[Tribune] Retour sur une semaine de manifestations antiracistes à Lille

Suite à la mort de George Floyd, un Afro-Américain assassiné par un policier blanc dans la ville de Minneapolis le 25 Mai 2020, les populations racisées, appuyées par les populations blanches, se sont soulevées partout dans le monde contre les crimes racistes et se sont rassemblées autour du mouvement “Black lives matter”. En France, ce meurtre a fait écho à de nombreuses affaires de violences policières, et notamment à celle d’Adama Traoré, mort le 19 Juillet 2016, suite à un contrôle de police. De plus, la crise sanitaire due à la Covid-19 et les mesures de confinement en France ont permis de rendre encore plus visibles les inégalités face à la police. Cette dernière a largement profité de cette situation exceptionnelle pour commettre des contrôles et des arrestations abusives auprès des populations vivant dans les quartiers populaires. Tandis que de l’autre côté, de nombreuses vidéos ont circulé sur les réseaux sociaux, montrant des individus, essentiellement blancs et issus des classes aisées, faisant la fête dans certaines rues de Paris alors que les mesures de confinement étaient toujours actives. La France n’a donc pas fait exception et a rejoint ce soulèvement transnational. Le meurtre de George Floyd a donné un second souffle à la lutte d’Assa Traoré, pour obtenir justice pour son frère, qui organise donc, le mardi 2 Juin, une manifestation à Paris. De nombreuses villes de France vont suivre l’appel d’Assa Traoré. 

À Lille, de nombreuses manifestations vont être également organisées contre le racisme et les crimes racistes de la police. Les chants des manifestants sont pourtant un peu différents : aux “Justice pour Adama”, viennent s’ajouter les “Sélom, Matisse, on n’oublie pas, on pardonne pas”. En effet, la ville a connu sa propre affaire de bavure policière quand deux jeunes ont été percutés par un train pendant qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle de police. De plus, à la différence de Paris, les mobilisations à Lille ne sont pas structurées autour d’organisations comme c’est le cas à Paris avec le comité “Vérité pour Adama”. Les organisateurs ont toujours été changeants, multipliant ainsi le nombres de mobilisations (souvent trois par semaine). 

Cette tribune propose de faire l’état des lieux des quatre mobilisations antiracistes auxquelles j’ai participé à Lille le 2 Juin, le 4 Juin, le 6 Juin et le 9 Juin 2020. De plus, il s’agit ici d’analyser le “maintien de l’ordre” pendant les manifestations et comment celui-ci tend à essouffler le mouvement. On s’intéressera aussi aux comportements des manifestants et à la récupération de certains groupes politiques. 

Mardi 2 Juin 2020

Le rassemblement du Mardi 2 Juin est illégal, pourtant, beaucoup de manifestants répondent présents. D’une part, car la mort de George Floyd est encore récente et fait écho à toutes les affaires de violences policières en France. D’autre part, parce que tout le monde a l’impression de participer à quelque chose d’historique. Sur les réseaux sociaux, le vocabulaire antiraciste et décolonial s’installe ; on commence à parler ouvertement de “privilège blanc”, de “racisme structurel, systémique”. Ce vocabulaire s’installe également peu à peu sur les plateaux télé, qui invitent un peu plus des concerné.es. Ce mardi 2 Juin, on a le sentiment qu’on doit être là, comme tous les autres manifestants à travers le monde. Malheureusement, il y a aussi une grande part des manifestants qui sont là plus pour suivre la tendance que par conviction politique. Cependant, pour l’heure, tous les manifestants se rassemblent à la place de la République. On y voit des gens de partout, mais on peut largement affirmer avoir une prédominance de jeunes de moins de 25 ans. Après un moment de rassemblement sur la place, le cortège veut commencer une marche, qui est pourtant interdite. Au bout de quelques minutes, les forces de l’ordre doivent se résigner à nous laisser passer. Nous commençons à marcher, tout en scandant divers slogans. L’accès au centre ville nous est même autorisé et nous arrivons à la place Charles de Gaulle. Les forces de l’ordre nous suivent, mais de loin, et on sent que le mouvement est complètement pacifique. Après un petit rassemblement sur la place Charles de Gaulle, le cortège s’élance vers le Vieux Lille qui est un quartier très riche de la ville, qui habite les grandes marques de luxe. Pourtant, là encore, l’accès nous est autorisé. Aucune boutique de luxe n’est pris pour cible par les manifestants, et tout se passe dans le calme. Après près de deux heures de manifestation, nous arrivons en face du Commissariat de Police. L’organisateur de la manifestation discute longuement avec les forces de l’ordre et finit par prendre un mégaphone pour nous dire que la manifestation est terminée. Parmi les manifestants, les avis sont mitigés. D’un côté, la manifestation a été une réussite car elle s’est déroulée pacifiquement, de l’autre, certains propos de l’organisateur faisant l’éloge de la police durant cette manifestation ont choqué certains manifestants. Quoi qu’il en soit, un autre appel à manifester est fait deux jours plus tard, à la même heure et au même endroit. 

Jeudi 4 Juin 2020

La première manifestation a été un succès, la ville de Lille se mobilise et organise une manifestation le Jeudi 4 Juin, alors même qu’aucun appel n’a été fait à Paris, ni dans les autres villes de France. Ce rendez-vous est donc exclusif à Lille, d’autant plus que le rassemblement est organisé par le groupe antifasciste de Lille. Après un court rassemblement à la place de la République, le cortège décide de s’élancer dans la rue du Molinel pour reprendre le même itinéraire que la mobilisation précédente. Encore une fois, le nombre de manifestants est très important sans qu’on puisse pourtant estimer un nombre exact. La manifestation de mardi, puisqu’elle s’est bien déroulée, a attiré beaucoup plus de gens qui étaient réticents à aller manifester. Cependant, après seulement quelques mètres dans la rue du Molinel, les forces de l’ordre décident de nous barrer l’accès en condamnant les trois issues : devant, à gauche et à droite. Après plusieurs minutes où les manifestants demandent pacifiquement aux FDO de céder le passage, il est décidé de se diriger à droite, pour contourner la police. On voit clairement que la doctrine de la police est différente et qu’elle ne nous laissera pas manifester comme la dernière fois. Après un petit détour, le cortège arrive à rejoindre la rue du Molinel à nouveau et approche de la Gare Lille Flandres. Là encore, de nombreux CRS nous bloquent la route, en nous refusant l’accès au centre ville malgré le caractère pacifique de la manifestation. La majorité des manifestants ne veulent pas prendre un autre itinéraire qui nous éloignerait encore plus loin du centre ville, et scandent “Laissez nous passer” aux forces de l’ordre. En revanche, après plus d’une demi-heure d’attente, le cortège se sépare en deux. Je fais partie de ceux qui sont restés dans la rue du Molinel, et après avoir coupé le cortège en deux, les forces de l’ordre commencent à lancer les premiers gaz de ces manifestations antiracistes. S’ensuit un mouvement de panique générale où la plupart des manifestants se mettent à courir. En effet, beaucoup de mobilisé.es participent à leurs premières manifestations et ne maîtrisent pas tous les codes et les pratiques militantes. Finalement, après plusieurs charges de la police et du gazage, beaucoup de manifestants quittent la manifestation et le cortège perd peu à peu en nombres. Quelques manifestants brûlent une ou deux poubelles et requièrent une intervention des pompiers qui sont applaudis par les manifestants. Après plus de deux heures bloqué à la fin de la rue du Molinel, le cortège s’est divisé en de nombreux petits groupes. La manifestation a un goût amer pour la plupart des manifestants : impossibilité de faire entendre sa voix et blocage de la manifestation par les forces de l’ordre. Le rapport à la police change et le sentiment de haine envers elle augmente.

 

Samedi 6 Juin 2020

Après une manifestation catastrophique qui n’a pas permis de faire passer le message des manifestants, les personnes mobilisées sont toujours aussi nombreuses. Ce jour-là, la manifestation est organisée par les antifascistes et la section Nord du Front Uni de l’Immigration et des Quartiers Populaires (FUIQP). La stratégie est différente car le cortège ne s’élance plus vers le centre ville mais commence sa marche dans la rue Inkermann pour aller manifester ensuite dans la rue des Postes. La police ne nous arrête pas quand nous sommes dans les quartiers populaires et la marche se passe plutôt bien. En revanche, lorsque, après plus de 30 minutes de marche, le cortège approche du centre ville, une ligne de CRS nous empêche d’avancer encore une fois. Il est décider de mettre un genou à terre et un poing en l’air devant les forces de l’ordre pour montrer que le mouvement est pacifique. Malgré cela, les CRS ne bougent pas et le cortège prend finalement une autre direction pour les contourner. Une nouvelle fois, nous sommes bloqués et le cortège se divise en une multidude de petits groupes, qui facilite l’action des forces de l’ordre. Ils chargent, ils nous gazent, mais finalement, nous atteignons la place de la République, là où le cortège avait démarré. Nous pensions que la manifestation allait se terminer mais l’autre partie du cortège arrive aussi sur la place par le Boulevard de la Liberté. Le cortège est de nouveau rassemblé et la manifestation continue, en essayant de se diriger vers le centre ville. Du côté des manifestants, certains jettent des pierres et pavés sur la police mais sont souvent arrêtés par des manifestants pacifiques, qui ne veulent pas donner à la police des raisons de charger. Les CRS gazent en abondance la place de la République pour diviser les manifestants mais le vent renvoie les gaz sur eux. La plupart des manifestants remettent le genou à terre et le poing levé pour montrer le caractère pacifique du mouvement. D’autres s’allongent sur le ventre en imitant la façon dont George Floyd a été assassiné. Après une demi-heure de gazage, la manifestation est terminée, avec là encore, un goût amer dans la bouche des manifestants. 

Mardi 9 Juin 2020

Ce Mardi 9 Juin, beaucoup de manifestants ne sont pas venus à cause de la répression de la police, mais aussi de la tournure que prend le mouvement. On voit de moins en moins de personnes racisées et de plus en plus de groupes divers, comme des Gilets Jaunes, des antifascistes, etc. C’est donc un cortège beaucoup moins grand qui s’élance vers le boulevard de la Liberté. À ma plus grande surprise, les chants sont quasi inexistants et la plupart des manifestants s’attendent plus à devoir affronter la police plutôt que de porter un message. Comme d’habitude, depuis la manifestation du 4 Juin, les forces de l’ordre bloquent à nouveau les manifestants après 10 minutes de marche obligeant le cortège à se rediriger vers la place de la République quelques mètres plus loin. Le cortège se dirige vers le parc Jean-Baptiste Lebas où il est encore bloqué dans une petite rue. Malgré le fait que les manifestants attendent dans le calme qu’on les laisse passer, la police nous encercle dans cette rue et nous charge. Nous sommes forcés de tourner et nous arrivons finalement au début du boulevard Victor Hugo. Sur la route, beaucoup de poubelles sont brûlées pour empêcher les forces de l’ordre d’avancer derrière nous. Au milieu du boulevard, nous sommes stoppés par les forces de l’ordre qui nous gazent à plusieurs reprises créant un immense nuage de fumée. Les manifestants sont obligés de tourner pour rejoindre les quartiers de Porte d’Arras. Les CRS nous suivent et nous balancent des lacrymogènes dans le dos, touchant aussi, de nombreux enfants qui jouaient dans un parc. Ayant été profondément choqué par les forces de l’ordre qui ont gazé des enfants dans un parc, je le suis de nouveau mais cette fois contre des manifestants qui décident de brûler des poubelles dans ce quartier populaire. Je ne comprends pas comment on peut participer à une manifestation antiraciste et affaiblir des populations racisées vivant dans un quartier populaire. D’ailleurs, plusieurs manifestants vont essayer de les empêcher et de les brûler. Nous arrivons ensuite à côté du métro Porte d’Arras où de nombreux CRS nous attendent. Ils décident de nous charger et le cortège est encore divisé en plusieurs petits groupes. Je fais partie d’un de ces groupes, et nous essayons de retrouver les autres. Mais après plus de 30 minutes à marcher dans le quartier Moulins, nous ne retrouverons jamais le cortège principal, qui s’était lui-même divisé. La manifestation se termine par des contrôles d’identité à côté de la station de métro de Porte de Douai. 

Conclusion sur le mouvement à Lille

Alors qu’il y avait un appel à manifester le samedi 13 Juin, je ne m’y suis pas rendu. Comme beaucoups d’autres manifestants, j’ai considéré que la répression policière m’empêchait de m’exprimer. En effet, à partir du Jeudi 4 Juin, le dispositif policier s’est renforcé et le maintien de l’ordre s’est fait au nom d’une répression instantanée des manifestants. De nombreux mobilisé.es ont considéré que leur voix ne pouvait être entendue dans la rue, et cherchent de nouvelles voies pour exprimer leurs revendications. De plus, beaucoups de manifestants directement concernés par le racisme ont fait part de leur sentiment d’avoir été dépossédés de leurs luttes par des groupes politiques qui appuient leurs propres revendications. La collusion entre, d’une part, une répression policière forte, et d’autre part, une privation de la parole par des groupes politiques, crée un sentiment de frustration chez les manifestants. Cette instrumentalisation du mouvement “Black lives matters” n’a pas eu lieu à Paris où une organisation forte structure les manifestations. En revanche, à Lille, l’absence d’organisateurs réguliers a permis une convergence des luttes qui est défavorable au combat antiraciste. En effet, ici, certaines luttes n’ont pas lieu d’être car elles participent à affaibli le mouvement BLM en supplantant la parole des racisées. La parole des concerné.es doit supplanter celle des groupes politiques composés en majorité d’hommes blancs, pour que le combat puisse être mener comme il l’est à Paris et dans le monde. 

Iván HAVERLANT