Le Wakashio, une catastrophe pour l’île Maurice

Le 25 juillet dernier, un navire japonais, le Wakashio, s’est échoué sur le récif corallien mauricien, au large de Pointe d’Esny. La fuite de carburant, commencée le 6 août, constitue une catastrophe environnementale sans précédent pour l’île Maurice. Cette-dite catastrophe crispe encore davantage les critiques des mauriciens envers leur gouvernement. 

Douze longs jours d’attente…

La question se lit sur toutes les lèvres mauriciennes : comment un bateau échoué depuis douze jours à l’entrée du lagon mauricien a-t-il pu causer une marée noire ? « Du 25 juillet (date de l’échouement) au 6 août (quand les premières fuites ont été constatées), les autorités mauriciennes n’ont rien fait », déclare Nad Sivaramen, directeur des publications du groupe de presse La Sentinelle, interrogé par nos soins. « Elles ont invoqué des règlements internationaux qui régissent les activités maritimes, selon lesquels un pays tiers ne peut intervenir sur un bateau battant pavillon étranger (ici panaméen) et que c’est à l’armateur (ici japonais) d’enclencher les démarches avec l’assureur du bateau (également japonais) ». Cette explication ne passe pas auprès de la population locale. « Les mauriciens estiment que le gouvernement aurait du protéger le pays car, dans ce cas précis, le bateau est entré illégalement dans nos eaux territoriales », poursuit Nad Sivaramen. Le gouvernement aurait-il approuvé la présence du vraquier dans ses eaux ? Il est en effet inconcevable de penser qu’un navire aussi imposant aurait pu pénétrer la zone mauricienne sans que les autorités du pays ne réagissent si elles souhaitaient réellement s’y opposer. Le mystère reste encore plus grand sur ces douze jours d’inaction uniquement arrêtés par la fuite d’hydrocarbures du 6 août dernier. 

Boudins fabriqués par des volontaires mauriciens pour endiguer la progression de la marée noire

La société japonaise Nagashiki Kisen, propriétaire du navire, a déjà annoncé qu’elle allait mettre la main à la poche pour subvenir aux dommages financiers causés par la catastrophe. Sur place, les réactions ont été rapides. « Les citoyens ont pris les devants, réalisant qu’ils ne pouvaient pas compter sur les autorités qui ont tardivement, soit le 6 août au soir, lancé un SOS à l’aide internationale. C’était bien trop tard », affirme Nad Sivaramen. Jérémy, un jeune actif mauricien travaillant dans une banque, fait partie des nombreux volontaires mauriciens à avoir apporté leur assistance dans la zone endommagée. « Je n’ai pas hésité une seule seconde à amener ma contribution. Je me suis rendu au plus près, à Rivière des Créoles, pour aller faire des boudins (bouées faites de bagasse de cannes et de bouteilles en plastique) ». Cette vague volontaire venant de toute l’île a été saluée. « Je suis vraiment émerveillé face à cet élan de solidarité et de mauricianisme. Il n’y avait pas de différence de couleurs ! Nous étions un et travaillions ensemble pour le même but », se réjouit Jérémy. Une collecte de cheveux a même été organisée pour fabriquer ces bouées dans le but d’absorber l’huile. Insuffisant cependant. « Heureusement que l’aide française est arrivée, sans tarder, après le SOS du 6 août – avec des bouées bien plus efficaces », souligne le directeur des publications de La Sentinelle. En plus du soutien de la France, d’autres pays ont apporté leur aide à l’île Maurice, comme l’Allemagne et l’Afrique du Sud. « Mais pas les Etats-Unis, ni la Grande-Bretagne avec qui Maurice a un différend autour de Diego Garcia. En revanche, l’absence de l’Inde qui a un intérêt à Agalega (archipel au Nord de l’île Maurice et appartenant à cette dernière, ndlr) fait sourciller plus d’un », note tout de même Nad Sivaramen. 

… et des critiques légitimes

Si la population mauricienne n’a pas hésité à se porter volontaire dans la zone touchée, elle n’a néanmoins pas oublié de critiquer le gouvernement, pointé du doigt avec véhémence depuis le début de la catastrophe. Cette dernière a finalement exacerbé les tensions qui régnaient sur l’île malgré la bonne gestion de la crise sanitaire de la Covid-19. « En sus de la colère, l’incompréhension règne. On est vraiment dépité que le gouvernement ait pris autant de temps pour réagir à cette catastrophe écologique. D’autant plus que la fuite à ce moment-là était belle et bien réelle, car le vraquier se situait dans une zone marine très protégée et très appréciée des locaux. Je pense personnellement qu’on aurait pu éviter ce drame. Nous sommes tous très remontés face aux autorités ! », s’agace Jérémy. Les conséquences politiques seront sûrement dévastatrices pour Pravind Jugnauth, le Premier Ministre qui avait succédé à son père démissionnaire en 2017 avant d’être réélu en 2019. « Neuf mois après sa victoire aux législatives (décembre 2019), le gouvernement de Pravind Jugnauth connaît une baisse de popularité, à écouter ou lire les commentaires de ses propres agents dans la rue et sur la toile. Les élections municipales et villageoises, prévues l’an prochain, confirmeront ou pas cette baisse de popularité », remarque Nad Sivaramen. 

A l’heure où ces lignes sont écrites, Pravind Jugnauth a annoncé que tout le carburant avait été pompé, juste avant que le bateau ne se brise en deux le samedi 15 août. Une nouvelle marée noire a été évitée mais celle ayant sévi à partir du 6 août montre déjà son côté dévastateur. Elle a eu lieu au sud-est de l’île, non loin de Pointe d’Esny. Les 1000 tonnes d’hydrocarbures déversées dans le lagon ont atteint les côtes, polluant toute la zone maritime et les plages de Blue Bay et des alentours de Mahébourg. La célèbre île Mouchoir Rouge et sa case rouge sont atteintes, tout comme l’île aux Aigrettes. La Montagne du Lion veille au loin, semblant assister avec impuissance mais dignité à sans aucun doute la plus grande catastrophe environnementale de l’île Maurice. Il faudra des années à Blue Bay, dont le nom évoque la pureté des eaux turquoises de cet endroit paradisiaque prisé par le cinéma indien, pour retrouver son état normal. En attendant, la faune et la flore ont déjà succombé dans la marée noire, les mangroves si importantes contre l’érosion se retrouvent attaquées par l’huile et des poissons se sont échoués sur les plages noircies. Dans ce triste spectacle, seule reste l’abnégation des mauriciens. Et désormais, une grande méfiance envers leurs autorités. « La population travaille plutôt avec les ONGs, compagnies privées, etc., et ce sont elles qui coordonnent l’ensemble des opérations que les mauriciens peuvent faire (boudins, nettoyage des plage, etc.). On s’adapte aux besoins et changements qu’il y a » explique Jérémy. Il salue également le travail des médias au plus près de la catastrophe. « Heureusement qu’ils sont présents, car ce sont eux nos « voix et porte-paroles ». Sans eux, sans une bonne communication, nous serions dans le pire des cas. Il n’y aurait peut-être pas autant d’actions de notre part. On peut être fier d’eux. Surtout des médias privés »L’Express, qui appartient au groupe La Sentinelle, se retrouve désormais en porte-parole de la contestation, surtout depuis que certains de leurs journalistes se sont vus refuser l’accès à une conférence de presse de Pravind Jugnauth le mardi 11 août dernier, une erreur de plus pour le Premier Ministre mauricien, qui ne semble pouvoir compter que sur la télévision nationale, MBC. 

Une catastrophe environnementale et économique

En plus de la catastrophe environnementale, Maurice redoute désormais les conséquences économiques d’une telle marée noire. Pour les pêcheurs, si nombreux à Mahébourg, le naufrage du Wakashio représente une perte certaine. A vrai dire, les Mauriciens oeuvrant aujourd’hui pour contenir le fioul ayant envahi le lagon s’engagent surtout pour que celui-ci ne se déporte pas vers d’autres zones comme la magnifique île aux Cerfs située un peu plus au Nord. L’île Maurice et ses habitants dépendent beaucoup trop de l’océan Indien pour laisser la vague d’hydrocarbures s’en prendre un peu plus à son littoral. Le secteur du tourisme, déjà soumis à l’austérité forcée à cause de la pandémie en cours, risque de se retrouver un peu plus sous l’eau. C’est ce que craint également Nad Sivaramen. Pour lui, les conséquences économiques se chiffrent « en milliards, certes, mais difficile à chiffrer pour l’heure. Le tourisme – 23 % du PIB – risque de souffrir le plus ». 

La vague d’hydrocarbures a déjà bien endommagé les plages de la zone affectée

Quant à la biodiversité de la zone maritime impactée, le désastre sera impossible à mesurer tant il est grand. La marée noire a touché deux espaces protégés comptant un nombre important d’espèces endémiques. « Quand tout cela sera derrière nous, il faudra analyser froidement tous nos manquements. Sur le plan écologique, le gouvernement a fait preuve d’immobilisme, d’irresponsabilité et d’incompétence. Cela relève-t-il de la négligence criminelle ? On interrogera les organismes internationaux le moment voulu », conclut Nad Sivaramen. 

Crédits photos : Jérémy

Nicolas Mudry