Brexit, la catastrophe Cameron ?

Si l’issue incertaine du Brexit s’inscrit encore dans l’actualité brûlante et divise toujours autant le peuple britannique ainsi que son paysage politique (qui n’a pas entendu parler de la quasi-désertion du parti conservateur, dont le dirigeant actuel Boris Johnson a essuyé la perte de sa majorité parlementaire en plein discours ?), quid de sa genèse ? Pour appréhender l’ampleur de cette crise, il serait judicieux de saisir les mécanismes à son origine et les multiples facteurs aboutissant à cet imbroglio politique. Si l’idée d’accuser et de porter David Cameron en justice (BBC QT 12/09/19) fait sourire, que peut-on réellement reprocher à l’ancien Premier Ministre conservateur anglais (2010-2016) ? Dans un contexte politique d’euroscepticisme bruyant et grandissant dont il a échu, sa responsabilité serait-elle à nuancer ? Où se trouvent les racines d’un euroscepticisme latent qui a progressé de manière exponentielle ces dernières années ?


Les racines du sentiment britannique eurosceptique 

La création d’une Union européenne ou, comme Churchill l’a appelée à l’époque lors de son discours de 1940 à Zurich, les États Unis d’Europe, a longtemps été tournée vers l’idéal d’une relation appuyée franco-britannique à l’issue de la WWII. Mais si le Royaume-Uni a assuré son soutien à la création d’une union européenne, il s’est farouchement opposé à son adhésion. Pour l’Europe, pas dans l’Europe. Les raisons de ce refus s’articulent autour de la perte de souveraineté nationale (au coeur des arguments utilisés lors de la campagne Vote Leave de 2016) ainsi que par l’émergence du marché commun, modèle trop libéral pour le goût du parti travailliste à la tête du gouvernement en 1952. Ironie saumâtre lorsqu’on sait qu’une partie de l’opinion publique qualifie l’Europe comme trop sociale et régulariste de nos jours. De plus, le Royaume-Uni était galvanisé par ses relations avec le Commonwealth et ses colonies, et convoitait le maintien d’une relation privilégiée entre “vainqueurs” de la WWII avec les Etats-Unis. 

Cependant, cette position têtue et méfiante (n’oublions pas leur refus de joindre la CECA en 1952 !) va graduellement se muer en inquiétude de rester en marge sur la scène internationale, principalement dictée par les mastodontes américain et soviétique. Après avoir essuyé deux refus cuisants en 1963 et 1967 (opposition par droit de veto par le général de Gaulle), le Royaume-Uni élargit finalement les rangs de la CEE (Communauté économique européenne) en 1973. Décision néanmoins bien vite remise en question car deux années plus tard, en 1975, un référendum sur l’appartenance du pays au sein de l’UE fut organisé (le parti travailliste au pouvoir en 1974 souhaitait revenir sur certains accords menés sous le gouvernement conservateur précédent). Ce référendum revêt un caractère fédérateur pour le parti travailliste en crise, qui, alors divisé sur la question, s’est finalement réunifié en acceptant le résultat (à 67%) du maintien du pays dans l’Union. C’est avec une certaine pointe d’ironie qu’on peut souligner l’activisme de Margaret Thatcher à l’époque en faveur du maintien de Royaume-Uni au sein de l’Union Européenne.

Le bras de fer entre Thatcher et l’Europe 

Le sentiment européen d’intégration et de cohésion va cependant vite s’essouffler, et la scène politique transatlantique néo-libérale portée par les dirigeants Thatcher (Première Ministre du parti conservateur de 1979-1990) et Reagan (président américain de 1981-1989) nourrit le rejet européen chez les anglais. Le parti d’opposition travailliste, Michael Foot, va jusqu’à plaider pour la sortie de la CEE en 1983. Toujours est-il que selon Thatcher, l’Union européenne devait être utilisée comme un outil pour atteindre la prospérité économique, et ne pas constituer une fin en soi. Son tempérament téméraire s’est particulièrement illustré en 1990 lorsqu’elle s’est opposée (« No, no, no! ») aux propositions en faveur d’un pouvoir accru du Parlement européen et de la Commission européenne. De plus, elle a farouchement négocié une contribution financière britannique amoindrie au sein du budget européen, éructant le célèbre “I want my money back” en 1984. Elle obtient finalement gain de cause au terme de cinq années de discussions. Le sentiment acerbe se retrouve lors de son opposition à Jacques Delors sur la question d’une Europe fédérale à Bruges en 1988. Si sa position conflictuelle paralysait souvent le dialogue européen, il est crucial de noter que Thatcher a été, avec Jacques Delors, une pierre angulaire dans la ratification de l’Acte unique européen de 1986. Ce dernier a ouvert la voie au marché unique (qui sera achevé en 1992). Thatcher a donc modéré son euroscepticisme pour saisir l’opportunité économique libérale qu’offre l’idée du marché unique. 

Si le désamour britannique fut donc sévèrement accru pendant ces années difficiles d’adhésion européenne sous Thatcher, les deux premier ministres suivants, John Major (1990-1997) et Tony Blair (1997-2005) se démarquèrent par un comportant embrassant l’idée européenne. 


Les rapprochements pro EU de John Major et Tony Blair

Après la chute et démission en 1990 de Margaret Thatcher, trahie au sein de son parti conservateur, John Major a pris les rênes du pays et sa politique européenne s’est distinguée de sa prédécesseure par son attitude relativement plus positive et incline au dialogue. C’est notamment sous son mandat que le traité de Maastricht de 1992 a pu être signé, et ainsi amorcer une relation plus apaisée. Ce traité a divisé le parti conservateur, dont les plus réticents ne cachèrent pas leur dédain envers une Europe supranationale qui remettrait en question la souveraineté du pays. Sous la pression eurosceptique, John Major a garanti le maintien du opt-out, la clause d’exemption, qu’il peut utiliser lors des discussions pour bloquer les projets de l’Europe et a également menacé de démissionner pour que l’accord soit ratifié au Parlement. Cette clause d’exemption a par ailleurs permis au Royaume-Uni de rejeter la monnaie commune. 

Ce pouvoir a été aboli plus tard en 1997, sous un autre Premier Ministre favorable au projet européen, Tony Blair. Sous Blair, la Grande Bretagne s’est harmonisée sur le plan social avec les directives européennes (création d’un salaire minimum en 1997). Si le dialogue s’est amélioré jusqu’à parler de négociations pour que le Royaume-Uni adopte l’euro après un référendum, son hiatus sera provoqué par la crainte de voir l’investissement et l’économie britannique, alors florissante, impactés négativement par l’alignement monétaire avec des économies plus ralenties (française et allemande). Comment analyser les mandats Blair sans souligner la dégradation des relations franco-britanniques suite à la décision britannique d’intervenir militairement en Irak en 2003, à l’encontre des préconisations de l’ONU ? Malgré la volonté enthousiaste du Premier ministre, le pays gardera son étiquette d’une certain anticonformisme européen… Statut confirmé lors des élections européennes dès 2004 dont le parti UK Independent Party (UKIP), prônant le retrait au sein de l’UE, obtint un score relativement élevé.


La menace Farage – Hit or miss : une promesse de campagne 

Même si le parti eurosceptique UKIP (anciennement mené par Nigel Farage) est souvent pointé du doigt comme la principale cause qui a mené au Brexit, vous savez que cette affirmation doit être tempérée car l’euroscepticisme a toujours été peu ou prou présent dans le paysage politique anglais. Néanmoins, le parti l’a exacerbé de manière décomplexée, et son influence a gagné une partie de l’électorat anglais initialement pas particulièrement préoccupé par la problématique européenne. En effet, en 2011 une pétition fit l’objet de discussions au sein du Parlement sur un référendum concernant la sortie du pays de l’UE, cependant, cette dernière ne comptabilisait que 100 000 votes. De plus, les sondages organisés par YouGov en 2015 sur les dossiers politiques jugés primordiaux et prioritaires révèlent que la question européenne n’apparaît qu’en septième position dans la liste, après celle de l’économie, la santé, l’immigration ou encore l’éducation.

Les prémisses d’un référendum remonte plus précisément au 23 janvier 2013, lors du discours de David Cameron qui en promet l’organisation si son parti remporte les élections législatives de 2015, afin de s’assurer le plus de votes possible (auprès de l’électorat UKIP compris). Courant 2014, lors des élections européennes, les bons résultats du parti UKIP relèguent piteusement le parti Conservateur au troisième rang. Un tel changement est symptomatique de la montée eurosceptique chez les citoyens britanniques. Le 8 mai 2015, le parti Conservateur sort victorieux des élections face aux partis travailliste et des libéraux-démocrates. David Cameron s’en va donc le mois même débuter ses négociations avec l’Union européenne pour tenter de conclure un marché favorable pour le Royaume-Uni (ce marché ou deal est composé de réformes et compromis plus ou moins légers qui s’appliqueraient si le pays restait dans l’UE).

En août 2015 survint la crise migratoire de réfugiés de guerre (de Syrie notamment), qui devient rapidement source de tension et accroît le sentiment anti-migratoire de certains. La réponse de l’UE face à cette crise est jugée comme déplorable et renforce de facto l’argument à l’encontre d’un maintien dans l’Union. Nigel Farage, chef du parti UKIP s’empare régulièrement du sujet pour étayer sa vision politique. 


Go hard or go home : la démission comme fracture finale

Le jour du référendum (23 juin 2016) a donc été l’apothéose de l’effervescence engendrée par une campagne acharnée, agressive et controversée. Le climat des trois mois de campagne entre le camp Vote Leave and Remain a été particulièrement anxiogène et marquée par des scandales (une affiche anti-migratoire du UKIP jugée raciste, des poursuites engagées contre l’organisation Vote Leave pour avoir excédé le budget autorisé pour la campagne) et tragédies (comme l’assassinat moins d’une semaine avant le vote d’une membre de Parlement travailliste, Jox Cox).

La division idéologique s’est franchement opérée lorsque six membres du Cabinet de David Cameron lui ont tourné le dos et ont rejoint le camp de Vote Leave. Parmi eux, Michael Gove, ancien ministre de l’éducation et de la justice, figure emblématique du parti conservateur et ancien ami de Cameron. La trahison hautement symbolique s’est également traduite par la position, certes plutôt indécise au départ, de Boris Johnson qui a finalement choisi de faire campagne pour la sortie du pays de l’Union européenne aux côtés de Gove.

David Cameron a défendu les négociations qu’il a obtenu en amont avec les 27, promettant une réforme avantageuse pour le pays au sein de l’Union. Son deal prévoyait une limitation des droits des Européens qui habitent au Royaume-Uni et l’exemption de respecter les règles européennes sur certaines aides sociales pour les nouveaux migrants. La campagne de Cameron fut jugée par certains comme faible, avec l’hypothèse que Cameron fut trop confiant d’obtenir la même issue que lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse organisé en 2014.

A la suite des résultats, David Cameron a annoncé sa démission en tant que Premier ministre en même temps que celle du meneur du parti conservateur. S’ensuivit la décision de Boris Johnson de ne pas se présenter candidat pour le remplacer, traversant lui même une période de crise avec son ancien allié Michael Gove, lui-même candidat. Theresa May, pourtant ancienne partisane du parti Remain, fut élue Première ministre et a fermement promis de délivrer un Brexit dans le cadre d’un deal très favorable pour le Royaume-Uni. « Brexit means Brexit ». La tâche se révélera pourtant corsée et pleine de rebondissements…


Keeping up with the Conservatives

Bien loin de la réunification du parti politique au pouvoir à la suite du référendum, comme en 1975, celui de 2016 a accentué les divergences et la discorde. Le paysage politique conservateur actuel peut être aujourd’hui résumé en plusieurs factions : Néo-Conservateur issue de la branche Thatcherite, plutôt en faveur du Brexit car las de l’immigration et de l’agenda social européen. On retrouve par exemple Jacob-Rees Mogg et le ERG (European Research Group), qui cherchent à préserver la tradition britannique. L’autre groupe Thatcherite du New Right, les Néolibéraux, sont eux assez favorables à l’Union Européenne et à l’avantage du vaste marché économique qu’il offre. Les partisans du One-Nation Conservatism sont plutôt contre un no-deal Brexit, se tournant vers l’idéal d’un pays unifié où les divisions (nord/sud, remain/leave, les riches/pauvres) soient atténuées. Cette dernière branche politique reste assez vague car même Boris Johnson, qui avait pourtant longtemps porté le projet d’un Brexit dur, se targue d’être un membre embrassant le concept du One-Nation Conservatism.

Chercher à savoir qui a initié et jugé légitime la tenue du référendum, dans le seul but de blâmes et fustigations, déplace le fond du problème de l’euroscepticisme latent qui s’est emparé des 17,4 millions votants. Il a été notamment nourri par le sentiment nationaliste, anti-migratoire, anti-élites européennes bureaucratiques, la nostalgie d’un impérialisme déchu. Sans oublier comme réponse au régime d’austérité post-crise économique de Cameron, qui pèse sur les classes moyennes et ouvrières et qui n’arrangent en rien les inégalités. Pour certains, les plus crédules et/ou ceux qui ne s’intéressent pas énormément à la politique, leur choix aurait pu se faire à la suite de mensonges assénés à répétition, exploitant le sentiment de peur et l’ignorance du fonctionnement et rôle de l’Union européenne. 

Océane GUYARD

Pour aller plus loin: 

Retour sur le référendum de 1975: http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/june/6/newsid_2499000/2499297.stm

L’étroite corrélation entre la nostalgie de l’impéralisme et l’issue du Brexit:

http://theconversation.com/brexit-how-the-end-of-britains-empire-led-to-rising-inequality-that-helped-leave-to-victory-116466:

Tony Blair et l’Europe, un enthousiasme politique bridé:

https://www.robert-schuman.eu/fr/supplements-lettre/0197-la-grande-bretagne-de-tony-blair-et-les-enjeux-europeens-bilan-et-perspectives