Hong Kong, un avenir incertain

Malgré des manifestations incessantes et massives menées depuis mars 2019 contre l’ingérence systématique des autorités chinoises à Hong Kong, les militants pro-démocratie n’ont pas pu empêcher la Chine d’accroître sa mainmise sur l’île et sur le continent asiatique dans son ensemble.

Hong-Kong : un territoire disputé sous influence sino-britannique

Loin d’être un long fleuve tranquille, l’histoire de Hong-Kong n’en est pas moins passionnante et riche en rebondissement.

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Principalement rattachée à la Chine impériale au cours de son existence, Hong-Kong fut conquise par l’Angleterre durant la guerre de l’opium (1839-1842) qui opposa les Anglais aux Chinois. Cet affrontement survint après que les autorités chinoises interdirent l’opium, drogue que les Britanniques vendaient en Asie. Suite à leur victoire, les Anglais prirent alors le contrôle de la ville et signèrent par la suite le « Traité de Nanking » en 1842 pour conserver Hong-Kong avant de s’emparer également, de Kowloon et des nouveaux territoires en 1898 avec la « Convention de l’Extension ». Ce nouvel accord prévoyait que les Britanniques garderaient ces territoires durant les 99 années à venir. 

Durant cette période où Hong-Kong est une colonie britannique, elle devient une ville prospère passant ainsi de petit port de pêche à un centre d’immigration massive où les flux de populations du monde entier se rencontrent. Elle se présente également comme un refuge pour les Chinois qui fuient la répression et la dictature de Mao. La population hongkongaise passe ainsi de 7500 habitants en 1830 à 3 millions d’habitants en 1960 avant d’atteindre les 7,5 millions d’habitants en 2020. 

Jouissant d’une grande liberté sur le plan économique, Hong Kong deviendra l’un des NPI (nouveaux pays industrialisés) et des « 4 dragons », pays en plein essor économique dans les années 1990. Ainsi, en 1997, l’économie de l’île représente 20% de l’Economie chinoise et devient au cours de cette décennie une place financière majeure dans le monde (3ème derrière New York et Londres aujourd’hui). La ville offre un accès direct au marché économique occidental à la Chine. Pour refléter cette progression économique, un chiffre simple : le PIB par habitant a été multiplié par 15 depuis 1990. De ce fait, le revenu par habitant en 2017 de Hong-Kong était de 61 000 dollars américains, soit le 18e le plus élevé au niveau mondial. A titre de comparaison, la même année, celui de la Chine était de 16 600 dollars américains, soit environ 3,5 fois inférieur à celui de Hong Kong.

Avant sa rétrocession à la Chine en 1997, Hong Kong devait, au regard de l’accord passé entre Britanniques et Chinois, conserver son système politique, judiciaire et son mode de vie. Une opposition idéologique marquée entre la Chine continentale et Hong Kong accéléra sans doute la violation du célèbre principe « un pays, deux systèmes ». Il est vrai que depuis ce fameux 1er juillet 1997, l’ingérence répétée de la Chine dans les affaires de Hong Kong agace les citoyens. « Région administrative spéciale », l’île au sud-est de la Chine jouit d’un certain nombre de privilèges tels que le droit de manifestation, une presse libre, une diversité politique, etc…que la Chine semble bafouer depuis la rétrocession. 

Ce musèlement systématique de toutes formes d’opposition aux autorités chinoises a fait émerger des manifestations de grande ampleur ces dernières années…

Le rejet d’une sujétion au pouvoir de Pékin

ongkong : qu'est devenue «la révolution des parapluies»?
« La révolution des parapluies » en 2014, symbole d’un combat pour la démocratie : source : Le Figaro

Le parti communiste chinois, Xi Jinping en première ligne, ne cesse de vouloir mettre la main sur des prérogatives qui ne sont pas de son ressort. Et cela alarme les Hongkongais qui sont encore dans une période de transition avec la garantie du principe « un pays, deux systèmes » jusqu’en 2047. Après cette date fatidique, advienne que pourra. Hong Kong sera « livrée » à la Chine qui pourra absorber la métropole asiatique afin d’assouvir ses désirs territoriaux expansionnistes. 

Mais l’écrit ne reflète apparemment pas la réalité. Dès sa rétrocession à « l’Empire du Milieu » les manifestants pro-démocratie n’ont cessé de défendre leur île et sa manière de fonctionner tant sur le plan politique, juridique et économique que démocratique. La connivence entre la Chine et l’exécutif hongkongais n’est plus une surprise et c’est cette porte d’accès voilée à Hong Kong qui pose problème. Cela a sans doute été en partie la cause des manifestations massives de ces dernières années. Retour sur deux mouvements contestataires rivalisant avec le pouvoir nationaliste chinois…

« La révolution des parapluies », ce nom vous dit peut-être quelque chose. Manifestations menées par des militants pro-démocratie, elles ont réuni des centaines de milliers de personnes entre septembre et octobre 2014. « La révolution des parapluies » tire son nom du moyen de défense (les parapluies) utilisé par les manifestants pour se défendre des gaz lacrymogènes. En grande partie portée par des étudiants souhaitant défendre les valeurs démocratiques, ces manifestations ont commencé suite à l’annonce des autorités chinoises de limiter la portée du vote au suffrage universel pour élire le chef de l’exécutif hongkongais avec une liste de personnalités loyales et proches politiquement de Pékin. Pas d’adversité politique donc pas de choix. Dès lors que cette décision était actée, quelque 200 000 manifestants sont descendus dans les rues pour protester contre cet affront direct à la démocratie telle que promise lors de l’accord entre Britanniques et Chinois. 

« La révolution des parapluies » fut le symbole d’un mouvement pacifiste où les heurts avec la police n’ont pas été nombreux. Un mouvement dont se sont inspirés les manifestants en 2019 mais où la radicalité a rapidement pris le pas sur la placidité. 

Malgré le bon élan démocratique apporté en 2014 suite aux mobilisations massives, cela n’a pas empêché Pékin de s’immiscer une nouvelle fois dans les affaires de Hong Kong et notamment sur des sujets qui portaient sur son autonomie politique et juridique. En découlent les manifestations les plus importantes que la « ville-monde » ait connues en 2019 depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. Le point de départ de tout cela : un projet de loi datant d’avril 2019 mis en place par le gouvernement pro-Pékin concernant la possibilité d’extradition vers la Chine continentale de « suspects ». Ces « suspects », définition plutôt large et trouble, devaient ensuite être envoyés vers la Chine continentale afin qu’ils soient jugés par la justice chinoise. Or, quand certains libraires sont emprisonnés en Chine pour avoir vendu des livres critiquant le pouvoir, l’objectif de Xi Jinping ne faisait déjà aucun doute. Il s’agissait de faire taire la critique à l’encontre du pouvoir et d’étouffer les voix contestataires. Par conséquent, les manifestants redoutaient que cette mesure vienne limiter les droits et les libertés publiques dans l’ancienne colonie britannique. Ce projet de loi témoignait de la dérive autoritaire de Xi Jinping prêt à tout pour enrayer toute contestation qui puisse affecter indirectement la Chine continentale. Dès lors, il n’en a pas fallu plus pour que la rue devienne le quartier général des manifestants, en majorité étudiants dans un premier temps mais très vite rejoints par des personnes de tout âge et de toute catégorie socio-professionnelle. 

Ce sont quelques millions de personnes (selon les estimations) qui ont manifesté lors de rassemblements réguliers en 2019. D’abord pacifiques, ces manifestations ont rapidement dégénéré à partir du mois de juillet 2019 alors même que le projet fût suspendu à partir du 15 juin. Trop tard, la mèche était allumée et les revendications toujours plus nombreuses. Ainsi, les manifestants ont formulé des demandes de réformes portant sur de nombreux domaines à la fois politique, juridique et sécuritaire. 

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Les violences policières ont fait office de catalyseur. Des voix se sont élevées contre un système qui tendait de plus en plus vers la disparition d’une des villes les plus influentes du monde telle qu’on la connait. Les actions coup de poing menées par les manifestants n’ont pas laissé de marbre la police et l’exécutif hongkongais. Les forces de l’ordre n’ont plus hésité à utiliser matraques, gaz lacrymogènes, jet d’eau…, pour repousser des militants pro-démocratie déterminés à défendre coûte que coûte leur mode de vie. 

Mais ces manifestations pour la démocratie ne semblent pas infléchir la politique de Xi Jinping, au contraire. Ce dernier se sentant lui-même attaqué, n’a pas hésité à promulguer une loi très autoritaire à l’encontre des manifestants et de l’opposition. 

La réponse juridique chinoise

Après de longs mois de contestation, le moins que l’on puisse dire est que la réponse chinoise s’inscrit dans une volonté de fermeté rimant avec des dispositions liberticides. Le 30 Juin à 23 heures, la loi de sécurité nationale est entrée en vigueur. La BBC note que cette étape intervient juste avant le 23e anniversaire de la passation du 1er juillet 1997. Selon Katrina Yu, journaliste à Al Jazeera, : « Il est très symbolique que cette loi ait été adoptée juste un jour avant l’anniversaire de la rétrocession de Hong Kong de la Grande-Bretagne à la Chine continentale », affirmant que c’était un jeu de puissance de la Chine. Selon Joshua Wong, activiste et figure du mouvement de contestation contre le pouvoir de Pékin, il s’agit bel et bien «de la fin de Hongkong tel que le monde la connaissait ».  Carrie Lam, la chef de l’exécutif local a tenté de tempérer les craintes en déclarant que « ce texte n’est certainement pas aussi sombre qu’il n’y paraît ». Cette prise de parole sonne creux et apparaît comme un déni dans un contexte de forte répression où de nombreuses arrestations liées à cette loi ont eu lieu. Dès le 1er juillet, dix personnes sont arrêtées pour avoir enfreint la nouvelle loi. Même issue pour 4 étudiants rattachés à un groupe indépendantiste ce mercredi 29 Juillet. La peur et le sentiment d’un âge d’or révolu occupent les esprits des locaux : « L’ancien Hong Kong est mort », « je me sens impuissant » ou encore « j’ai le sentiment que ma maison n’existe plus » peut-on lire dans les colonnes du Guardian.

Afin de comprendre le déferlement d’inquiétudes régnant parmi la population, il s’agit d’évoquer quelques passages de la loi.

Le contenu de la loi

Le texte punit 4 types de crimes : la subversion, le séparatisme avec l’Etat, le terrorisme ainsi que les collusions avec des forces étrangères. Un seuil minimal concernant les peines en lien avec la loi a été fixé à 3 ans de prison tandis que les crimes les plus graves sont passibles de prison à vie.

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Affiche vandalisée de la loi de sécurité nationale dans une station de métro à Hong Kong : ©Miguel Candela

Les « groupes, organisations et médias étrangers » seront soumis à la surveillance du gouvernement chinois. Les agences de renseignement du gouvernement seront présentes à Hong Kong et auront des pouvoirs qui iront au-delà de toutes les lois de l’île. En outre, elles seront immunisées contre la responsabilité pénale. Toute décision prise par la nouvelle commission de sécurité nationale chinoise sera également à l’abri de toute contestation judiciaire.

Le chef de la police peut également contrôler et supprimer toute information si elle comporte « des motifs raisonnables » de penser qu’elle viole la loi. De simples présomptions sont donc érigées au même rang qu’un fait avéré.

Le ton est donné. L’ingérence de Xi Jinping dans les sphères d’informations nationales et internationales cumulée aux prérogatives quasiment illimitées des services de renseignement semble assouvir davantage le désir hégémonique du géant mondial. Liberté d’expression ainsi que liberté d’information s’enfonçant dans une désuétude de plus en plus totale.

L’article 38, vitrine du totalitarisme d’Etat

Il exerce une juridiction extraterritoriale sur tous les citoyens non chinois. De ce fait, n’importe quelle critique en direction du PCC suffit à être constitutive d’une infraction, peu importe le lieu de résidence ou la nationalité de l’émetteur de celles-ci. Les médias taïwanais ont rapporté que les tribunaux chinois avaient sarcastiquement déclaré « qu’il y aurait 8 milliards de personnes qui devraient lire la loi sur la sécurité nationale » afin de ne pas la violer, et avaient affirmé avoir le droit légal de l’appliquer à quiconque. Bethany Allen-Ebrahimian, (journaliste pour Axios) suppose que l’inclusion de l’article 38 concerne surtout la diaspora en endiguant l’organisation dissidente au sein des communautés hongkongaises à l’étranger. 

Un choix concordant avec un impérialisme affirmé

Si la loi de sécurité nationale est particulièrement mal accueillie sur la scène internationale, peut-on vraiment être surpris de telles mesures au regard de la stratégie du pouvoir chinois ? En effet, l’aspiration à un contrôle étendu de territoires sur la mer de Chine amène l’empire du milieu à faire preuve d’une stratégie diplomatique que l’on pourrait qualifier d’expansionniste.

Selon Xi Jinping, toute la mer de Chine lui appartient. Cette doctrine demeure ostensiblement affirmée à travers ces paroles : “Nous n’abandonnerons pas un pouce du territoire qu’ont laissé nos ancêtres”. Le géant asiatique donne son veto à tout jugement de la part des instances judiciaires internationales qu’il ne reconnaît aucunement. Les remontrances de l’ONU dénuées de leur aspect coercitif (un constat qui n’est guère surprenant) n’altèrent pas les ambitions chinoises.

La posture de l’exécutif vis à vis de la situation à Hongkong n’est donc qu’une étape vers le renforcement du hardpower chinois. Les récents événements nous ont appris deux enseignements : La fin d’ « un état, deux systèmes » et l’enterrement de la politique de profil bas entamée par l’ancien président Deng Xiaoping.

                                                   Milan Busignies et Adrien Chapiron