Le Kâmasutra : Cul, culte et occulte en Inde.

En France, quand nous vient une folle envie de Bizet, on se calme en se disant que l’amour est un oiseau rebelle que nul ne peut apprivoiser. Les Indiens d’Inde, paraît-il, prennent garde à eux et auraient une forme de Bible du cul nommée le Kâmasutra. C’est ainsi que, pour en savoir plus, j’ai décidé de me taper le bouquin. Je l’ai pris et je l’ai retourné dans tous les sens afin de m’imprégner de sa philosophie.

            Alors, ce Kâmasutra, kesako ? Le premier quidam lambda prépubère que son asticot démange derrière sa braguette répondrait avec calme et sérénité : « du cul ! ». On dit de ces bêtises parfois. Alors oui, mais non. Pénétrons son histoire ensemble.

« Il y a un poème :

 

            L’homme déterminé

            qui a des amis

            qui est habile

            et psychologue

            et qui saisit l’occasion

            s’emparera sans effort

            de la plus impossible

            des femmes »

       Le Kâmasuta est un écrit hindou considéré comme une référence sur le comportement sexuel humain en littérature sanskrite. Il n’est qu’une partie du Kâmâshâstra qui réunit les textes sanskrits traitants les pratiques sexuelles et les arts amoureux. Il est destiné de base aux plus aisés, aux citadins, aux plus fortunés et cultivés qui vivaient dans les grandes cités.

            Il n’existe aucun texte original du Kâmasutra. En effet, comme de nombreux peuples antiques les indiens ont préconisé la pratique de l’oral, pour transmettre leurs pensées, mythes et légendes. Le tout prenait la forme de poèmes, de phrases simples et concises, avec des répétitions, pour être mieux retenu. « L’auteur » serait donc un sage plus ou moins mythologique du nom de Vâtsyâyana Mallanâga, qui est aussi l’un des personnages principaux de l’œuvre, un garant du savoir antique, un commentateur, un maître de cérémonie en somme. L’ouvrage a connu un nombre fichtrement élevé d’éditions et d’innombrables commentaires, qui se substituent quelques fois à l’œuvre originale (notamment au Moyen Âge à ce qu’on dit).

            Ce texte érotique s’est introduit en Occident au XVIIIe siècle. La première traduction, adaptation, réinterprétation, oxydation, déformation, décapitation, souillure du texte original en anglais date de 1883 dans l’Empire britannique pudibond de l’ère Victorienne. Ainsi c’est une version bégueule et hypocrite qui est d’abord disponible. L’adage italien « Traduttore, traditore », que l’on trahit en France par « Traduction, trahison », n’a rarement été aussi bien illustré. Les deux scélérats coupables de cette adaptation sont un capitaine moustachu de l’armée de la Compagnie anglaise des Indes orientales, Sir Richard Francis Burton, et un hindou initié à la culture occidentale, nommé Foster Fitzgerald Arbuthnot. Alors que le texte original est d’un style sobre et épuré, qui va droit au but, ni érudit ni vulgaire, Burton l’enjolive de ses fantasmes. Une version qui fut malheureusement reprise pour les traductions en d’autres langues. Le livre ne fut déclaré légal dans ce même Royaume-Uni qu’en 1963.

            Très vite, sa fausse réputation de livre érotique sulfureux se répand. L’ouvrage est composé de sept parties. Pour faire court, la première concerne des généralités sur les buts de la vie, l’acquisition des savoirs et les bons comportements. La seconde est la plus connue s’intitule : « Faire l’amour », et on y retrouve aussi les techniques de griffures et de morsures. La troisième se rapporte au choix d’une épouse. La quatrième aux devoirs et privilèges de cette épouse. La cinquième partie touche aux femmes des autres. L’antépénultième regarde les courtisanes. Et l’ultime partie s’intéresse aux pratiques occultes. Un bien vaste programme. Alors imaginez la déception des petits collégiens, n’ayant pas encore l’infinité de contenu d’internet pour aller s’en mettre plein la rétine, qui ont explosé leur tirelire cochon offerte par mamie pour s’acheter ce grand livre dont ils ont ouïe dire qu’il serait sulfureux. Alors que la partie « Faire l’amour » avec la description explicite des nombreux moyens de lier deux corps ne concerne qu’une partie sur sept. Et qu’ils ne sont pas toujours forcement mis en image. Pour l’anecdote la première version illustrée de l’ouvrage date du XVIème siècle et elle a été produite à l’attention de l’empereur moghol Akbar, qui était passionné par les religions mais qui était surtout illettré, soi-disant dyslexique. Nos petits vont donc tomber de haut sur, par exemple, la liste des techniques que les femmes doivent étudier, et seront ravis d’apprendre qu’on leur conseille d’étudier, entres autres, je cite : « à préparer les concombres, légumes et soupes variés », « les combats de coqs, perdrix et béliers » ou même encore la ventriloquie, mais ça je pense que vous le saviez déjà.

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Le problème est que le kâmasutra est devenu un mot universel dans lequel tout le monde y voit seulement son sens érotique et sa série de 64 positions de galipettes diverses et variées, mais peu de monde en fin de compte n’en connaît la vraie philosophie. On touche à un problème fondamental de notre civilisation barbare, celui de parler sans savoir. De parler de choses qu’elle ne connaît pas, donc elle déforme, amplifie, et tue le message originel. Dans le monde occidental surtout, l’ouvrage est considéré seulement comme un manuel sexuel alors qu’il est tout autant un guide pour une vie de couple vertueuse et gracieuse, pour une vie de famille, un guide qui cherche à définir la nature de l’amour et qui traite d’autres aspects liés aux plaisirs. Ce n’est donc absolument pas un livre pornographique, et plus que la sexualité de l’Homme l’ouvrage traite du mode de vie que doit suivre une personne cultivée, que ce soit au niveau de la connaissance des arts, de la nature des parfums ou de la nourriture. Cet ouvrage peut être en effet considéré comme une réflexion assez profonde sur ce qu’est l’amour et la vie de couple, sur comment être heureux et rendre heureux en amour, et ce n’est donc pas seulement un livre d’images destiné aux cochons d’Inde. Plus largement le Kamâsutra cherche à définir à savoir si la vie serait plus une quête de savoir ou de désir. Un peu les deux finalement. Reste à savoir dans quel ordre.           Le désir, qui vient de l’absence, est souvent plus intéressant que la possession, que la consommation elle-même, alors le problème devient de savoir comment entretenir ce plaisir, comment raviver la flamme alors qu’elle s’éteint.

            Dans ce livre, on y voit surtout un profond respect et amour de la femme, à une époque où elle jouissait d’une certaine liberté. C’est un mode aux femmes, des princesses les plus godillantes aux femmes de petites vertus, car sans elles, les hommes ne pourraient pas voler.

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Un guide de la sexualité ? Pas besoin de lire des écrits sur les chevaux pour monter à cheval vous allez me dire. Oui c’est vrai, c’est même écrit noir sur blanc dans le bouquin. Nous voilà devant un livre de recettes où l’on nous dit par exemple que le lièvre ne s’associe pas avec l’éléphant, ni le cheval avec la biche (les animaux étant des allégories des différentes tailles des appareils génitaux masculins et féminins vous l’aurez compris) Mais il est de notoriété publique que les recettes sont des bases modifiables à notre guise, chacun y ajoutant son grain de sel, un peu de crème ou inceste de citron.

            Pourquoi des règles ? L’amour est quelque chose qui s’apprend en le vivant. Je dirais même ça ne s’apprend pas. Ça surprend. C’est indéfinissable. Voyez donc les folies qu’il fait faire à deux amants, à un amant pour retrouver son aimante, ou bien à une amante attirée par son aimant. Les réactions incontrôlables que peuvent provoquer les effets de l’amour sur le corps humain. Le cœur qui palpite, les yeux qui brillent. Comment un petit bout de femme peut briser le plus fort des hommes et vice versa. L’amour est souvent un cheval fou qui part au galop mais qui risque de finir en tartare. Qu’est-ce que c’est l’amour ? Quelle est cette chose soi-disant magnifique mais qui semble apporter plus de solitude et d’abandon que de plaisir ? Qui peut laisser démuni, souffrant et au fond du gouffre mais qui peut faire traverser monts et merveilles pour retrouver sa bien-aimée ou son prince charmant ?

            En même temps que la question de savoir s’il y a des règles en amour, pour le plaisir, est venue le besoin d’ordonner ce plaisir, et de savoir comment l’enseigner. Cette question est vielle comme le monde. La culture savante se retrouve face au plaisir sexuel, et cherche à le définir sociologiquement, politiquement ou religieusement. Il faut trouver la signification du plaisir afin de pouvoir organiser l’intime et les pulsions. Il vient la question de savoir que faire des pulsions, renoncer à leur satisfaction ou bien les sublimer ? Ou bien organiser cette satisfaction qui est de toute façon nécessaire. On a là un peuple antique qui a voulu poser le « problème » du désir. Plutôt que de le rejeter et de le conspuer, il l’a théorisé et ordonné. De manière très simple et concise. Sans envolés lyriques, juste des faits parsemés de petits poèmes.

            La culture indienne est organisée par une forme de trilogie qui sont les buts de l’existence humaine. Il y a donc le dharma définissable comme les principes et devoirs, l’ordre universel, l’artha qui est la prospérité et enfin le Kâma qui est le désir, le plaisir sexuel. C’est donc une vie consacrée à la fois à la réussite sociale, aux richesses et aux plaisirs. Ils peuvent aussi bien sûr préférer une vie d’ascète et de renoncement. Le Kâmasutra pose des principes, puis il montre leurs impossibilités et donc leurs nécessaires contournements. Là est le grand paradoxe du bouquin.

            Ce grand texte d’enseignement mis en scène par MC Vâtsyâyana est à la fois un ouvrage sur la tradition antique, une tentative de remettre à jour le kâma, un des trois grands sens de l’existence, un traité de savoir vivre pour les jeunes brahmanes citadins, (qui sont souvent perçu comme débauchés et libertins). Mais c’est aussi une parodie subversive des textes et de l’enseignement traditionnel par le détournement des principes, c’est une réflexion sociale et morale sur le désir sexuel pour en contrôler ses aspects les plus sombres (les violences et pulsions), un traité sur le pouvoir amoureux et la prostitution tout en ironie, une œuvre théâtrale, une comédie sur le sexe et l’amour. C’est aussi un traité sur l’art de séduire, un livre de recettes érotiques. Ou peut-être rien de tout ça.

      Voilà un texte sacré pour désacraliser l’acte sexuel. Intéressant à lire aujourd’hui, dans un monde qui oscille entre un extrême puritanisme à une hyper-vulgarité. Le Kamasutra se pose au milieu. Un livre de règles qui seront dépassés par les amants emportés par le feu de la passion. En essayant de ne jamais souffrir, juste faire hennir les chevaux du plaisir.

            Et parce qu’il n’y a rien de plus beau au monde que de se dire que l’on s’aime, nous qui n’avons pour religion que ce cœur qui bat, on va continuer à aimer et à suivre la philosophie de ce Kâmasutra, mis au point il y a bien longtemps par des Hommes ne se faisant ni Dieu, ni mettre.

 

 

« il y a un poème :

 

            Ni inventaire

            ni enseignement écrit

            de l’acte sexuel

            tout arrive

            dans la passion

            même en rêve

            tu ne peux imaginer

            les émotions

            ni les fantasmes

            qui surgissent

            en un instant

            d’érotisme extrême

            exactement

            comme un cheval fou

            qui s’emballe

            aveuglé par sa vitesse »

David Axel