D’Alexandre le Grand à Gengis Khan : l’exercice de l’hégémonie impériale.

« Quand les maîtres de l’Empire déraisonnent, les hommes du peuple dépérissent. » Cette citation, qui provient sans doute de Confucius (-551/-479 av J.-C.) , philosophe chinois de l’Antiquité , illustre parfaitement l’importance du lien entre le peuple et son souverain, mais aussi les conséquences que peuvent avoir une gouvernance peu habile. L’Histoire l’a sans doute démontrée à de multiples reprises , plus le territoire est grand , plus la manière de gouverner doit s’adapter afin d’éviter tout dysfonctionnement qui pourrait conduire à l’effondrement total de tout un régime. Si de nombreuses stratégies furent élaborées pour permettre aux plus grands Empires de durer dans le temps, la plupart d’entre eux ont d’abord été portés par des hommes aux destins exceptionnels , qui, par l’intermédiaire du symbole qu’ils représentaient ou la terreur qu’ils inspiraient, ont permis l’établissement et le maintien de la paix au sein d’un territoire parfois aussi grand qu’un continent. Dès lors, de nombreuses interrogations émergent : d’où ont-ils tirés tous ces rêves de conquêtes , de qui se sont-ils inspirés, mais surtout qui étaient-ils ?

· Cyrus Le Grand et Alexandre le Grand, les « grands » précurseurs.

· Il suffit de s’attarder sur la dénomination pour retrouver chez ces deux personnages quelques similitudes troublantes. Bien qu’ils aient vécu à des époques sensiblement différentes, quoique peu éloignées , VIème siècle av J.C pour Cyrus et IVème siècle av J.C pour Alexandre, leurs « mondes » sont historiquement liés et ont cohabité pendant de nombreux avaient déjà eu lieu, notamment au cours des « guerres médiques » (-490/-479) un siècle plus tôt. La vie de Cyrus le Grand est fondée sur de nombreux mythes. Il est néanmoins plutôt sur qu’il est héritier de la dynastie achéménide des rois d’Anshan. Selon une version1, il aurait été jeté dans la montagne et recueilli par une chienne qui l’aurait défendu et nourrit. Quoiqu’il en soit , c’est après son retour et de nombreux conflits internes qu’il va s’imposer et mener à bien de nombreuses conquêtes militaires. Il réussit à fonder un empire (550 av J.C) en s’appuyant sur la diplomatie , mais aussi sur une tolérance religieuse plus grande en intégrant les traditions et coutumes des peuples vaincus. Cela a permis une stabilité au cours de son règne , mais cette stabilité finira par être altérée par l’exercice du pouvoir de ses successeurs qui,220 ans plus tard, mènera à sa chute.

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·  Alexandre, lui , hérite du royaume de son père Philippe II de Macédoine qui, à la fin de son règne, nourrissait l’ambition d’une « croisade panhéllénique » contre les Perses. Le personnage est bien connu; les sources évoquent un homme aux multiples paradoxes , très séduisant et très mystérieux. On lui reconnaît un très grand talent pour la guerre, et des origines mythiques car il descendrait d’Achille et serait le fils de Zeus. Il lit beaucoup, notamment Hérodote et Xénophon, lectures qui lui serviront au cours de ses conquêtes . Son précepteur fut Aristote, qui lui légua une très bonne connaissance de la culture grecque , alors qu’il avait grandi en Macédoine. Aristote d’ailleurs forge chez son élève la conviction que la Grèce peut être unifiée sous l’égide de la Macédoine et faire triompher l’hellénisme à travers le monde, si la personnalité remarquable d’un vrai roi, d’un individu supérieur, arrive à l’incarner.

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Alexandre deviendra ce Roi , puis cet Empereur. Il se sent investi d’un devoir, d’une mission qui le poussera avec son armée jusqu’aux confins de l’Asie. Il se place d’ailleurs en continuité de Cyrus le Grand sur plusieurs plans , notamment sur l’intégration des traditions et des coutumes de chaque peuple , comme lorsqu’il se fait sacrer pharaon en Egypte ou lorsqu’il décide de conserver le système des satrapies en Perse, mais il va encore plus loin en se mariant3 à des femmes « barbares » pour marquer l’union entre les peuples et solidifier l’Empire. Cela attire la colère de ses hommes (macédoniens) qui se mettent à croire qu’il ne sert que ses propres intérêts et se rebellent à plusieurs reprises. Finalement , l’Empire d’Alexandre a permis pendant un certain temps une unité politique entre l’Occident et l’Orient, où il tenta de fusionner les cultures grecques et orientales. La fascination dont il fait l’objet est sans doute lié à son ambition démesurée de conquêtes et à l’immense territoire sur lequel il régna. Il aura fallu attendre sa mort en 323 av J.C, probablement terrassé par une fièvre , et l’absence d’héritier  pouvant prétendre au trône pour voir ses généraux se partager son territoire , et ainsi signer la fin de son Empire.

· Des cendres de Jules César au règne d’Auguste : une histoire de famille

« Je préfère être le premier homme ici que le second dans Rome. » Vies parallèles des hommes illustres, Plutarque, (100/120 ap J.C). 

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L’Empire Romain (-27/ 476) figure parmi les empire les plus connus de nos jours , notamment en raison de ses évocations multiples dans des bande-dessinées à succès telles qu’Astérix, qui lui ont donné une place de choix dans la culture populaire. Néanmoins , si le nom de Jules César est lui aussi très connu , il ne désigne cependant pas le nom d’un Empereur mais bien d’un homme qui participa par ses actions à poser les fondements de ce qui deviendrait plus tard l’Empire Romain tel que nous le connaissons. Jules César est un homme au teint blanc, aux yeux noirs et vifs,  et au crâne dégarni, qui souffrait d’épilepsie,  et qui cherchait sans cesse à séduire. On lui attribue d’ailleurs de nombreuses aventures féminines, notamment avec les épouses de tous ses alliés. On pense qu’il a probablement été tenté par une royauté à l’orientale, c’est pourquoi , il essaie d’imiter Alexandre et prépare dans ce but, de grandes expéditions, afin d’effacer les souvenirs de la guerre civile. On le considère comme un personnage complexe, très ambitieux et capitaine de génie. Par ailleurs le portait dressé par ses contemporains est élogieux et dépeint l’image d’un excellent orateur, d’un grand chef de guerre , mais surtout d’un grand homme politique. Il a permis l’expansion du territoire romain par l’intermédiaire de grandes victoires militaires, comme lorsqu’il défait Vercingétorix et les peuples gaulois à Alésia, bataille décisive de la Guerre des Gaulles. Ainsi le territoire romain déjà très étendu continue de croître, mais Rome n’est pas encore un Empire , et César, lorsqu’il meurt assassiné en 44 av J.C, n’est pas un Empereur.

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· C’est en la personne d’Octave (Auguste), neveu de Jules César, que Rome trouvera son empereur bien plus tard aux alentours de 27 av J.C, Il a seulement 19 ans à la mort de celui-ci, mais il est déjà très rusé et il va user de toutes les ressources de son esprit pour éliminer ses rivaux et ses propres alliés et assurer sur Rome et ses immenses possessions un pouvoir sans partage. Il est décrit comme brutal, homme à femmes quelque peu pervers, guerrier peu courageux,  et cruel à l’égard des vaincus. Cependant , il témoigne dès ses jeunes années d’une habileté politique évidente qui lui permet de l’emporter sur de fortes personnalités, Brutus, Marc Antoine et Cicéron, au terme de quinze années de guerres civiles. Il s’octroie dès lors un pouvoir quasi-absolu grâce au cumul indéfiniment renouvelé des plus hautes fonctions de la République. À la différence de son oncle, il respecte les formes républicaines du régime et ne prétend jamais à la monarchie, pour s’attirer la sympathie des sénateurs. Le 16 janvier de l’an 27 av. J.-C., le Sénat romain lui décerne le surnom Augustus (Auguste) habituellement réservé aux divinités. Il va cultiver jusqu’à sa mort l’image d’un patriarche bienveillant, attentif à préserver la paix civile et soucieux d’éviter les guerres de conquête inutiles.  Il s’applique aussi à embellir Rome, la Ville par excellence, en  la couvrant de monuments. Jusqu’à sa mort , on le surnomme le « Père de la Patrie » et il meurt au sommet de sa gloire a l’âge de 76 ans. Il est le premier empereur de Rome , le premier d’une longue lignée qui chutera en 476 en Occident,  et bien plus tard en Orient en 1453.

· Gengis Khan et Solimane le Magnifique, le « fléau d’Allah » et le « législateur »

· Qui était Gengis Khan ? La question peut paraître étonnante, pourtant l’homme est mal connu. Michel Hoang, historien français spécialiste de la Chine et du Sud-Est asiatique parle d’un meneur d’hommes, grand stratège militaire et politique. Sous son commandement , les tribus dispersées se seraient unies sous la même bannière , les bergers qui sillonnaient les steppes se sont mués en confédération qui firent trembler les états d’Extrême Orient. image5La plupart des sources , chinoises , musulmanes, arméniennes restent très imprécises sur la vie de l’homme qui déclencha l’avalanche mongole. D’autres sont d’une neutralité très discutable , comme « l’Histoire Secrète des mongols » écrite peu de temps après la mort de Gengis Khan en 1227 , qui conte les conquêtes mongoles du point de vue des « mongols ». En Mongolie, il est actuellement considéré comme le seul témoignage significatif sur Genghis Khan et fait partie de la littérature classique mongole. Il n’est donc pas réellement exploitable par les historiens car il livre une histoire peu factuelle et orientée, où pleuvent les louanges et les éloges de celui qui est considéré comme le « héros », l’aristocrate de la steppe qui décime courageusement ses adversaires sur le champ de bataille. image6Mais voilà, d’autres témoignages nous sont parvenus , de nombreux scribes issus des cités envahies par Gengis Khan relatent des exactions d’une rare violence : égorgement par les mercenaires, déportation sur les terres mongoles. Les sources musulmanes évoquent le « fléau d’Allah », Ibn al-Athir qui vécut entre 1160 et 1223 compare l’arrivée des armées du  souverain mongol avec le massacre des fils d’Israël par Nabuchodonosor en minimisant ce dernier , c’est dire l’image terrifiante véhiculée par Gengis Khan auprès des populations conquises. En fin de compte , on ne peut distinguer clairement à travers les sources ce que fut l’homme : despote cruel ou vaillant chef de guerre , les tueries massives faisaient-elles partie d’un système de guerre ? Ou témoignaient-elles d’une férocité naturelle ? Autant de questions qui restent en suspens. Quoiqu’il en soit , le khan meurt en 1227 lors d’une partie de chasse, tous les témoins de son cortège funèbre ayant été assassinés , on ne sait toujours pas aujourd’hui où il repose mais il est probablement enterré dans les montagnes de Burkhan Khaldun. C’est Ögödei, troisième fils de Gengis Khan qui devient le 2e Khan de 1227 à 1241, l’Empire disparait vraisemblablement aux alentours de 1294, il couvrait à son apogée environ 33 millions de kilomètres carrés, ce qui fait de lui le plus grand empire de tous les temps.

· L’Empire Ottoman fait aussi partie des plus grands empires que le monde ait connu par leur superficie. A son apogée, il était un empire multinational et multilingue contrôlant une grande partie de l’Europe du Sud-Est, des parties de l’Europe centrale, de l’Asie occidentale, du Caucase,  et de l’Afrique du Nord. Toutefois, même si sa fondation est attribuée à Osman Ier, son rayonnement est associé au règne de Solimane le Magnifique (1495 – 1566) qui a donné a l’Empire une dimension artistique et culturelle très importante. La dénomination qui le suit « le Magnifique » est cependant associée à la perception européenne du sultan, car au sein de son peuple , on lui préfère le surnom de « législateur » notamment en raison des nombreux règlements administratifs édictés sous son règne qui permirent a l’Empire ottoman de se structurer et de se doter d’une administration plus centralisée. Sa personnalité n’a pas donné lieu à beaucoup d’ouvrages , mais on sait qu’il était parfois vu de l’étranger comme un danger en raison de sa puissance et son ambition, alors qu’à l’intérieur de son territoire il était considéré comme un bon souverain, combattant la corruption, et comme un mécène envers les artistes et les philosophes ( il règne au cours de la « Renaissance »). image7Solimane est décrit comme un homme pieux, très tolérant envers les non-musulmans, mais très sévère envers les chiites, qu’il considère comme des hérétiques. Sa devise est « Dieu a donné au peuple un maître, le maître a un devoir, faire régner la justice. » Il mène à  bien de nombreuses conquêtes militaires et va étendre son Empire de manière considérable. Il continuera d’ailleurs ses expéditions militaires jusqu’à sa mort en 1566. Son règne parfois été déstabilisé par des querelles de successions , notamment en raison du harem et d’une épouse en particulier, Roxelane , devenue sa seule épouse légitime. Elle s’active notamment à organiser l’assassinat des autres prétendants au trône de manière à faciliter l’accession d’un de ses fils au pouvoir, ce qui finit par avoir lieu a la mort de Solimane. image8Son fils, Selim II accède au trône en 1566, surnommé sobrement « l’Ivrogne », on ne lui reconnait aucune des qualités de son père défunt. Il faut rappeler que L’Empire Ottomanau-delà de sa grande superficie, est considéré comme remarquable pour une toute autre raison. En effet, il va se maintenir jusqu’en 1923 , ce qui signifie qu’il a perduré pendant 623 ans, et donc qu’il est très récent si l’on exclut les empires coloniaux. Solimane le Magnifique est donc le souverain le plus marquant de l’histoire de cet Empire sur lequel il régna durant près de 45 ans au cours de ce qui constitue son « Âge d’or ». 

Ainsi , on constate qu’au cours de l’Histoire , les grands empires furent portés par de grands hommes parfois cruels, parfois bienveillant , mais qui ne laissèrent jamais indifférents. Contraint de dégager une aura royale , ils ont souvent cherchés a se hisser au rang de symbole, construisant leur légitimité sur des histoires mythiques ou sur des qualités politiques et militaires. Les premiers ont inconsciemment montré la voie aux suivants , comme lorsque Jules César fut inspiré par Alexandre , et ont adopté des stratégies sensiblement variées qui ont conduit à des finalités différentes. « D’ordinaire les empires conquérants meurent d’indigestion » disait Victor Hugo, et il est clair que leur chute a souvent été liée à un excès d’ambition couplé à un manque d’interêt pour l’organisation politique, qui aurait dû être une priorité en raison de la cohabitation de nombreux peuples aux cultures très différentes. 

Toutefois, l’exercice de l’hégémonie impériale était souvent liée à la personnalité et aux intentions du monarque. Ainsi , on en revient a la formule de Confucius évoquée en introduction : les décisions du souverain ont des conséquences directes sur le peuple, si l’on y ajoute la réflexion menée par Nicolas Machiavel « C’est ici l’occasion de remarquer qu’on peut inspirer la haine aussi bien par les bonnes œuvres que par les mauvaises. » (Le Prince, 1532), on comprend que la chute des Empires a souvent été provoquée par des évènements consécutifs aux décisions du monarque, le plus souvent dans le domaine politique, quand il ne s’agissait pas d’un coup du destin.

                                                                                                                               Merzouki Naïm