Kamala Harris : L’itinéraire politique d’une candidature historique à la vice-présidence des Etats-Unis (1/2)

Le 11 août 2020, après des semaines de spéculations et d’entretiens avec plusieurs femmes politiques considérées pour le poste, Joe Biden a enfin annoncé qui il avait choisi pour rejoindre le ticket présidentiel démocrate à ses côtés : il s’agit de Kamala Harris, sénatrice de Californie et ancienne rivale lors les primaires démocrates.

Kamala Harris est seulement la troisième femme candidate à la vice-présidence après Géraldine Ferraro, colistière du démocrate Walter Mondale en 1984, et Sarah Palin, colistière du républicain John McCain en 2008. Elle est également la première femme noire et d’origine indienne à être présente sur un ticket présidentiel d’un des deux principaux partis politiques américains. Aussi, si l’on en croit les sondages, il est fort à parier qu’elle sera la première femme élue à la vice-présidence.

Mais qui est Kamala Harris ? Quel est son parcours et son positionnement politique ? Et pourquoi ce choix s’est-il imposé à Joe Biden ?

Les débuts difficiles mais remarquables d’une fille de parents immigrés

            Née le 20 octobre 1964 à Oakland, en Californie, Kamala Harris est la fille d’une mère indienne, docteure en endocrinologie, ayant immigré aux Etats-Unis en 1960, et d’un père jamaïcain, professeur d’économie, arrivé aux Etats-Unis en 1961. Elle a une soeur cadette, Maya Harris, qui joue un rôle très important dans sa carrière politique. Kamala Harris crédite ses parents pour l’avoir très tôt confrontée à ce monde et ses enjeux, eux qui militaient notamment pour les droits civiques. Ils divorceront lorsqu’elle sera âgée de sept ans.

Kamala Harris grandit tout d’abord au centre de la ville de Berkeley, en Californie, avant de rejoindre le quartier ouest, connu pour concentrer une population majoritairement afro-américaine. A l’époque, les écoles maternelles et primaires étaient en pleine déségrégation. De fait, des enfants, dont Kamala Harris, ont été emmenés en bus dans des établissements scolaires qui accueillaient autrefois 95% de personnes blanches afin de garantir une mixité. Ce vécu difficile fera l’objet, lors des primaires démocrates, d’un échange houleux entre elle et Joe Biden, accusé en tant que sénateur de s’être opposé à ce programme de déségrégation.

A l’âge de douze ans, Kamala Harris et sa sœur suivent leur mère au Québec où celle-ci obtient un poste d’enseignante-chercheuse. Kamala y poursuit sa scolarité dans un collège Francophone appelé Notre-Dame-des-Neiges et obtient son diplôme de fin d’études secondaires au Lycée Westmount.

Elle poursuit ses études à l’Université d’Howard, une université historiquement noire à Washington. Elle fait alors partie de la première sororité afro-américaine : Alpha Kappa Alpha. C’est à cette période qu’elle devient stagiaire pour le Sénateur de Californie Alan Cranston. Elle sort diplômée de cette école en sciences politiques et en économie en 1986.

Kamala Harris retourne ensuite en Californie afin d’y étudier le droit grâce au programme d’opportunité d’obtention d’une éducation juridique destiné à aider et à intégrer les étudiants de milieux défavorisés. Elle y obtient un Juris Doctor en droit en 1989 et est admise au barreau de Californie en juin 1990.

Elle est engagée comme Procureure de District pour le comté d’Alameda en Californie avant d’être nommée en 1994 à ses premiers postes politiques en tant que membre du Comité d’Appel pour l’Assurance Chômage et membre de la Commission d’Assistance Médicale de la Californie.

En 1998, Kamala Harris devient Procureure assistante de District auprès du Procureur du District de San Francisco Terence Hallinan, avant d’y devenir Cheffe de la Division Criminelle. Elle était notamment en charge de poursuivre les cas d’homicides, de vols et d’agressions sexuelles. Après un différend s’agissant de la possibilité de juger des enfants mineurs dans des tribunaux de droit commun et non dans une juridiction spécialisée, option à laquelle elle s’opposait mais défendue par son employeur, elle quitte ce poste et rejoint en août 2000 le cabinet de l’avocate Louise Renne, s’occupant alors des cas d’abus et de négligences envers les enfants.

Lancement officiel de sa carrière politique avec son élection historique en tant que Procureure du District de San Francisco (2004-2011)

Kamala Harris et Nancy Pelosi le 30 mars 2004

            Dès 2002, Kamala Harris ambitionne de se présenter à l’élection de Procureur du District de San Francisco face à son ancien employeur et candidat à sa réélection, Terrence Hallinan. Elle se lance dans la campagne en obtenant que le parti Démocrate s’abstienne de soutenir ce dernier, et doit alors faire face à de nombreux obstacles : la campagne est violente, Kamala Harris faisant l’objet d’attaques misogynes régulières. Elle est par ailleurs condamnée à une amende pour avoir violé les lois de financement de campagnes électorales de la ville, et doit faire face à un déficit de notoriété. Elle arrive cependant à se qualifier au second tour, obtenant 33,6% des voix contre 35,8% pour Hallinan.

Elle décide alors de l’attaquer frontalement, avançant qu’elle avait quitté son poste en raison de disfonctionnements au sein du bureau du Procureur, et que ce dernier avait un bilan désastreux en matière de lutte contre la criminalité, obtenant trop peu de condamnations, et acceptant des négociations de peine, notamment en cas de violence domestique. Elle s’impose au second tour avec 56,5% des voix et devient la première Procureure de District de couleur dans l’État de Californie. Elle se représentera en 2007 sans opposition, et sera ainsi largement réélue à 98,5% des voix.

Durant ces deux mandats, le taux de condamnations augmentera sensiblement, notamment s’agissant du trafic de drogues. Son bilan est contrasté : bien qu’elle ait obtenu l’avancée de certaines causes jugées progressistes (création d’une Unité sur les Crimes Environnementaux, augmentation des condamnations pour les crimes violents, création d’une Unité sur les Crimes commis avec Armes à feu, création d’une Unité sur les Crimes Haineux touchant la communauté LGBT, programme de réinsertion pour les délits non violents commis par une personne âgée de 18 à 30 ans et réduction des récidives, refus de requérir la peine de mort), son bilan est jugé en partie négativement par l’aile gauche de l’électorat et du parti, jugeant notamment qu’elle défend une vision répressive du droit, s’appuyant sur certaines affaires ou initiatives ayant eu lieu sous ses mandats (condamnations pour des infractions en lien avec la marijuana, défense du système de libération sous caution, recours à la « loi des trois coups » déclenchant automatiquement une peine de prison de 25 ans en cas de troisième infraction, poursuites des parents en cas d’absentéisme répété pouvant aller d’une contravention de $2,500 jusqu’à un an d’emprisonnement).

Son élection historique en tant que Procureure Générale de l’État de Californie (2011-2017)

Kamala Harris prêtant serment lors de son inauguration en tant que Procureure Générale de la Californie, le 3 janvier 2011

Le 12 novembre 2008, elle annonce sa candidature au poste de Procureur Général de la Californie. Soutenue par les deux Sénatrices de l’État, Dianne Feinstein et Barbara Boxer, et par la Présidente démocrate de la Chambre des Représentants et élue de Californie Nancy Pelosi, elle gagne la primaire avec 33,6% des voix, et s’impose face au candidat Républicain Steve Cooley avec 46,1% des voix contre 45,3% pour son adversaire.

Elle devient alors, après son inauguration le 3 janvier 2011, la première Afro-Américaine, première Indienne et première femme élue à ce poste. Elle sera réélue en 2014 avec 57,5% des voix face au Républicain Ronald Gold. Son bilan est une fois de plus contrasté.

Elle continue la criminalisation et la poursuite pénale de l’absentéisme chronique, met en place au sein des forces de police une formation sur le biais implicites notamment selon la couleur de peau, tout en généralisant le port d’une caméra pour chaque officier de police et en lançant des investigations en cas de violation des droits civiques.

Elle continue par ailleurs son programme de réinsertion sociale et de diminution du taux de récidive pour les personnes âgées de 18 à 30 ans. Elle refuse cependant de soutenir des propositions ayant pour objet de réformer la justice criminelle et notamment d’éviter des condamnations injustes (elle est accusée d’avoir gardé de nombreuses personnes incarcérées en utilisant des techniques procédurales discutables alors qu’elles étaient innocentes). Elle a fait appel lorsque la condamnation à mort d’un tueur et violeur a été annulée, mais avance n’avoir agi ainsi que pour des raisons juridiques et non pour défendre la peine de mort.

Elle réussit à obtenir plusieurs amendes en matière de fraudes de la part d’assureurs ou de banques, même s’il lui est souvent reproché d’avoir préféré trouver des accords plutôt que de les poursuivre pénalement, allant parfois même jusqu’à refuser les plaintes en la matière, avançant une fois de plus qu’elle ne faisait qu’appliquer le droit.

Elle obtient un engagement des grandes compagnies (Apple, Facebook, Google…) sur la protection des informations privées des utilisateurs, notamment s’agissant des applications et du recueil de données qu’elles exécutent, et obtient plusieurs accords avec amendes pour les entreprises violant ces droits à la vie privée. Elle crée une unité destinée à protéger la vie privée sur le net, à combattre le vol d’identité et à repérer les fuites de données.

Elle refuse de défendre l’amendement de l’État de Californie adopté en 2008 et interdisant de fait le mariage entre personnes de même sexe, avançant en 2013 que cet amendement était inconstitutionnel. En juin 2013, l’amendement est annulé de facto par la Cour Suprême. Elle se bat cependant devant les tribunaux pour refuser d’accorder les soins médicaux nécessaires à une personne transgenre emprisonnée.

Elle obtient de nombreux accords contre des entreprises industrielles ou pétrolières qui acceptent de payer des amendes parfois lourdes pour les dégâts environnementaux causés.

Elle crée une unité spéciale destinée à s’occuper des nouveaux crimes ayant eu lieu sur internet, notamment le harcèlement et le revenge porn. Elle décide de faire tester de nouveau tous les échantillons d’ADN stockés dans les affaires de violences sexuelles non poursuivies jusqu’alors mais pouvant désormais l’être grâce à cette avancée scientifique et technologique.

Enfin, elle poursuit férocement les membres de gangs et trafiquants de drogue, d’armes ou de personnes, requérant dans ces cas des condamnations lourdes, et obtient la signature d’un accord avec le Mexique ayant pour objet le renforcement de la coopération en la matière.

Aussi, bien que de réelles avancées lui soient attribuées durant ses deux mandats (lutte contre les violences sexuelles, programme de réinsertion, avancée en matière de violences policières et de leur recensement, obtention de plusieurs amendes conséquentes envers des assureurs, banques et sociétés industrielles), sa défense assumée de la répression dans certains domaines, son refus de poursuivre pénalement la plupart des grands groupes ou de soutenir des réformes de la procédure pénale lui valent encore aujourd’hui l’inimitié de nombreux démocrates faisant partie de l’aile gauche du parti.

Maxime Col