressions politiques), des religions entre autres. Précédant les communistes, les empereurs ont eu, eux aussi, recours à divers actes politiques hostiles envers les divergences d’opinions : les opposants politiques étaient régulièrement supprimés (on pourrait citer le frère de Lénine, Alexandre Oulianov exécuté en 1887) et la censure était répandue pour les œuvres considérées contraires aux mœurs et/ou à la religion (sous Catherine II au XVIIIe siècle, un institut s’occupant de la censure a été créé).

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Cette image représentant ironiquement le président Vladimir Poutine comme sympathisant LGBT a été censurée en Russie

     L’autoritarisme russe et cette culture d’étouffement des contestations semblent profondément enracinés et inchangés en dépit du passage de l’autocratie au communisme et de celui-ci à la situation actuelle ; la figure du tsar de toutes les Russies s’est simplement transmise au chef de l’Etat en apportant avec elle les valeurs et le fonctionnement politique que plusieurs luttes avaient essayé d’éteindre sans finalement réellement y parvenir.

 

Debsi-Pinel de la Rôte-Morel Augustin-Théodore