Syd Barett, le génie oublié du Rock

Lorsqu’on évoque la grande période du Rock psychédélique et la décennie 1960, on a tendance à oublier le nom de Syd Barrett. Les années passant ont occulté la notoriété de celui qui fut pourtant une des grandes figures Rock de son époque. Membre fondateur de Pink Floyd, artiste en marge du système, compositeur de talent, figure libertaire, poète maudit ? Syd Barrett, c’est un peu tout cela à la fois et c’est ce que nous allons voir ici.

Roger Keith Barrett est né le 6 janvier 1946 à Cambridge, en Angleterre. Avant de se démarquer par son univers singulier, il grandit comme la plupart des adolescents britanniques de cette époque. Après avoir côtoyé un pensionnat aux règles strictes, il cherche à s’échapper de cet univers austère et trouve un refuge privilégié dans la musique. Comme les autres garçons de son âge, Roger se passionne pour le Rock’n Roll et se procure rapidement une guitare électrique, afin d’improviser ses propres compositions. Au début des années 60, le rock anglais est alors en gestation et ne ressemble en rien à ce qu’il sera ensuite. Des groupes phares comme les Beatles, les Kinks ou les Rolling Stones commencent toutefois à émerger. Mais pour le moment, la musique n’est pas la priorité du jeune Barrett. D’un tempérament littéraire et pratiquant le dessin, il s’inscrit en école d’art.
A l’université, celui qui commence à se prénommer « Syd » fricote toutefois avec des amis d’enfance devenus musiciens de Rock, comme David Gilmour et Roger Waters. Ce dernier a fondé un groupe du nom de Sigma 6, et ne tarde pas à entraîner Syd dans l’aventure. Waters est conquis par les talents d’écriture et de composition de son ami, et lui laisse une place prépondérante au sein de sa formation. En 1965, Syd Barrett crée ainsi un nouveau nom pour le groupe, en hommage à deux musiciens de blues qu’il adore : Pink Floyd. Le groupe se met rapidement au travail et effectue ses premiers concerts. La scène musicale est alors effervescente à Londres, et un basculement culturel d’ampleur semble s’annoncer. La musique, jusqu’alors terne et marquée par l’après-guerre, prend de la couleur au contact de cette nouvelle génération des « baby-boomers ». La technologie bouleverse la conception même de la musique, et l’arrivée d’un certain nombre de drogues sur le marché contribue à libérer les esprits et à précipiter les élans créatifs. Parmi elles, un composé chimique puissant qu’on appelle LSD. Cette drogue est décrite comme hallucinogène et provoquant des visions extraordinaires en déverrouillant de nouveaux champs de conscience. Les Pink Floyd ne font pas exception à la règle et comme tant d’autres groupes de cette époque, prennent goût au LSD.

Davantage que ses camarades, Syd Barrett est bouleversé par cette drogue. Passionné par la littérature, d’un caractère mélancolique et rêveur, il utilise l’acide pour s’évader où bon lui semble et fouiller les tréfonds de son esprit. Il y décèle très vite un potentiel artistique hors normes et consomme des doses de plus en plus fortes. Sous l’impulsion de Barrett qui prend de plus en plus des postures de leader, le groupe change radicalement son style et passe de reprises de blues et rock’n’roll à un jeu beaucoup plus expérimental et marqué par des improvisations planantes. A la même période sort l’album « Revolver » des Beatles, que Syd dévore de bout en bout. Véritables icônes de la jeunesse des sixties, les Fab Four ont eux aussi incorporé le LSD dans leur musique, qui prend des allures de plus en plus psychédéliques et élaborées. On parle désormais d’un choc générationnel ; en une poignée d’années, les mentalités et la société ont changé du tout au tout. Et bien sûr, Syd et ses camarades veulent en être.

Le groupe Pink Floyd devient très populaire au cours de l’année 1966, grâce à ses concerts lors desquels les musiciens développent un style psychédélique et expérimental. Les prestations intenses et
stroboscopiques menées par Barrett (alors chanteur et guitariste principal du groupe) sont de plus en plus remarquées. En pleine croisade psychédélique, le groupe signe un contrat en fin d’année et part enregistrer son premier album aux studios Abbey Road, où, à la même période, les Beatles composent le célèbre « Sgt pepper’s lonely hearts club band ». Dans cette phase d’explosion créative et de bouleversements sociétaux, Syd se sent véritablement pousser des ailes. En quelques mois, les Pink Floyd achèvent ainsi leur premier album The Piper at the gates of dawn, où l’intégralité des titres sont écrits et composés par Barrett. Avec les singles Arnold Layne et See Emily Play qu’il lâche en éclaireur au printemps 1967, le groupe affirme sa position d’outsider dans l’industrie. Dans la droite lignée de ces singles, l’album se révèle être une bizarrerie psychédélique sans précédents. Visiblement débridé par ses prises de LSD, Syd couche son imaginaire sur vinyle et livre un véritable chef d’œuvre. Très bien balancé entre ouvertures Pop et pistes expérimentales où le groupe récrée l’ambiance envoûtante de ses concerts, le disque est d’une liberté sans nom. On sent alors définitivement les portes s’ouvrir pour Barrett et ses compères, seulement…

Après l’ascension, la chute


Dès le milieu de l’année 1967, Syd commence à donner des signes de fatigue auquel ses amis ne prêtent pas vraiment attention. Dans ce moment de grande effervescence, chacun a conscience de rentrer dans l’histoire et l’introversion naturelle du chanteur n’incite pas les autres membres à s’inquiéter outre mesure.
Pourtant, la situation va vite empirer. De nombreux témoins (parmi lesquels Jimi Hendrix, dont les Pink Floyd ont assuré les premières parties) ont vu alors Syd s’enfoncer dans une consommation quasi-quotidienne de LSD, et lui ont parfois conseillé de ralentir. En effet, le chanteur montre alors les premiers symptômes de ce qui semble être un énorme craquage nerveux. Sous pression constante de la part de son groupe et des producteurs qui lui demandent de composer de nouveaux titres, devant assurer de nombreuses prestations face à un public grandissant, Syd ne supporte pas tout ce stress et part toujours plus loin dans l’acide. Il semble être de plus en plus déconnecté de la réalité, s’enferme chez lui des jours durant et lors de certains concerts, reste complètement immobile pendant toute la prestation, ne jouant qu’un seul accord de façon machinale. A l’automne 1967, Roger Waters est sérieusement préoccupé par le comportement erratique de son ami, et comprend qu’il y a urgence. Comptant toujours sur son talent d’écrivain-compositeur, il tente de le reléguer au studio le temps qu’il se remette sur pied, et engage David Gilmour comme nouveau guitariste pour le remplacer, tandis qu’il assure le chant lors des concerts. L’état mental de Syd s’est alors considérablement dégradé, la faute à une absorption trop fréquente de LSD, et à des doses trop fortes. L’air absent et le regard vide, il sera déclaré schizophrène des années plus tard. Pour
l’heure, il continue de composer dans l’ombre de Pink Floyd, et tourne une dernière vidéo promotionnelle avec le groupe pour le single Jugband Blues, extrait du futur deuxième album. Sur le clip, l’ancien leader apparaît à l’écart, présent sans l’être vraiment, l’esprit déjà ailleurs. Sans que personne ne se doute de grand chose, l’acide l’a démoli.

« Le monde est une illusion. Mais c’est une illusion que nous devons prendre au sérieux, car elle est réelle dans les limites de son extension. Nous devons trouver une façon d’être dans ce monde tout en n’y étant pas »

Aldous Huxley, auteur britannique qui a contribué à populariser les drogues hallucinogènes

En avril 1968, Roger Waters prend finalement la meilleure décision possible, à savoir exclure Syd Barrett du groupe. Sous sa direction qu’il retrouve après l’hégémonie créative de Barrett, le projet Pink Floyd prend une autre voie musicale. Progressivement, le groupe se détourne du psychédélisme pour s’initier au rock progressif et montrer la voie à une nouvelle vague de musiciens au début des années 1970. Syd fera quant à lui partie des brûlés vifs, de ces étoiles filantes qui auront traversé cette période du Summer of love et du Flower power. Aux côtés de Jimi Hendrix, Jim Morrison ou Janis Joplin, il a toute sa place en ayant offert au Rock une contribution de premier plan, qui a permis de faire avancer la musique populaire vers de nouveaux territoires. En vérité, des changements phénoménaux se sont produits lors de ces années, et il fut alors difficile pour les artistes d’en réchapper sans y perdre quelques plumes. L’époque était intense, sans demi-mesure, et l’on était bien moins informé sur les hallucinogènes et leurs dangers qu’aujourd’hui. Pour toujours, Syd Barrett fera partie de ces défricheurs de la musique Rock et nous lui devons un hommage pour cela.

Pendant un temps, Syd n’abandonnera pas ses ambitions Rock, et profitera de sa liberté retrouvée pour composer deux albums solo en 1970. Mais toujours fragile psychologiquement et terrorisé par la scène, ne trouvant pas son public car trop étrange, il sera contraint d’arrêter. Se retirant dès lors dans son appartement puis chez sa mère, il ne se consacrera plus qu’à la peinture et au jardinage et décédera d’un cancer du pancréas en 2006, à l’âge de 60 ans. The dream is over.

Romain Bonhomme-Lacour

Ci-joint quelques compositions parmi les plus marquantes de Syd pour Pink Floyd :
https://www.youtube.com/watch?v=H3DGpINHX5Q (Arnold Layne)
https://www.youtube.com/watch?v=f35gUESUFvU (Lucifer Sam)
https://www.youtube.com/watch?v=FX-G7Tpjx5U (Pow R. Toc. H.)
https://www.youtube.com/watch?v=2PoLaX4IA_0 (Bike)

R.I.P. Syd Barrett