Alexandria Ocasio-Cortez : la nouvelle icône de la gauche américaine, symbolique du clivage politique aux Etats-Unis

Une élection surprise à la Chambre des Représentants après une campagne de terrain acharnée

Née dans le Bronx le 13 octobre 1989 de parents immigrés de Puerto Rico, Alexandria Ocasio-Cortez, dite AOC, vit dans une famille de classe moyenne dans le Bronx d’abord puis dans la ville de Yorktown. Durant son cursus secondaire, elle se spécialise notamment en microbiologie et obtient à ce titre le second prix de l’ISEF (Intel International Science and Engineering Fair) pour une recherche effectuée sur l’effet des antioxydants, ce qui lui vaudra d’avoir un astéroïde nommé après elle. Elle commence doucement à s’intéresser à la politique durant ses années secondaires et universitaires, faisant notamment un stage auprès du Sénateur démocrate Ted Kennedy, et obtient avec mention en 2011, après un cursus effectué à l’Université de Boston, un baccalauréat universitaire des arts en relations internationales, mineure économie.

En raison de la mort de son père en 2008 d’un cancer des poumons, elle décide durant ses études de retourner vivre dans le Bronx afin d’aider financièrement sa mère (alors femme de ménage et conductrice de bus) en devenant serveuse dans un bar. Cette expérience en tant qu’étudiante de classe moyenne confrontée aux conséquences de la crise de 2008 et aux problèmes du système de sécurité sociale et de la crise de logement est selon elle la principale raison de son engagement politique actif. Elle fait campagne durant les primaires démocrates de 2016 pour Bernie Sanders.

En avril 2018, elle décide de se présenter aux primaires démocrates pour élire la personne représentant le 14ème district de New York (correspondant au Bronx et une partie de Queens, à majorité hispanique), soutenue notamment par plusieurs organisations progressistes souhaitant battre des représentants démocrates installés mais jugés trop modérés. Ce district, jusqu’ici représenté par le démocrate Joe Crowley depuis 1999 qui, en raison de sa puissance grandissante au sein du parti, n’avait pas connu de challenger durant des primaires depuis 2004, lui était notamment favorable en raison de la population hispanique. Jugé trop modéré et loin des aspirations des habitants du district, il était cependant favori en raison du soutien d’une majorité du parti démocrate, et donc notamment d’un financement conséquent. Son manque de notoriété dans son district, ainsi qu’une campagne de terrain remarquée par les progressistes et acharnée menée par AOC, lui feront perdre la primaire à 43,3% contre 56,7% pour Alexandria Ocasio-Cortez. Le district étant majoritairement démocrate, cette victoire aux primaires lui assure une large victoire à l’élection générale, et elle est élue à la Chambre des Représentants avec 78% des voix.

A l’âge de 29 ans, elle devient la plus jeune femme à être élue dans cette chambre du Parlement. Son élection, alors que son rival durant la primaire était pressenti pour monter en rang au sein du Parti démocrate et qu’elle se revendique fièrement comme faisant partie des Democratic Socialists for America (DSA), est l’un des faits marquants des élections des mid-terms de 2018, et poursuit le débat sur un virage à gauche du parti. Sa jeunesse mais aussi son talent oratoire et son programme novateur font vite d’elle une icône des médias.

Un début remarqué au Congrès avec un positionnement politique clair et assumé : le socialisme démocratique

Assumant son positionnement résolument ancré à la gauche du parti démocrate, elle participe avant même sa prise de fonction à une manifestation de jeunes engagés dans la lutte contre le changement climatique, devant le bureau de la chef des démocrates à la Chambre des Représentants Nancy Pelosi, indiquant alors que la lutte pour le climat serait l’une de ses priorités. Elle votera cependant pour elle en tant que Présidente de la Chambre des Représentants, considérant qu’elle est la plus progressiste des candidats. Elle prête serment le 3 janvier 2019, et choisit de siéger dans le Comité sur les Services Financiers (sous-comité sur la protection des investisseurs, l’entreprenariat et les marchés capitaux) et le Comité de Surveillance et de Réforme du Gouvernement (sous-comité sur les droits et libertés civils, sous-comité sur l’environnement).

Très vite, ses interventions au Congrès sont largement remarquées et deviennent virales, notamment lorsqu’elle met en relief les problèmes éthiques concernant les moyens de financement du Président et des membres du Congrès (la vidéo devient la vidéo politique la plus vue sur Twitter avec 41,6 millions de vues)[2], ou lorsqu’elle interroge l’ex avocat de Donald Trump, Michael Cohen, et obtient de lui des informations sur les arrangements possiblement illégaux du Président[3].

En plus de ce travail remarqué durant les auditions, elle présente le 7 février 2019 son premier grand texte législatif : le Green New Deal. Plan ambitieux dans la lutte pour le climat et la justice sociale, inspiré du New Deal de Roosevelt et prévoyant notamment un plan sur dix ans de mobilisation économique pour cesser l’utilisation d’énergies fossiles et investir massivement dans l’infrastructure du pays, il est vite soutenu par toutes les organisations luttant pour l’environnement mais crée un débat vif, et parfois violent, notamment dans le camp des Républicains. Il est notamment soutenu par le Sénateur Bernie Sanders, la Sénatrice Elizabeth Warren et le Sénateur Ed Markey, trois des sénateurs du caucus démocrate les plus progressistes. Le plan est rejeté au Sénat, à majorité républicaine, le 26 mars 2019, mais demeure une proposition de loi de justice économique et sociale majeure tant elle aura lancé de débats et de controverses, mais aussi inspiré d’autres pays.

Conférence de presse de présentation du Green New Deal, le 07 février 2019

Le progressisme de ses positions, voire leur radicalité, s’étend à tous les domaines politiques : elle est en effet considérée plus à gauche que le Sénateur Indépendant et candidat à la présidentielle Bernie Sanders. Elle souhaite notamment la fin de cette ère de capitalisme financier, la gratuité de l’université pour tous, un système de sécurité sociale à payeur unique tel qu’il existe en Europe, l’annulation des dettes étudiantes. Ces positions sont assez partagées dans le camp progressiste américain et font peu débat en son sein, contrairement à d’autres beaucoup plus controversées : contrôle strict des armes à feu, abolition de l’agence américaine en charge du contrôle de l’immigration et des frontières (ICE) et naturalisation de toutes les personnes immigrées sur le sol américain, abolition ou réforme du Département de la Sécurité Intérieure instauré en 2001 après les attentats du 11 septembre (DHS). Elle compare son projet politique aux pays scandinaves et européens, et assure ne pas être socialiste (le mot étant connoté très péjorativement outre-mer, car associé à Cuba et au Venezuela), mais socialiste démocratique. Ce positionnement assumé lui vaut d’être l’une des figures politiques les plus attaquées, parfois même dans son propre camp.

L’illustration de la violence du débat politique américain depuis la présidentielle de 2016

            Dès son élection, elle fait l’objet d’attaques vives et gratuites, parfois sexistes, de la part du camp Républicain, notamment lorsqu’ils diffusent une vidéo d’elle dansant sur un toit lorsqu’elle était plus jeune, pensant la ridiculiser mais la rendant sympathique envers une bonne partie de la jeunesse. Le parti démocrate et ses officiels décident un temps de l’ignorer, considérant son élection et donc son importance politique comme mineures : Nancy Pelosi qualifiera de manière méprisante le Green New Deal « the green dream or whatever » (« le rêve vert ou je ne sais quoi »). Ce comportement change dès lors qu’elle prend de l’importance sur la scène politique, et malgré des divergences majeures et toujours présentes (notamment lorsqu’elle vote différemment des consignes du parti ou soutient des candidats se présentant dans des primaires face à des élus démocrates), ses relations avec le parti sont aujourd’hui davantage apaisées, même si son positionnement politique reste jugé minoritaire par le parti et la plupart des officiels et parfois qualifié durement.

AOC et la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants Nancy Pelosi

Elle fait cependant l’objet d’attaques incessantes de la part des Républicains. C’est ainsi qu’elle et les membres du « Squad » (un groupe de quatre représentantes au Congrès, progressistes et de couleur dont elle fait partie) sont attaquées par le Président Donald Trump dans un tweet du 14 juillet 2019, dans lequel il affirme notamment qu’elles devraient « retourner dans leur pays d’origine et les aider » au lieu de critiquer le gouvernement, alors que trois de ces quatre femmes sont nées aux Etats-Unis. Ces propos feront l’objet d’une résolution de condamnation, votée et approuvée par la Chambre des Représentants le 15 juillet 2019.

Après des propos comparant les centres de détention pour personnes migrantes illégales à des camps de concentration ayant fait polémique, elle y effectue une visite en juillet 2019, durant laquelle elle atteste notamment que certaines femmes sont forcées de boire l’eau des toilettes afin d’avoir accès à de l’eau. Ces propos sont moqués et ridiculisés par le parti républicain qui remet notamment leur véracité en cause, mais confirmés par celle-ci sous serment lors d’une audition au Congrès.

Le 21 juillet 2020, il est rapporté qu’elle a été confrontée par deux membres de la Chambre des Représentants républicains, Ted Yoho et Roger Williams, qui lui ont dit qu’elle était « dégoutante » et qu’elle avait perdu l’esprit, après des commentaires qu’elle avait fait faisant le lien entre criminalité et pauvreté. Alors qu’elle s’en allait, Ted Yoho l’aurait alors insulté de « fucking bitch ». Il s’excuse sans la nommer le 22 juillet au sein de la Chambre, et elle lui répond le lendemain en faisant un discours devenu viral sur le privilège masculin et le caractère systémique des comportements sexistes.

Vers un destin politique d’envergure ?            

Soutien de Bernie Sanders en 2016 et en 2020, elle fait désormais partie d’une task force ayant pour objet de préparer l’hypothétique future administration du candidat démocrate à la présidentielle Joe Biden. En juin 2020, elle gagne haut-la-main sa primaire avec 72% des voix, lui assurant d’être réélue en novembre à la Chambre des Représentants. Tandis que certains la voient comme la Secrétaire au Travail ou ambassadrice à l’ONU dans une administration Biden, il est peu probable qu’elle soit retenue pour un tel poste, tant les divergences entre les deux sont nombreuses, bien qu’elle le soutienne officiellement (elle a indiqué que si le système américain avait plus de deux partis viables, ils ne seraient pas dans le même). Il est plus sûr de parier sur une candidature en tant que Sénatrice de New York, Maire de la ville ou Gouverneure de l’Etat : avant peut-être une candidature à la présidentielle, une fois qu’elle aura dépassé 35 ans ? En attendant, elle a formé des comités de soutien destinés à faire émerger de nouveaux candidats partageant ses positions, parfois dans le cadre de primaires face à des élus démocrates, ce qui continue de lui assurer l’inimitié de nombreux de ses collègues.

Maxime Col