Le Proche-Orient : une terre pas si inconnue des Français et des Britanniques.

Aujourd’hui, le Proche-Orient est un foyer de conflits qui suscite un nombre important de préoccupations diplomatiques. Entre la chaotique guerre civile syrienne et l’interminable conflit israélo-palestinien, la communauté internationale et plus particulièrement l’Occident sont censés avoir un rôle d’arbitre, de médiateur pour la résolution la plus juste, équitable et sereine. Mais certains pays, comme la France et la Grande-Bretagne, ont déjà eu ce rôle de médiateur dans cette région du monde au lendemain de la Première Guerre Mondiale, en vain. Dira-t-on que l’Histoire est cyclique et que l’échec actuel des forces diplomatiques occidentales en Syrie et en Palestine est une réalité. Mais, rien ne sort de nulle part et l’ancienne présence française et britannique a eu une influence certaine sur la situation actuelle.

Une influence de longue date

Au début du XVIe siècle, l’Empire Ottoman commence son règne sur la région du Levant (actuels territoires de la Palestine/Israël, de la Jordanie, de la Syrie et du Liban) et ce, officiellement, jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Officieusement, la France et la Grande-Bretagne avaient déjà une influence sur ces territoires. Dès le XVIIIe siècle, l’Église catholique charge la France de la protection consulaire des religieux présents dans l’Empire Ottoman. Mais en 1860, la communauté maronite (chrétiens orientaux majoritairement libanais) est victime de massacre de la part des druzes (musulmans de la branche chiite ismaélienne). Ces deux communautés vivent sur le même territoire du Mont-Liban. C’est alors que la “mission protectrice” française déborde et qu’elle vise à protéger non plus uniquement les religieux mais aussi les croyants. Par conséquent, Napoléon III intervient pour stopper les massacres mais aussi pour essayer de s’implanter dans cette région. Il parvient à donner à la France une influence, tout d’abord économique, en faisant de celle-ci l’investisseur principal dans les entreprises ottomanes, puis culturelle, en contrôlant et en gérant un certain nombre d’écoles ottomanes et 90 000 écoliers ottomans.

Paradoxalement, la volonté d’étendre l’influence française au Levant a pour objectif de concurrencer la présence britannique. En effet, l’Egypte est un protectorat britannique depuis 1882, et la Grande-Bretagne regarde l’Orient et le Levant comme une région stratégique sur le plan économique.

 

Les Accords de Sykes-Picot

Mais ce qui paraissait une concurrence donna une alliance. En mai 1916, en pleine Première Guerre Mondiale, François Georges-Picot et Mark Sykes négocient secrètement le partage des territoires arabes de l’Empire Ottoman entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux pays spéculent sur la défaite ottomane pour mieux s’implanter dans la région. Ainsi, la France contrôlerait les territoires libanais et syriens, la région de Mossoul en Irak et le sud de la Turquie, avec principalement le port d’Alexandrette. La Transjordanie (actuelle Jordanie), le sud de l’Irak avec Bagdad, le Koweït et le sud de la Palestine reviendraient aux Britanniques. La plus grande partie de la Palestine (de Gaza à Haïfa en passant par Jérusalem) serait sous contrôle international.

Dans ces négociations, un troisième acteur n’a jamais réellement été pris en compte. En 1915, lors de « la correspondance Hussein-Mac Mahon » (du nom du chérif de la Mecque et d’un haut-commissaire anglais en Egypte), les Hachémites – dynastie arabe provenant de la Mecque – décident de s’allier aux Britanniques pour lutter contre les Ottomans en échange de la construction d’un Etat arabe unifié. Mais les Hachémites n’ont pas eu leur mot à dire dans la répartition des terres entre Français et Britanniques lors des « Accords de Sykes-Picot ».

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Source : « Des accords Sykes-Picot… Au Proche-Orient contemporain », Philippe Rekacewicz

 

Les empires coloniaux conquérants

Mais en pleine Première Guerre Mondiale, une ressource devient nécessaire à la victoire : le pétrole, et les Britanniques s’en rendent bien compte. Or les alentours de Mossoul regorgent de nombreuses réserves. Mais, ces territoires sont sous domination française et en 1918, alors que la guerre se termine, les Britanniques envisagent sérieusement de négocier ces territoires avec les Français. La Grande-Bretagne souhaite également avoir le contrôle de tous les territoires palestiniens, qui, pour certains, sont sous domination internationale. C’est alors que la déclaration Balfour (du nom du ministre des Affaires Etrangères britanniques) du 2 novembre 1917 invoque « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Au-delà des aspirations sionistes, cette déclaration a plusieurs objectifs. Tout d’abord, il s’agit d’enrayer la révolution russe de février 1917 qui promeut l’arrêt de la guerre sur le front Est, l’objectif étant de freiner les engouements révolutionnaires en visant les quelques dirigeants de la révolution d’origines juives. Ensuite, l’intérêt est de séduire les nouveaux alliés américains, chez qui le sionisme est très répandu. Enfin, c’est aussi et surtout un prétexte pour pouvoir mieux s’implanter dans la région durablement.

C’est ainsi qu’en 1918, juste après l’armistice, Lloyd George négocie avec Clémenceau sur le sort de Mossoul et de Jérusalem. George lui dit qu’il veut Mossoul puis Jérusalem, Clémenceau répond sans hésiter : « Vous l’aurez ». Mais le président britannique Woodrow Wilson n’est pas de cet avis et préfère laisser aux peuples arabes le droit de disposer d’eux-mêmes. Il préfère alors que ce soit la jeune SDN qui se charge de ce “découpage”. Il finit par accepter l’idée de « mandats » de la SDN donnés à des pays « civilisés » qui doivent amener les peuples arabes à l’indépendance et à la création d’un Etat. Mais encore une fois les différents peuples autochtones concernés n’ont pas eu leur mot à dire. La conférence de San Remo en avril 1920 valide – avec quelques modifications et en prenant en compte les dernières négociations – le partage des territoires du Levant entre la France et la Grande-Bretagne. Ainsi, la Syrie et le Liban sont français, et la Palestine, la Transjordanie et l’Irak sont britanniques.

 

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Source : LeWebPédagogique

 

Une présence actuelle contrastée et contestée

L’Irak fut le premier pays du Levant à être indépendant, le 3 octobre 1932 ; s’ensuivirent le Liban français, le 22 novembre 1943, la Syrie française, le 14 avril 1946, et la Transjordanie, le 25 mai de la même année. La Palestine/Israël est le dernier territoire du Proche-Orient à obtenir l’indépendance de la part des puissances coloniales françaises et britanniques. C’est donc le 14 mai 1948, que l’État juif d’Israël acquiert son indépendance vis-à-vis du gouvernement britannique. C’est le début de la première guerre israélo-arabe, et la fin de l’influence territoriale des Britanniques sur cette région.

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Source : « Des accords Sykes-Picot… Au Proche-Orient contemporain », Philippe Rekacewicz

Mais c’est justement ce que l’on peut critiquer de la part de la Grande-Bretagne. Avec la France, elle s’est efforcée de s’implanter dans cette région en dépit des droits des peuples présents sur ces territoires ; mais étonnement, elle n’agit pas ou peu dans le conflit israélo-palestinien. Or, elle est en quelque sorte à la base de ce conflit, tout d’abord en permettant la création d’un Etat juif sur les territoires palestiniens, mais aussi et surtout en permettant le développement de la politique d’Israël, qui a fait et continue de faire subir aux Palestiniens une répression brutale, colonialiste et inhumaine. On peut aussi prendre l’exemple de la grande révolte palestinienne de 1936-1939 qui a vu les nationalistes palestiniens être écrasés par l’armée britannique en personne. Mais après s’être dédouanée de toute politique israélienne au moment de l’indépendance, la Grande-Bretagne disparaît de toute négociation visant à la paix, et à la fin du chaos entre Palestiniens et Israéliens.

Si l’on reproche aux uns de ne pas assez intervenir, on peut, à l’inverse, reprocher aux autres de trop en faire. En effet, les autorités françaises nouent, à partir de 1999, des relations ambiguës avec la Syrie et la famille al-Assad. Bachar al-Assad rencontre Jacques Chirac la première fois le 8 novembre 1999, alors qu’Hafez, le père, est sur le point de mourir et de laisser la place à son fils. La stratégie française est alors d’entretenir de bonnes relations avec le régime syrien pour qu’il se démocratise et se libéralise. Mais rappelons que c’est un régime autoritaire, quasi dictatorial, où les libertés sont restreintes. Le président français en a fait l’expérience lorsque qu’il découvrit la réelle nature du régime syrien et de son dirigeant. Jacques Chirac suspend alors toutes relations avec la Syrie. Mais en 2007, le dictateur syrien profite de l’élection d’un nouveau président français pour renouer une entente avec la France. Bachar al-Assad promet une nouvelle fois plus de libertés pour son peuple. Nicolas Sarkozy l’accueille donc pour le 14 juillet 2008, en affirmant que la France et la Syrie entament « de nouvelles relations, pas pour quelques jours, pas pour quelques semaines ; des relations structurelles, stratégiques ». Depuis, la France a enfin abandonné Bachar al-Assad, en appuyant les opposants du régime pendant la guerre civile.

Ainsi, la France et la Grande-Bretagne ont un rôle important à jouer dans la résolution des conflits syrien et israélo-palestinien. Au vu de leurs histoires et de leurs actions, ces deux pays ont influencé la région culturellement, historiquement, mais surtout politiquement. Au moment d’une indépendance tardive – celle-ci aurait pu s’effectuer juste après la chute de l’Empire Ottoman – ces puissances coloniales ont manqué d’accompagner les pays indépendants vers une construction sereine d’un Etat, causant, en partie, les problèmes actuels.

 

Léon Scheid