[TRIBUNE] : Brexit, « Il faut sauver le soldat Theresa May »

Après une sixième démission dans son cabinet le vendredi 30 novembre, Theresa May, Première ministre britannique, a essuyé un nouveau revers au Parlement mardi 4 décembre 2018, l’exécutif étant coupable « d’outrage au Parlement » d’après le vote majoritaire des députés de la Chambre des communes.

Pourtant, le « Brexit deal » de Theresa May et le maintien au pouvoir de cette dernière est la seule solution pour le Royaume-Uni de sortir indemne de cette crise. Oui, « il faut sauver le soldat Theresa May ».

Le Brexit est l’occasion de nous offrir une nouvelle fois un triste spectacle politique. Le 23 juin 2016, le peuple britannique a voté la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne avec 51,89% des voix. Pourtant, ce vote est bien loin d’avoir tranché le destin du pays d’Elisabeth II. Il est vrai que depuis sa prise de fonction le 13 juillet 2016, la Première ministre est quotidiennement sous le feu des critiques. Ces dernières proviennent de toute part, autant de l’Union Européenne, des chefs d’États étrangers, des travaillistes ou de son propre camp, ne cherchant qu’une seule chose, l’échec du « Brexit deal » et la tombée de Theresa May. Si cela venait à arriver, notamment si le Parlement votait contre le plan de Brexit proposé par madame May mardi 11 décembre, ce serait une catastrophe de plus pour la cheffe du gouvernement, pour le Royaume-Uni, et pour l’Europe.

        La seule capable de tenir le cap

Beaucoup sont celles et ceux qui rêvent depuis leur engagement politique de loger au célèbre 10 Downing street. Pourtant, aujourd’hui, si la majorité des personnalités politiques assènent des revers à celle qui mène la politique du pays, personne ne voudrait à l’heure actuelle être à sa place. Theresa May a failli être renversée à de nombreuses reprises, de la réduction de sa majorité fragile lorsqu’elle a provoqué des élections générales en 2017 aux démissions en cascades de son cabinet, mettant en lumière la cacophonie du cabinet sur la question du Brexit. Si elle se maintient à la barre, c’est autant grâce à sa ténacité thatchérienne, son pragmatisme souple mais aussi par le manque de candidats potentiels pour la remplacer. Autant les conservateurs qu’une partie de la population britannique ne souhaiteraient pas voir le chef de l’opposition officiel, le travailliste Jeremy Corbyn, dans le rôle du chef de gouvernement. Il est vrai que depuis son élection à la tête du Labour party en 2015, le nombre d’adhérents au parti a fortement augmenté, passant de près de 300 000 en 2015 à environ 570 000 en 2018. Énormément de jeunes concernés par la question de Brexit se sont engagés au sein du parti travailliste alors qu’ils boudent traditionnellement la politique. Pourtant, à côté de deux tentatives de destitution, Jeremy Corbyn est également accusé de complaisance envers des mouvements antisémites voire antisionistes qui gangrènent l’extrême gauche anglaise. Ces polémiques ont même provoqué la suspension du parti de l’ancien maire de Londres Ken Livingstone le 21 mai 2018, après avoir déclaré des propos antisémites provoquant l’indignation. Bref, malgré une popularité auprès des jeunes et un Brexit malade, le parti travailliste n’a pas la confiance populaire nécessaire pour challenger la Première Ministre qui souhaite d’ailleurs un débat télévisé avec M. Corbyn.

La fronde anti-May provient également de son propre camp, les conservateurs. En effet, ces derniers, qui ont toujours été divisés sur la question européenne, le sont plus que jamais sur le Brexit et madame May doit tenir une position impossible entre les « Brexiters » et les europhiles. C’est d’ailleurs ce qui provoque autant d’hostilité sur le deal de Theresa May, validé par la commission européenne de Jean-Claude Juncker. Les eurosceptiques comme Boris Johnson pointent du doigt le manque de rupture notamment en matière de souveraineté avec l’Union Européenne alors que les conservateurs europhiles dénoncent la séparation trop nette des institutions britanniques avec celles de Bruxelles. Le « backstop », clause de sauvegarde empêchant le retour d’une frontière physique entre les deux Irlande est également le nerf de la guerre de cet accord. Pourtant, aucun poids lourd du parti conservateur ne se présente comme une alternative crédible pour remplacer Theresa May. Pas un seul ne souhaite s’installer aux 10 Downing street, tout du moins pas avant le 29 mars 2019, date effective de la sortie du Royaume-Uni de l’Union. C’est donc un travail en amont que les politiciens ambitieux préparent, affaiblissant un peu plus chaque jour l’autorité de madame May dans le but de prendre sa place une fois la tâche impossible achevée. Toute cette élite politique se retrouve au Parlement, organe détenteur de la souveraineté et qui aura le dernier mot sur la validation de l’accord du Brexit, et dont plusieurs députés conservateurs et l’ensemble des travaillistes ont déclaré sans retenue et avec véhémence vouloir faire échouer l’accord. Cependant, cet acharnement qui se poursuit jusque dans les médias à l’encontre de Theresa May met en péril le divorce déjà douloureux qu’est le Brexit et met à mal la démocratie même.

       Le respect de la démocratie

Si le Parlement est effectivement le détenteur ultime de la souveraineté au Royaume-Uni, les députés qui composent la chambre des communes sont bien des représentants du peuple et c’est ce peuple qui délègue sa souveraineté au Parlement. Or ce peuple s’est exprimé sur le Brexit par un moyen clair qui permet l’expression directe de leur souveraineté : le référendum. À cette occasion, malgré certains mensonges de la part du UKIP (parti europhobe dirigé à l’époque du référendum par Nigel Farage) et l’assassinat de la députée travailliste Jo Cox le 16 juin 2016, le peuple a dit « oui » au Brexit. Cette réponse a conduit à la résignation de David Cameron, qui avait ardemment fait campagne pour le « remain ». Theresa May a également fait campagne pour le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union Européenne alors qu’elle était Secrétaire d’État des affaires intérieures. Lorsqu’elle a gagné les primaires de son parti et qu’elle est donc devenue de facto la seconde femme Première Ministre de l’Histoire britannique, son but était très clair : respecter et appliquer le choix du peuple. Or, aujourd’hui toutes les élites politiques britanniques et européennes étant partisanes d’un maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne, s’attaquent à la volonté même du peuple lorsqu’ils souhaitent voir échouer le projet de Theresa May.

Pire encore, le parti travailliste, à l’instar de certains cadres des conservateurs, appelle à un second référendum. Quelle serait alors l’utilité d’un référendum ? Le renouveler autant de fois que possible jusqu’à temps qu’il corresponde à la réponse souhaitée par la majorité des élites politiques ? Ce qui est sûr c’est que le Brexit est bien la démonstration d’un malaise démocratique que connaissent bon nombre de pays européens de nos jours. Critiquer l’action de May et ses pas de danses maladroits sur « Dancing Queen » à l’occasion du Congrès des conservateurs le 3 octobre 2018 est tout à fait juste, mais vouloir la faire à tout prix échouer dans l’essence même de sa tâche qui est l’application de la volonté souveraine du peuple, revient à nier le sens de la démocratie. Elle est d’ailleurs l’une des seules responsables politiques actuellement apte à montrer autant de détermination et de fermeté à conduire ce que le peuple a décidé et elle persiste et signe sur ce point : « il s’agit du Brexit demandé par le peuple ».

La question démocratique se pose également lorsque madame May, élue au travers du vote des électeurs lors des élections générales de 2017, a autant de difficultés à élaborer un accord sur le Brexit face aux réticences de Bruxelles, dont la plupart des membres de la Commission, à l’instar du Président de la Commission européenne, ne sont pas élus directement mais bien nommés par leurs gouvernements respectifs et donc mandatés de manière indirecte, ce qui ne relève pas de la même légitimité démocratique. Quoi qu’il en soit, la question de préserver madame May au pouvoir et d’accepter par défaut un accord qui émane de la volonté d’un peuple est, à un peu plus de trois mois de la date butoire de la sortie du Royaume-Uni de l’Union, une question de sûreté pour l’avenir d’une nation et des échanges diplomatiques sereins entre les différents pays de l’Union européenne.

        Le danger d’un Brexit sans accord

Ce qu’agite Theresa May pour tenter de rassembler le peuple britannique et surtout rassembler les députés du Parlement en vue du vote crucial de mardi prochain, est le danger d’une sortie de l’Union européenne sans accord. Madame May le martèle depuis quelques semaines, « It’s my Brexit deal or no deal ».

Cet accord déchaîne autant les passions par le fait qu’il réunit des mesures inconciliables. Tout comme la Première Ministre, cet accord essaie en effet de convaincre celles et ceux pour une sortie brutale et nette du Royaume-Uni tout en faisant du pied aux partisans du « remain ». Or, chacun des deux camps dénonce les points de l’accord qui sont censés in fine constituer un compromis pour rassembler de nouveau le pays. Sam Gyimah, secrétaire d’État de l’enseignement supérieur, des sciences, de la recherche et de l’innovation, a démissionné le 30 novembre 2018 dernier après que Theresa May ait déclaré que le Royaume-Uni se retirait du satellite de l’Union Européenne Galileo. À l’inverse, Boris Johnson, ex-ministre des affaires étrangères du gouvernement May et Brexiter outrancier, a déclaré que cet accord serait une « catastrophe » car « nous serons soumis aux lois de l’Union européenne sans participer à leur élaboration ». À vouloir trop concilier, madame May bat désormais en retrait, devant à la fois combattre des adversaires plus nombreux et devant mettre fin à la mutinerie des Brexiters sévissant au sein de son parti. Pourtant, si beaucoup critiquent l’accord May notamment sur les points économiques, de nombreux économistes s’accordent sur le fait qu’une sortie de l’Union européenne sans accord serait un désastre pour le Royaume-Uni. Le rapport du gouvernement britannique et de la banque d’Angleterre a averti qu’un « no deal » amputerait littéralement le PIB britannique de 9,3 % en 15 ans, tout en avouant que l’accord trouvé aura aussi des conséquences négatives mais de moindre mesure. C’est ce sur quoi se fonde principalement l’argumentation de Theresa May pour répandre un sentiment de peur si le pays venait à sauter « sans parachute ».

Quoi qu’il en soit, indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir sur le Brexit et l’accord de madame May, il est nécessaire, voire vital, de maintenir au pouvoir la seule engagée pour respecter le choix du peuple. Il faut l’avouer, Madame May a effectué une sorte de suicide politique programmé en prenant en charge le dossier brûlant de Brexit. Si l’accord ne passe pas, elle sera le visage d’un échec cuisant et le pire Premier ministre que le Royaume-Uni aura connu dans la mémoire collective. Si l’accord est approuvé et le Brexit effectué, elle sera vue comme une sorte de Churchill au féminin, ayant réussi à sortir le Royaume-Uni d’une impasse ; mais son après-Brexit sera de toutes les matières compliquées et le choc économique risque d’être important dans les mois qui suivront le divorce, la fragilisant encore un peu plus politiquement.

Melchior Delavaquerie