À l’ombre des pharaons : comment l’Égypte moderne met en scène son histoire

Plus de 2000 ans après la chute de l’Égypte aux mains de Rome, son histoire millénaire continue de fasciner, tant à l’intérieur qu’au-delà de ses frontières. Peu de civilisations peuvent se targuer d’avoir une aura à ce point mystique, imprégnée d’un exotisme qui a fait rêver plus d’un enfant à travers le globe. Au sein même du pays, cette histoire millénaire est une manne tant économique que politique. En Afrique et au Moyen-Orient, peu de pays capitalisent autant sur leurs histoires respectives. L’Égypte fait en ce sens figure d’exception, chacun des dirigeants qui se sont succédé à sa tête depuis un siècle ayant su utiliser cette histoire à diverses fins. 

Edward Poynter, « Israël en Egypte », huile sur toile, 1867

De l’importance du passé

Si le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi est le dernier en date à être arrivé au pouvoir, il est aussi loin d’être le plus insensible à la grandeur des Pyramides qui surplombent Le Caire. Début avril, un cortège sans précédent a traversé les rues de la capitale à la nuit tombée pour transporter vingt-deux momies de ces rois et reines de l’ancien temps. Sur des chars militaires dont la décoration n’avait rien à envier aux meilleurs péplums, les sarcophages, sous bonne garde, ont transité vers leur nouvelle résidence, le Musée national de la civilisation égyptienne. Flanqués de figurants en costume, de la garde montée et de diverses danseuses et chanteurs, cette parade dorée s’est déroulée sous haute surveillance et sous un déluge d’effets lumineux. À l’intérieur de ces sarcophages se trouvaient Ramsès II, son père Séthi Ier, Hatchepsout, Thoutmôsis III ou encore Seqenenrê Tâa.  D’un point de vue purement scientifique, le transport de ces restes historiques s’est fait « avec toutes les précautions pour ne pas [les] abimer » selon les mots de l’égyptologue Robert Solé. D’un point de vue politique, cette parade singulière revêt un symbolisme plus important qu’on ne peut le penser au premier abord. L’Égypte est loin d’être un pays en bonne santé économique ou politique ; pour Abdel Fattah Al-Sissi, mettre en scène ce passé historique permet de faire rayonner une Égypte qui n’aurait rien perdu de sa splendeur. 

La parade des pharaons. Source : AFP

Depuis la campagne d’Égypte de Bonaparte, l’intérêt, surtout européen pour l’histoire égyptienne et ses trésors, n’a jamais faibli. Voyages et expéditions dans les ruines de l’Égypte antique étaient, au XIXe et XXe siècle, une attraction pour Européens fortunés, venus admirer la grandeur millénaire d’une civilisation qui n’avait pas son pareil sur le vieux continent. Les voyageurs français y cherchaient un passé encore plus lointain que celui de Rome, Athènes ou Constantinople. « Durant plusieurs mois, j’ai passé mes meilleures journées au bord du Nil dans l’intimité des premiers dieux et des plus anciens hommes qu’il nous soit donné de connaître », écrit ainsi Eugène Melchior de Vogüé en 1876. À Thèbes, ancienne « capitale du monde », André Lagasquié écrit que l’Égypte est un « pays où la conquête des Romains, des Grecs et des Perses ne représente point l’ère antique » (1). La fascination que revêt ce pays et son héritage sur les Français a contribué, en Égypte même, à la prise de conscience concernant ce passé et la nécessité de le sauvegarder. Destinataire d’une note de Champollion en 1829, dans laquelle ce dernier appelle à « préserver les antiquités égyptiennes qui pourraient faire l’objet de démolitions, de déprédations, de vols ou de trafics non réglementés, aussi bien par des Égyptiens que par des spéculateurs européens », le vice-roi de l’Egypte (2) Méhémet Ali, édicte, en 1835, un décret visant à protéger les monuments antiques de son pays : c’est le début d’une patrimonialisation des biens culturels de l’Égypte. Quelques années plus tard, à la fin des années 1850, le vice-roi Saïd-Pacha interdit l’exportation des antiquités et fonde le Musée de Boulaq, sur les conseils d’Auguste Mariette (3). Au fil des ans et des découvertes, notamment celle des momies mises au jour dans la cachette de Deir el-Bahari, sur la rive gauche du Nil, au sud de la Vallée des rois, le musée s’agrandit et les écrits de Mariette concernant les antiquités exposées deviennent les premières cautions scientifiques qui attirent en masse voyageurs, scientifiques et simples curieux en Égypte. En 1889, les collections furent transférées au Palais de Gizeh, toujours au Caire, mais au sud de Boulaq, avant d’être installées dans le Musée égyptien, sur l’actuelle place Tahrir, en 1902. L’Égypte devient la vitrine d’une histoire millénaire, que les sociétés européennes se sont empressées de récupérer et d’étudier. 

Miroir sans tain

Si ce musée a longtemps été administré par les puissances coloniales qui se sont succédé à la tête de l’Égypte – l’Angleterre puis la France – l’indépendance de 1952 a emmené une nouvelle génération d’hommes d’État à la tête du pays, prêts à utiliser politiquement cette histoire pour affirmer l’autonomie égyptienne. Gamal Abdel Nasser, à l’origine du coup d’État de 1952 qui fait tomber la monarchie et expulse les anglais, était farouchement attaché à l’indépendance égyptienne et à son identité. La reprise en main du pays passe aussi par la reprise en main de son passé : en 1953, le poste de directeur français du Conseil Suprême des Antiquités Égyptiennes (devenu aujourd’hui le ministère des Antiquités égyptiennes), alors occupé, depuis sa création en 1859 par Auguste Mariette, par des égyptologues français, passe aux mains de Mostafa Amer, premier Égyptien nommé à ce poste. C’est le début d’une longue lignée d’égyptologues égyptiens, soucieux de s’emparer de leur histoire et de sa valorisation. Le plus connu d’entre eux sûrement se nomme Zahi Hawass, promu en 2002 secrétaire général du Conseil Suprême des Antiquités égyptiennes. C’est lui qui édite la loi de 2010 annulant le quota de 10 % de biens que les missions étrangères avaient l’habitude de prélever sur leurs découvertes et qui se bat pour faire rapatrier les antiquités égyptiennes exposées en Europe. Figure éminente de l’égyptologie égyptienne, Zahi Hawass est aussi l’un de ceux qui œuvrent le plus en faveur d’une Égypte forte sur le plan culturel et patrimonial. 

New York Public Library. « Giseh. Sphinx et les pyramides des Chefren et Mankaura. », c. 1870

Les successeurs de Nasser – Sadate, Moubarak, Al-Sissi – ont eux aussi joué sur cette histoire millénaire et l’intérêt qu’elle pouvait représenter pour l’Égypte moderne. Après les grandes réformes politiques et économiques, c’est au tour du tourisme et du patrimoine d’être réinvestis par les politiques. Faire de l’Égypte l’une des premières destinations touristiques du monde n’a pas seulement été une réussite économique pour le pays, mais aussi une formidable vitrine politique pour ses dirigeants, et ce, jusqu’à la révolution de 2011. La chute de Moubarak rebat certes les cartes du jeu politique et bouleverse le filon touristique du pays, mais ne change, au fond, pas grand-chose à la fascination exercée par les héritages pharaoniques sur la classe dirigeante. Même Mohammed Morsi, pourtant lié aux Frères Musulmans, eux-mêmes peu adeptes de ce passé « hérétique », n’a pas touché aux monuments qui font la grandeur de l’Égypte. 

Abdel Fattah Al-Sissi, au pouvoir depuis 2013, n’a pas inventé l’utilisation ostentatoire du patrimoine historique égyptien à des fins politiques. La situation actuelle du pays, que les touristes ont délaissé après 2011 et qui peine à les faire revenir, le pousse néanmoins à capitaliser encore plus sur cet héritage. Mettre en scène ce passé permet à l’Égypte de faire oublier l’état désastreux dans lequel se trouvent de nombreux secteurs du pays : une dette publique au plus haut depuis dix ans, une pauvreté qui ne baisse pas, l’absence de liberté de la presse et la répression des militants des droits humains en sont les exemples les plus visibles. Cette parade est une vitrine dorée mise en avant pour cacher les échecs du gouvernement d’Al-Sissi. Capitaliser sur une histoire connue et appréciée de tous peut certes permettre à l’Égypte de relancer son économie touristique, mais invoquer une grandeur passée, aussi glorieuse soit-elle, ne permet pas de réparer le présent. Tel un miroir sans tain, ce battage médiatique autour de la parade permet à Al-Sissi de cacher au monde l’état dans lequel se trouve son pays. Peu de citoyens égyptiens ont l’histoire de leur pays comme préoccupation première. Pour Al-Sissi, la parade du 3 avril dernier était surtout un symbole politique, étayant le retour de l’Égypte sur la scène politique et culturelle du Moyen-Orient. Il y a fort à parier que l’inauguration prochaine du futur Grand Musée égyptien aura la même aura de récupération politique, d’autant plus que ce musée n’a, dans ses proportions et son contenu patrimonial, rien à envier aux Grandes Pyramides de Gizeh. 

L’Égypte est un pays particulier, au passé fascinant et sans nul autre pareil. Le poids de son histoire et l’utilisation qui en est faite aujourd’hui est une particularité en Afrique et au Moyen-Orient. Nasser et Mubarak furent tous deux surnommés « Le Pharaon » lors de leur temps à la tête du pays, signe qu’il existe un référentiel historique intimement lié à une réalité politique. Chaque pays utilise des pans de son histoire à des fins politiques, mais l’Égypte est en ce sens particulière qu’elle fait plus que l’utiliser : elle puise dedans et vit quotidiennement à son contact. Même à Rome, Athènes ou Paris, il n’existe pas cette omniprésence d’une histoire millénaire telle qu’elle s’exprime dans le pays des Pharaons. 

Isalia Stieffatre

  1. Tels que cités dans D. Lançon, « Le voyage égyptien des Français (1820-1881) : fragile entreprise de mémoire vive », dans : Les Français en Égypte. De l’Orient romantique aux modernités arabes, Daniel Lançon (dir.), Presses universitaires de Vincennes, 2015, p. 43-58.
  2. Celle-ci est alors une province de l’Empire Ottoman, sous domination depuis 1517, avec une brève période française entre 1798 et 1801. 
  3. L’égyptologue Auguste Mariette fut d’abord conservateur adjoint au Musée du Louvre. C’est en 1857 qu’il rencontre le vice-roi Saïd-Pacha, par l’intermédiaire de Ferdinand de Lesseps. Il décide alors de partir pour l’Égypte, où il crée le Musée de Boulaq.