Une décennie de Black Films aux Etats-Unis

Le lundi 25 mai dernier, la mort de George Floyd, assassiné par un policier blanc, a intensifié la fracture présente dans la société américaine depuis des siècles. En France, cet événement a provoqué de vives réactions et un parallèle s’est établi avec les nombreuses bavures policières déplorées sur le territoire hexagonal, dont celle commise à l’encontre d’Adama Traoré en 2016. Dans un système raciste, il devient alors essentiel pour les personnes non-racisées de s’éduquer et de s’instruire afin de comprendre que le racisme n’est pas seulement une affaire d’insultes ou de mots, mais un problème beaucoup plus systémique, ancré dans la société, et qui se combat par un apprentissage minutieux. Aux Etats-Unis, la dernière décennie a vu sortir de nombreux films dénonçant la systématisation du racisme subi par la communauté noire outre-Atlantique. Ces films, portés par des voix de cette communauté, servent de leçon pour aujourd’hui comme pour demain et pour toujours.

Ces films viennent surtout dépasser la vision du racisme détenue par l’imaginaire collectif et présentée parfois dans des white-savior movies, comme The Help (2011) ou Green Book (2018). Ces films réécrivent l’histoire de la lutte des droits civiques menée par les Noirs eux-mêmes. Ils lissent la période de la ségrégation pour mieux satisfaire le public blanc et ne pas le placer dans l’inconfort de devoir se questionner lui-même sur son privilège. Dans ces films, on trouve toujours une scène où le racisme est exagéré afin de bien différencier le personnage blanc principal du personnage blanc raciste et permettre au spectateur blanc de se sentir soulagé de ne pas être ce raciste-là. Et, évidemment, on voit souvent le protagoniste blanc venir se porter en sauveur du personnage noir. Vous lisez beaucoup de fois le terme « blanc » ? C’est normal, car les white-savior movies, censés nous en « apprendre » davantage sur l’expérience de la communauté noire, accordent une grande place… aux Blancs. A la fin de ces films, le spectateur blanc pense avoir vu une oeuvre antiraciste et engagée, mais il a simplement vu une oeuvre statu quo. Dans le même ordre d’idée, dans le langage relatif au contexte actuel, le spectateur va s’émouvoir de la mort de George Floyd, crier au racisme, mais il va émettre un « mais » : « oui, cette mort est triste et rageante mais la violence ne résoudra rien, arrêtez ces émeutes », va-t-il dire. Il se placera alors dans un entre-deux en dénonçant l’acte raciste mais pas le racisme en tant que tel. L’antiracisme ne tient pas à se lever le matin en pleurant la mort de George Floyd, de Pamela Turner, de Breonna Taylor, d’Adama Traoré, d’Oscar Grant, de Michael Brown, de Sandra Bland, de Tony Robinson et de tant d’autres, et à se coucher le soir en oubliant que si des personnes noires non-armées et non-violentes sont tuées par la police, le problème a peut-être des racines plus profondes qu’il faudrait étudier. 

Les white-savior movies sont par ailleurs presque tout le temps réalisés par des personnes blanches. Cela rend l’expérience amoindrie car ces réalisateurs ont une connaissance très pauvre de l’expérience de la communauté noire. Dans ces films, comme nous n’avons pas une dénonciation du racisme systémique, la dénonciation se concentre surtout sur des micro-moments, des actes racistes. Il y aurait donc un racisme supportable et un racisme devenu insupportable et qu’il faudrait dénoncer. Encore une fois, ce sont des personnes blanches qui racontent l’expérience d’individus noirs en édulcorant leurs existences par cette volonté de placer un curseur sur une échelle du racisme, de créer une hiérarchie. Bien que souvent involontaire, cela illustre néanmoins le problème des films Hollywoodiens ou d’autres studios importants qui ne sont finalement que le reflet de ce qui se passe dans la société. Le bilan n’est pas brillant : d’un côté des racistes assumés, représentant la petite partie émergée de l’iceberg, et de l’autre, des libéraux « progressistes » qui dénoncent le racisme en se mouillant suffisamment pour se donner une image antiraciste mais pas assez pour faire changer les choses. Ces derniers représentent la très grosse partie immergée de l’iceberg. Ce sont les deux camps principaux du champ politique américain, ce qui permet de mesurer la colère qui peut régner dans la communauté noire. 

Alors voici une liste non-exhaustive de vingt films américains sortis cette dernière décennie allant plus loin que de la dénonciation d’actes racistes en dénonçant le racisme systémique. Ces films sont des outils nécessaires et indispensables pour dépasser une définition stéréotypée du racisme et replacer l’individu noir au centre de sa propre histoire et de sa propre expérience. Black Lives Matter.     

Avant de commencer, je me permets de partager les comptes Twitter de critiques cinématographiques noirs que je suis. Ces derniers nous permettront d’aller beaucoup plus loin que cette simple liste mais également beaucoup plus loin dans l’apprentissage du cinéma afro-américain dont l’histoire n’a pas débuté cette dernière décennie, et, plus généralement, dans l’apprentissage du Black cinema. Ces critiques sont des aides précieuses dans l’analyse des nombreux films que sort ce cinéma chaque année et dont cette simple liste ne saurait en capter l’essence ni la portée totale. Black Voices Matter :

Robert Daniels @812filmreviews : un de mes critiques préférés et une plume aiguisée et fine qui a publié sur de nombreux sites déjà. Sa critique de The Last Black Man in San Francisco pour ses débuts sur RogerEbert.com est une pépite.   

Carl Broughton II @Carlislegendary : directeur de la publication sur l’excellent Film Daze, Carl Broughton II a également réalisé un merveilleux essai pour One Perfect Shot sur le Black Storytelling en 2019.

Tambay Obenson @TambayObenson : critique pour le site réputé Indiewire, Tambay Obenson a récemment publié sur ce même site un top 10 des films à voir pour soutenir la lutte des Noirs américains pour leurs droits civiques et leur libération. 

Soraya Nadia McDonald @SorayaMcDonald : présente sur The Undefeated, Soraya Nadia McDonald est une voix incontournable sur les questions d’intersectionnalité et de culture. Répertoriant son travail sur son site personnel, on peut également la retrouver dans un essai du livre Believe Me. How Trusting Women Can Change The World.  

Hunter Harris @hunteryharris : journaliste pour Vulture et le New-York Magazine, Hunter Harris est une autre voix immanquable dans le paysage des film writers. Parmi ses récents travaux, sa réflexion sur la fin de Marriage Story pour Vulture est brillante. 

Valerie Complex @ValerieComplex : ayant collaboré pour différents sites dont Variety, Pride ou encore AwardsWatch, Valerie Complex est une voix engagée qui a également animé de nombreuses séances de questions et réponses avec des personnalités du cinéma comme Céline Sciamma ou Leslie-Ann Brandt. Sur AwardsWatch, ses critiques de Portrait of a Lady on Fire de Céline Sciamma et d’Atlantics de Mati Diop sont notamment à lire.

@DarkSkyLady : présente sur Wear Your Voice Mag, Nerdist et Medium, elle a d’ailleurs posté sur son compte Medium un article sur le BlackOutTuesday et la problématique qu’il a représenté, un texte plus qu’intéressant sur le rôle des alliés et leur comportement. 

Pariah (2011), Dee Rees

Tiré du court-métrage éponyme de Dee Rees, Pariah est une histoire brillamment mise en scène et interprétée. On y suit Alike (Adepero Oduye), une jeune afro-américaine de 17 ans qui tente de dissimuler sa lesbianité à sa famille pour ne pas être rejetée, se rejetant elle-même par l’identité qu’elle essaie de se donner devant ses parents et celle qu’elle aborde avec ses amis ou au lycée. Commentaire puissant sur l’homosexualité dans la communauté noire, Pariah est illuminée par les non-dits entre Alike et ses parents, silences qui trahissent l’adolescente et font comprendre à ses parents son orientation sexuelle sans qu’Alike ne l’évoque explicitement. Porté par une performance extraordinaire d’Adepero Oduye et par la photographie inspirée de Bradford Young, le film de Dee Rees explore les liens étroits entre le passage à l’âge adulte d’une adolescente et l’affirmation d’une identité sexuelle, le tout formant une pression encore plus intense à supporter pour la protagoniste. Pariah s’avance comme une pièce rare dans le paysage cinématographique afro-américain en abordant un thème jusqu’ici marginalisé. La suite de la décennie a montré que l’oeuvre de Dee Rees fut une pionnière dans le genre. Pour le lien entre minorités et lesbianité, un approfondissement peut être mené à travers l’article de Salima Amari, « Intersectionnalité, lesbianité et postcolonialisme » (Les Cahiers du CEDREF, 21 – 2017) portant sur « l’expérience de la lesbianité chez des femmes d’origine maghrébine en France ».  

Fruitvale Station (2013), Ryan Coogler

Grand Prix à Sundance, Fruitvale Station est un grand moment de la décennie. Marquant les débuts sur grand écran de Michael B. Jordan et réalisé par Ryan Coogler, ce long-métrage raconte l’histoire vraie d’Oscar Grant, tué par balle dans le dos par un policier à Oakland alors qu’il était maîtrisé au sol. Dans ce film, Ryan Coogler décide de raconter les 24 heures précédant le meurtre, montrant des moments de vie rares jusqu’au drame. Film puissant, Fruitvale Station humanise ses personnages afin de voir plus loin que le stéréotype qui peut être présenté dans les médias. Il rend alors un vibrant hommage à Oscar Grant mais également à toutes les victimes de bavures policières. Ce film s’inscrit bien évidemment dans le contexte actuel brûlant et permet de comprendre qui se cache derrière les victimes : des êtres humains, tout simplement, à qui l’on dénie toute justice. 

12 Years a Slave (2013), Steve McQueen

Un des films les plus célèbres de cette liste. Réalisé par Steve McQueen, 12 Years a Slave a démystifié l’esclavage comme il était représenté habituellement au cinéma. L’article d’Hélène Charlery, paru dans Transatlantica en 2018, (« « Queen of the fields » : Slavery’s Graphic Violence and the Black Female Body in 12 Years a Slave ») est particulièrement intéressant pour comprendre en quoi l’histoire de Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor), violoniste noir réduit en esclavage pendant douze ans, est toujours aussi pertinente aujourd’hui. La distinction que fait Hélène Charlery entre l’esclave « temporaire » qu’est Northup et l’esclave « permanente » qu’est Patsey (Lupita Nyong’o) est brillante et montre le désespoir pouvant régner chez l’individu noir. Solomon Northup, malgré sa volonté de ne pas se rebeller, de faire ce que ses maîtres lui demandent, se retrouve sans cesse ramené à sa condition d’homme noir. La résistance pacifique trouve ici une critique et une limite, mais elle peut également se retrouver dans la façon dont Northup s’accroche à la vie, souffre souvent en silence. Le protagoniste attend que son injustice trouve réparation, mais elle ne semble jamais la trouver puisque cette injustice est une blessure indélébile qui marquera à jamais son expérience. 12 Years a Slave est un film indispensable sur l’histoire de la communauté afro-américaine aux Etats-Unis, un passage inoubliable de la dernière décennie pour poser les bases des problèmes actuels. 

Selma (2015), Ava DuVernay

1965. En pleine lutte des droits civiques, Martin Luther King, récent Prix Nobel de la Paix, se rend à Selma. Un an auparavant, à Birmingham, l’attentat mené par le KKK contre l’Eglise baptiste de la 16ème rue tue quatre petites filles noires. Dans son film, Ava DuVernay remet brillamment en contexte les événements historiques de Selma, n’oubliant ni les luttes internes entre les partisans d’une révolte pacifiste et ceux d’une révolte plus violente, ni l’implication des hautes sphères politiques américaines. La réalisatrice américaine souhaite ainsi montrer l’institutionnalisation du racisme aux Etats-Unis. Au travers d’une pertinente reconstitution historique, affichant l’influence de Martin Luther King, Selma sert de témoin à la lutte sans merci et répressive qu’ont pu mener l’Etat d’Alabama et d’autres Etats américains face à la lutte pacifiste et non-armée de nombreux Noirs. Ces derniers ont pu s’assurer le soutien et l’affection de plus en plus de Blancs pour parvenir à l’obtention de nouveaux droits civiques, comme le droit de vote. Accompagnée d’un casting irréprochable et de la photographie toujours aussi talentueuse de Bradford Young, Ava DuVernay réussit sa démarche éducative qui rappelle à la fois les sacrifices d’une communauté pour son progrès et ce qu’il reste encore à adopter du discours de Martin Luther King. 

13th (2016), Ava DuVernay

Après Selma, 13th est finalement une logique dans la filmographie d’Ava DuVernay. Avec ce documentaire, la réalisatrice américaine parvient à replacer les violences policières actuelles envers les Noirs américains dans un contexte historique remontant à l’esclavage. Tout part d’un amendement constitutionnel : le 13ème. S’il abolit l’esclavage, il instaure une exception pour les criminels. Cette exception donne alors la possibilité de réduire en esclavage des prisonniers et de les faire travailler sans salaire tout en supprimant leurs droits civiques. Alors que Martin Luther King, Coretta Scott King, Annie Lee Cooper, John Lewis, Andrew Young et tant d’autres ont franchit le pont Edmund Pettus il y a plus de cinquante ans pour revendiquer leurs droits civiques, certains Noirs sont encore aujourd’hui privés du droit de vote parce qu’ils ont été condamnés pour un crime. Dans cet essai relevant, Ava DuVernay retrace l’histoire de ce « prison-industrial complex » (PIC) qui profite à de grands groupes capitalistes et qui targette des communautés entières sous prétexte d’une « guerre » contre la criminalité. Elle revient également sur la construction du mythe du Noir criminel à la sortie de la guerre civile. Ce mythe perdure encore aujourd’hui et offre un cadre meurtrier légal à la police mais également à n’importe quel citoyen, notamment avec la stand-your-ground law (« loi Défendez votre territoire »). En 2012, cette loi s’est retrouvée au centre des débats après le meurtre du jeune Trayvon Martin, non armé, poursuivi et abattu par George Zimmerman sur une simple suspicion de ce dernier, qui fut par la suite acquitté. De Jim Crow au Law & Order de Nixon, repris par Reagan et Clinton, en passant par le Crime Bill de 1994, 13th raconte l’histoire d’une Amérique qui a utilisé ses prisons pour poursuivre ce qu’elle ne pouvait plus faire par la ségrégation. The New Jim Crow: Mass Incarceration in the Age of Colorblindness (2010), de Michelle Alexander, qui intervient d’ailleurs dans le documentaire, est un ouvrage à lire afin d’approfondir ce sujet.

I Am Not Your Negro (2016), Raoul Peck

I Am Not Your Negro est un merveilleux essai illustré à partir de plusieurs textes de l’écrivain James Baldwin, dont un est resté inachevé : Remember This House. A travers ce dernier, le réalisateur haïtien Raoul Peck parvient à monter différentes images, récentes ou anciennes, afin de mettre en lumière le racisme envers la communauté noire aux Etats-Unis, la façon dont celui-ci s’est institutionnalisé et ses origines. Les paroles de James Baldwin résonnent aujourd’hui encore de manière pertinente et questionnent, dans I Am Not Your Negro, l’allié empoisonné que peuvent être les libéraux blancs. La pertinence du documentaire réside dans l’évocation des assassinats de trois amis de James Baldwin : Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King. Il s’agit de trois moments brutaux et de rupture dans ce récapitulatif de l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis menée par les Noirs américains. A tous ceux qui pensent que des progrès ont été effectués, I Am Not Your Negro vient rappeler avec éclat le long chemin restant encore à parcourir. 

Fences (2016), Denzel Washington

Fences est un film particulier. On y sent l’empreinte théâtrale de la pièce du même nom d’August Wilson dont il est tiré. Il n’y a rien de cinématographique à tirer de Fences, mais il y a un message puissant à sortir de cette oeuvre. Celle-ci évoque davantage le racisme à travers la vie tumultueuse d’une famille à Pittsburgh dans les années 1950, plutôt qu’à travers une opposition directe entre Noirs et Blancs. Le film raconte la vie de Troy (Denzel Washington) qui n’a pas été un long fleuve tranquille : une fuite de sa maison à 14 ans pour échapper à son père abusif, un passage en prison pour meurtre et une carrière dans la Negro League de Baseball sans avoir l’opportunité d’évoluer dans la Major League à cause de la ségrégation. Tyrannique, il ne laisse que peu de place à sa femme, Rose (Viola Davis), et à son fils, Cory (Jovan Adepo), qui souhaite devenir footballeur professionnel mais qui se heurte au refus de son père, encore traumatisé par son expérience avortée de joueur professionnel de baseball. Il y a l’épouvantail de la ségrégation qui règne, sans être brandi, sur toute l’atmosphère du film et qui bride le développement des protagonistes. Si j’ai pu avoir du mal avec le côté trop théâtral du film, sa place dans cette liste est indiscutable. 

Moonlight (2016), Barry Jenkins

Doit-on encore présenter Moonlight ? Le chef d’oeuvre de Barry Jenkins, Oscar du meilleur film, du meilleur acteur dans un second rôle (Mahershala Ali) et du meilleur scénario adapté en 2017 est, comme Fences, adapté d’une pièce de théâtre : In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney. D’une délicatesse rare, Barry Jenkins raconte le développement de Chiron, qui découvre sa sexualité au milieu d’un environnement parfois hostile, pendant trois périodes cruciales de sa vie. A l’instar de Pariah, Moonlight s’empare du thème de l’homosexualité dans la communauté noire, mais également du thème de la masculinité toxique. Le film tente d’universaliser à partir de l’expérience d’un individu de la communauté Noire. Sans jamais tomber dans l’écueil du cliché, Moonlight est d’une puissance singulière dont les moments nombreux de silence en font la force : ils disent tout de la souffrance de la vie de Chiron, de ce qu’il a enduré. A travers le titre de la pièce de théâtre dont est tiré le film, qui est une réplique prononcée par Juan (Mahershala Ali), Barry Jenkins évoque l’identité noire et, avec le personnage de Chiron, la façon dont les individus s’approprient leur couleur de peau dans une société raciste où celle-ci paraîtrait être un fardeau. Moonlight est une oeuvre immanquable. Robert Daniels l’a d’ailleurs classée en première dans son top 20 des meilleurs films de la dernière décennie réalisés par un réalisateur ou une réalisatrice noire.  

Mudbound (2017), Dee Rees

Quatrième long-métrage de Dee Rees, Mudbound est un excellent film abordant l’expérience post-traumatique de soldats après la Seconde guerre mondiale. En s’intéressant à ce syndrome et en le liant à l’expérience d’un individu noir de retour dans le Mississippi, Mudbound offre une représentation des Noirs américains engagés dans la Seconde guerre mondiale. Le racisme que subit Ronsel Jackson (Jason Mitchell) est un obstacle supplémentaire dans sa reconstruction d’après-guerre. Après avoir frôlé la mort en Europe, il se retrouve une nouvelle fois menacé aux Etats-Unis à cause de sa couleur de peau. Porté par la photographie magnifique de Rachel Morrison et par la composition sublime de Mary J. Blige, Mudbound a été le premier film référence pour Netflix dans sa conquête cinématographique. C’est avant tout un film qui redonne un mérite aux soldats noirs américains ayant servi sous le même drapeau, mais n’ayant pourtant pas été reconnu de manière identique par rapport aux soldats blancs. La dernière demi-heure du film met l’Amérique face à son passé ségrégationniste, une dernière demi-heure qui se veut ouverte et interrogative face au présent. 

Get Out (2017), Jordan Peele

Get Out a été un moment fort de l’année 2017. Oscar du meilleur scénario original en 2018, il est désormais un classique de la décennie. Jordan Peele a créé une oeuvre complexe sur l’Amérique d’aujourd’hui. L’histoire suit un jeune homme noir, Chris Washington (Daniel Kaluuya), invité à passer un week-end chez les parents de sa copine blanche. Ce week-end tourne au cauchemar lorsqu’il découvre le véritable projet raciste de sa belle-famille. Get Out innove d’abord dans sa façon de présenter le racisme. Dans ce film, les racistes ne sont pas des campagnards, des « rednecks » ou des ignorants comme décrits habituellement dans les white-saviors movies, mais bien des gens riches. Get Out se trouve être une métaphore sur la complaisance blanche. Ici, le tout est exagéré pour faire passer le message. Jordan Peele ne veut pas seulement mettre les racistes assumés mal à l’aise. Il s’en prend également aux libéraux blancs et à la façon dont ces derniers peuvent se retrouver dans une position raciste et faire vivre un enfer aux Noirs en étant hypocrites. Le renversement final permet également de tordre le cou au mythe du Noir docile.   

Black Panther (2018), Ryan Coogler

Un film de super-héros avec un casting composé presque à 100% d’acteurs noirs. Décrire Black Panther ainsi serait réducteur. Pourtant, c’est ce que l’on a entendu le plus souvent de la part d’une presse libérale. Mais Black Panther est plus que ça et c’est pour cela qu’il est une oeuvre essentielle dans le paysage cinématographique noir américain de la dernière décennie. En présentant des caractéristiques culturelles telles que des rites traditionnels, des costumes traditionnels grâce au travail de Ruth E. Carter, et en critiquant le vol par l’Occident de trésors culturels africains, Black Panther place les Noirs, et pas seulement les Afro-américains, dans une histoire qui date de plusieurs siècles et qui possède une identité. L’identité est d’ailleurs un thème fort du film. Black Panther est une réussite dans sa façon de faire d’une histoire et d’un univers fictifs un témoignage vibrant de l’expérience de la communauté noire aux Etats-Unis. Il réussit avec brio à associer l’expérience et les critiques décoloniales émanant d’Afrique, mettant dos au mur tout l’Occident. Ryan Coogler a amené ce projet à la hauteur des espoirs d’une communauté, en dirigeant un casting cinq étoiles (Chadwick Boseman, Lupita Nyong’o, Michael B. Jordan, Forest Whitaker, Danai Gurira, etc.). Black Panther est une porte d’entrée bienvenue pour replacer les problèmes rencontrés par la communauté noire américaine dans le contexte plus international de la manipulation et de la colonisation de l’Afrique par l’Occident.    

The Hate U Give (2018), George Tillman Jr. 

Il s’agit du film le plus cité depuis le meurtre de George Floyd et l’on comprend pourquoi. Non seulement The Hate U Give se rapproche beaucoup de l’actualité, mais il offre également des éléments éducatifs très intéressants pour avoir une approche du racisme institutionnalisé, du racisme caché et de l’escalade accompagnant le meurtre d’une personne noire aux Etats-Unis. Tiré du roman du même nom d’Angie Thomas (2017), l’histoire raconte comment Starr Carter (Amandla Stenberg) voit son meilleur ami se faire tuer par un policier et doit gérer les événements qui suivent cette mort. En étant le seul témoin du meurtre, elle devient une voix privilégiée pour s’exprimer mais elle craint une exposition médiatique trop forte. Grâce à la nuance de l’interprétation d’Amandla Stenberg, on comprend le dilemme qui se joue entre la peur de parler, les répercussions que cela peut avoir et la rage qui l’anime, notamment lorsqu’elle affronte le racisme de ses camarades de classe dans une école privée où dominent les jeunes blancs privilégiés. La confrontation avec sa meilleure amie offre des séquences percutantes sur la façon dont les blancs peuvent faire preuve d’hypocrisie en soutenant une cause sans comprendre le racisme caché derrière certains de leurs comportements. Cependant, la séquence la plus pertinente est, à mon avis, la discussion entre Starr et son copain blanc juste avant le bal de fin d’année, dans la voiture. Ce dernier, pensant soutenir Starr, lui dit qu’à ses yeux, il n’y a pas de couleurs, tout le monde est semblable car tout le monde est humain. Derrière ces bons sentiments se cache un problème car tout le monde n’a pas le privilège de dire que les couleurs de peau ne comptent pas. La réponse de Starr est l’une des meilleures répliques de la décennie au cinéma : « if you don’t see my blackness, you don’t see me ». En effet, déclarer que tous les individus sont semblables et qu’il n’y a pas de blanc, noir, jaune ou marron, c’est nier les expériences subies par les minorités à cause de leur couleur de peau et refuser toute l’histoire ayant construit leur communauté depuis des siècles. Après tout cela, et cela n’en dit même pas un tiers du film, il semble inutile de préciser que The Hate U Give est une oeuvre urgente à (re)voir, peut-être encore plus dans le contexte actuel. 

Sorry To Bother You (2018), Boots Riley

Un de mes films préférés de 2018. Sorry To Bother You est une oeuvre singulière et piquante. L’intelligence de Boots Riley se situe dans le lien qu’il souligne entre les luttes raciales et le capitalisme, rejoignant la pensée d’Angela Davis. En d’autres termes, en quoi le capitalisme et le racisme sont liés ? Le film raconte l’histoire de Cassius Green (Lakeith Stanfield) qui rentre dans une société de télémarketing. Très rapidement, en adoptant une voix de « blanc » au téléphone, il parvient à se faire remarquer en vendant beaucoup. Il arrive alors dans un cercle fermé de télémarketeurs hors-normes. Le dilemme commence ici : Cassius doit-il soutenir ses camarades en grève ou poursuivre sa carrière et quitter sa classe sociale ? Lutte raciale et lutte des classes, une association intéressante qui montre que l’ascension sociale d’un Noir rencontre toujours à un moment l’obstacle des racines. Dans sa nouvelle classe, Cassius est ramené à sa couleur de peau et aux stéréotypes qui y sont associés. Dans son ancienne classe, il est considéré comme un traître. Sorry To Bother You souligne ce lien très clair entre une société capitaliste qui accentue les inégalités et une société raciste qui se sert de ces dernières. Le système s’auto-entretient en utilisant des personnes comme Cassius pour prouver qu’il existerait une méritocratie et en créant des divisions parmi les dominés pour qu’ils se retournent contre eux-mêmes et non contre les dominants. Il s’agit de diviser pour mieux régner, en quelque sorte.   

If Beale Street Could Talk (2018), Barry Jenkins

Adaptation du roman éponyme de James Baldwin, If Beale Street Could Talk démontre toute la maîtrise de la sensibilité par Barry Jenkins. Clementine (Kiandra Layne) se bat avec force pour faire reconnaître l’innocence de son copain, Alonzo (Stephan James), accusé à tort de viol. Avec la photographie lumineuse de James Laxton, Barry Jenkins présente un univers à la fois doux, faisant triompher l’amour si pur entre Clementine et Alonzo, et amer, par la rage qui anime les protagonistes dans leur quête de justice. La fin brutale vient rappeler qu’il n’y a que très rarement de happy ending pour les Noirs américains. Cette fin s’inscrit dans une réalité, d’hier et d’aujourd’hui, tout aussi brutale. If Beale Street Could Talk est une oeuvre immanquable traitant de l’injustice du système judiciaire américain qui livre les Noirs à leur propre défense.

BlacKkKlansman (2018), Spike Lee

BlacKkKlansman se rapproche de Sorry To Bother You dans sa capacité à questionner un individu Noir sur son sentiment d’appartenance à une communauté. Ce film retrace l’histoire vraie d’un policier noir, Ron Stallworth (John David Washington), et de son incroyable infiltration du KKK avec l’aide d’un policier blanc, Flip Zimmerman (Adam Driver). Ron sera tout au long du film tiraillé entre son appartenance à la communauté noire et son engagement dans la police, d’autant plus que sa copine, Patrice Dumas (Laura Harrier), le questionnera à ce sujet. Spike Lee offre là une oeuvre qui sort de son registre habituel et présente un regard sur son propre art : le cinéma. A travers des références, subtiles ou non, il remet en perspective l’histoire du cinéma et la façon dont cet art a minimisé l’expérience des Noirs américains en les présentant dans des rôles secondaires, éloignés de leur réalité, ou bien tout simplement en ne les faisant pas apparaître. 

Blindspotting (2018), Carlos Lopez Estrada

A trois jours de la fin de sa liberté conditionnelle, Collin (Daveed Diggs) assiste au meurtre d’un Noir par un policier. Blindspotting, coécrit par les deux protagonistes du film, Daveed Diggs et Rafael Casal, revient sur les expériences de ces derniers dans les quartiers pauvres d’Oakland. Le film est un message d’amour. Blindspotting est une oeuvre unique prenant ses sources dans différents genres comme la comédie musicale avec des scènes rapées. Elle est une réflexion intéressante sur la gentrification, sur l’appropriation d’une culture urbaine par de nouveaux arrivants. Blindspotting différencie également les expériences des deux protagonistes, dont l’un est blanc et l’autre noir, dans ces quartiers difficiles où tout n’a pas la même signification pour eux, comme une arme à feu. Choc, le film ne laisse pas indifférent et permet de comprendre la singularité de l’expérience d’un individu noir dans un quartier défavorisé, celle-ci ne sachant être confondue avec n’importe quelle expérience. Ainsi, la solidarité de classe ne doit pas masquer les différences de couleur qui forgent les caractères et parcours de chaque individu.   

The Last Black Man in San Francisco (2019), Joe Talbot

Dans le genre gentrification, The Last Black Man in San Francisco est une oeuvre à voir. Il s’agit du seul film de cette liste réalisé par une personne non-racisée. Néanmoins, Joe Talbot a coécrit le scénario avec Jimmie Fails, protagoniste du film, ce qui lui a permis de recueillir la voix d’une personne concernée. Avec une photographie et une musique irréprochables, ce film est l’un de mes préférés de 2019. On y voit Jimmie (Jimmie Fails) et Montgomery (Jonathan Majors) vagabonder dans la banlieue de San Francisco. Ils viennent de temps à autre rénover une maison cossue occupée par un vieux couple riche. Le père de Jimmie lui a raconté que cette maison a été construite par son grand-père, en 1946, et que sa famille a ensuite dû migrer en périphérie de la ville. Le thème de l’identité y est très fort. L’enracinement est très discuté dans TLBMISF parce que Jimmie n’a pas de véritable maison. Il vit chez Montgomery, lui-même habitant chez son oncle. Cette maison, qu’il souhaite avoir par dessus-tout et qu’il possède pendant une courte période après le départ du couple, est le rêve d’un enracinement pour lui, de trouver un chez soi. Seulement, le quartier ne lui ressemble pas et les jeunes hommes qui y habitent lui font comprendre que son obsession est vaine, qu’il se prend finalement pour un autre. Il ne se sent pas non plus à l’aise dans son propre quartier, tout comme Montgomery. Son oncle lui raconte qu’il s’habille parfois comme un blanc et essaie, devant son miroir, d’adopter le même langage que les jeunes qu’il croise chaque jour. The Last Black Man in San Francisco met en lumière la dure tyrannie de l’immobilier où les Blancs définissent les prix des biens et déterminent qui a le droit d’habiter tel quartier. Jimmie est cet individu rêvant d’échapper à cette tyrannie et de fuir sa condition, son quartier, tandis que Montgomery, plus résigné, accepte finalement son sort, rendant la fin absolument déchirante. Robert Daniels cite à juste titre l’essayiste Ta-Nehisi Coates qui, dans The Case for Reparations (2017), déclare que le droit de propriété est un droit sacré aux Etats-Unis mais qu’il n’a pas été attribué aux Noirs.  

Queen & Slim (2019), Melina Matsoukas

Il s’agit du premier film de Melina Matsoukas, qui avait réalisé auparavant de nombreux clips musicaux. S’appuyant sur un scénario de Lena Waithe, Queen & Slim est l’histoire de la cavale de Queen (Jodie Turner-Smith) et de Slim (Daniel Kaluuya) après que ce dernier ait tué un policier blanc par légitime défense. Au gré de rencontres, toutes plus inspirantes les unes que les autres, nous suivons ce couple attachant, criminels par la loi mais sans l’être vraiment au plus profond d’eux. Leur fuite fait l’objet de tensions dans tout le pays, créant des manifestations de soutien à l’encontre des deux jeunes protagonistes. Chaque moment de vie capté par Melina Matsoukas est brillant, Queen et Slim profitant de chaque instant comme s’il pouvait être le dernier. Alors qu’ils sont jugés comme criminels, Melina Matsoukas s’attache à montrer toute l’humanité des deux personnages, reconnus partout où ils passent. Il rencontreront des personnes qui comprendront leur geste et d’autres qui n’hésiteront pas à les dénoncer, le film jouant sur ces ambiguïtés. Queen & Slim questionne également le genre auquel il emprunte, et qui a vu passer des Bonnie & Clyde ou des Badlands et encore des Thelma & Louise. Alors que l’Amérique a pu fanatiser les cavales de criminels, Queen & Slim vient avec pertinence interroger les raisons de ce romantisme criminel et si, avec des protagonistes noirs, ce romantisme s’achève. La façon dont Queen & Slim est passé en-dessous des radars, notamment en France, donne sans doute raison à sa réalisatrice. Il y a une réflexion encore plus profonde et métaphorique sur la façon dont Queen et Slim vivent constamment dans la peur d’être rattrapés par la police. Ce qui est présenté dans le film est finalement la peur de n’importe quel individu noir, vivant chaque jour dans la peur d’être arrêté ou tué par la police sans même avoir été coupable d’un crime. 

Clemency (2019), Chinonye Chukwu

Grand Prix à Sundance en 2019, Clemency est un formidable plaidoyer contre la peine de mort. Le film cache également une très bonne réflexion sur les injustices du système judiciaire et carcéral américain. On y suit Bernardine Williams (Alfre Woodard), directrice d’une prison où une injection létale se déroule mal. Le prochain nom sur la liste est Anthony Woods (Aldis Hodge), accusé d’avoir tué un policier, bien que de courts moments dans le film montrent qu’il n’y a pas de certitudes qu’il soit bel et bien le coupable. A vrai dire, Clemency n’essaie pas de savoir si Woods est innocent. Chinonye Chukwu s’intéresse plutôt à l’injustice du régime de la peine de mort. Un Noir ayant tué un policier est condamné à mort mais un policier blanc ayant tué un Noir ne l’est jamais. A partir du moment où les meurtres sont catégorisés, et que certaines catégories de personnes comptent plus pour la loi que d’autres, alors le régime de la peine de mort est injuste et le sera tout le temps. En liant ce régime injuste de la peine de mort aux injustices raciales, Clemency se montre d’une grande pertinence et l’émotion affichée par Bernardine Williams à la fin du film, elle qui apparaissait si froide, est un moment-clé de compréhension pour la protagoniste. 

Luce (2019), Julius Onah

« Why do we have to be perfect to be accepted? ». Cette phrase, sortie de la bouche de Luce (Kelvin Harrison Jr.), est ce qui pourrait résumer un problème potent dans la société pour n’importe quelle minorité. S’intégrer ou périr. Être un modèle ou sombrer. C’est exactement le dilemme de Luce. Il est un modèle pour son lycée, pour ses parents, pour ses professeurs. Athlète, éloquent, il est un jeune lycéen noir venu d’une Erythrée en guerre, adopté par des parents blancs à l’âge de sept ans. « Son parcours est brillant et force le respect. Mais lorsque sa professeure d’histoire, Harriet Wilson (Octavia Spencer), lit son essai sur Frantz Fanon qui fait une apologie de la violence comme moyen de résistance à l’oppression, le monde de Luce s’effrite. Il offre alors une double image qui laisse son entourage soucieux. Le film, tiré d’une pièce de théâtre de JC Lee, s’inscrit parfaitement dans le thème du « Black Excellence » et souligne la pression des jeunes personnes noires qui portent sur leurs épaules autant de responsabilités par rapport à leur communauté mais également par rapport à la communauté blanche. C’est cette dernière qui maîtrise les règles du jeu. Si l’individu noir se comporte tel que l’individu blanc l’exige, alors tout ira bien. Sinon, il sera puni. Le choix d’une professeure d’histoire noire paraît également judicieux par rapport à une audience blanche. Néanmoins, l’intelligence de Julius Onah est aussi de laisser des portes ouvertes sur la vraie nature de Luce. Etrangement, il y a ce besoin voyeuriste de savoir s’il est un manipulateur ou non. Ce besoin est-il lié à sa couleur de peau ? A-t-on besoin de savoir qu’on peut lui faire confiance à tout prix, de le croire coûte que coûte ? Serions-nous tentés de faire la même chose avec un lycéen blanc ? Luce est un merveilleux outil de déconstruction qui incite à nous demander si l’importance accordée à la couleur de peau, chose  souvent reprochée aux antiracistes et décoloniaux, n’est finalement pas l’obsession des personnes dont émanent ces reproches dans leur quête absolue de placer chaque individu dans des boîtes. 

Nicolas Mudry