La Révolution d’Amarna ou le mirage monothéiste

Il y a maintenant deux ans, Sandrine Messaoudene publiait dans Ap.D Connaissances un article intitulé « Néfertiti et Akhenaton : couple subversif de l’Égypte antique ». Elle y présentait les nouveautés qu’avait introduit l’un des couples les plus célèbres de l’histoire égyptienne notamment dans la religion et l’art. C’est de la question de la nature de la réforme religieuse introduite par Amenhotep IV-Akhenaton et son épouse que nous discuterons dans cet article. Réforme religieuse que Sandrine Messaoudene qualifie, suivant les travaux de « certains historiens », de « premier vrai monothéisme ». La nature précise de cette expérience fut en effet pendant longtemps un point de débat entre les spécialistes. Si l’on se réfère au Dictionnaire des religions de Mircea Eliade et Ioan P. Couliano, il semble que trois labels aient été proposé : hénothéisme, monolâtrie et monothéisme. Nous n’aborderons pas la question de la monolâtrie puisque celle-ci est une variété d’hénothéisme. Nous sommes donc face à deux possibilités pour nommer ce que l’on a appelé la Révolution d’Amarna : monothéisme ou hénothéisme.

La Révolution d’Amarna, du nom du site archéologique de la ville fondée par Amenhotep IV-Akhenaton, est un court moment de l’Histoire de la civilisation égyptienne aux alentours de -1346/-1344 à -1338/-1337. Il s’agit de la disparition du culte d’Amon comme culte royal remplacé par celui du dieu Aton. Ce remplacement d’Amon par Aton comme divinité royale est opéré par le pharaon Amenhotep IV-Akhenaton et sa femme Néfertiti. Loin de créer une nouvelle divinité, les époux vont plutôt mettre sur le devant de la scène une divinité connue des Égyptiens, une divinité ayant une place à part entière dans leur panthéon. Aton est en fait le Soleil dans son aspect physique, il s’agit du disque solaire et, comme le fait remarquer Eliade dans son Histoire des croyances et des idées religieuses, il était adoré par les Égyptiens bien avant Amenhotep IV-Akhenaton.

Ce rapide point de présentation étant fait, discutons désormais précisément de ce qui nous intéresse : où ranger cette expérience religieuse ? Nous avons établi que deux options s’ouvraient à nous : le monothéisme vers lequel penchent certains historiens et Sandrine Messaoudene et l’hénothéisme vers lequel penche une autre partie des spécialistes. Cependant, pour pouvoir faire un choix entre ces deux options encore faut-il connaître le sens de ces labels discriminants. Selon le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande, le monothéisme est une « doctrine […] religieuse qui n’admet qu’un seul Dieu, distinct du monde ». Moins connu, l’hénothéisme fut introduit par Max Muller dans son article de 1860 « Semitic Monotheism » pour décrire un système religieux ne vénérant qu’une seule divinité mais ne niant pas l’existence d’autres divinités et vouant un culte mineur à celles-ci (contrairement à la monôlatrie qui si elle reconnaît l’existence d’autres divinités ou la possibilité de cette existence ne leur rend pas de culte pour autant). Si donc la Révolution d’Amarna constitue la mise en place d’un monothéisme, on ne devrait pouvoir identifier qu’une seule divinité dans le paysage suprahumain des Égyptiens : Aton. Cependant, une revue de la littérature spécialisée montre bien qu’Aton était très loin d’avoir totalement éclipsé les autres divinités du panthéon égyptien ce qui se constate à trois niveaux d’analyse : l’apparition ou non du nom ou de l’image d’autres divinités dans des inscriptions ou des textes de l’époque amarnienne ou la précédant, l’attitude des autorités face aux cultes et la compréhension d’Aton, de son identité, par ses adorateurs.

Les fouilles archéologiques à Amarna, dont le nom antique était Akhetaton, ont mis au jour la représentation d’autres divinités qu’Aton sur les murs mêmes de cette ville qui lui est pourtant consacrée. Isabelle Franco affirme ainsi que plusieurs bâtiments d’Amarna présentent des images d’Isis, d’Horus, de Bès ou encore de Taouret qui sont d’importantes divinités du panthéon égyptien. Dans la propre ville d’Aton, d’autres divinités étaient présentes du fait de leur représentation. En effet, la représentation d’une entité suprahumaine était une manière de la faire exister dans le monde, de l’intégrer dans le monde. Cela explique que les trois grandes religions du livre, selon la définition d’Adolf von Harnack, interdisent la représentation figurée de Dieu puisque celui-ci est transcendant, il ne fait pas partie du monde, il lui est supérieur. Cela explique aussi la coutume dans certains temples grecs d’enchaîner les statues représentants des entités suprahumaines pour éviter que l’entité ainsi représentée ne s’enfuie et n’abandonne ses adorateurs. Amenhotep IV-Akhenaton ne pouvait pas ne pas être au courant de ces représentations ou du moins la police royale ne pouvait pas ne pas être au courant de ces représentations et pourtant elles n’ont pas subi de dommage. Christian Jacq note, pour sa part, que sur la stèle d’un dignitaire de l’époque amarnienne se trouve, aux côtés de « l’Aton unique », d’autres divinités que sont ici Osiris-Sokaris et Khnoum. Il faut aussi noter l’attitude de Néfertiti elle-même, soutien très fort de son mari, qui va pourtant nommer sa cinquième et sa sixième fille respectivement Nefer-Neferou-Rê, « Parfaite est la perfection de Rê » et Setep-en-Rê, « L’élue de Rê ». D’autres divinités existent donc autour d’Aton même si Amenhotep IV-Akhenaton eut une politique particulière envers Amon.

En effet, il est indéniable que les représentations et les mentions du nom d’Amon furent largement attaquées à l’époque amarnienne. Mais plusieurs éléments montrent qu’il ne s’agissait pas d’une frénésie fondamentaliste ou d’une volonté de faire systématiquement disparaître Amon. Ainsi, Christian Jacq mais aussi Schwaller de Lubicz montrent bien que le nom d’Amon et ses représentations furent attaquées de manière précise et contrôlée et qu’une telle attitude d’occultation ne s’étendait absolument pas au reste des divinités du panthéon égyptien. Christian Jacq mentionne ainsi la stèle de la chapelle 18 du tombeau d’Amenemhat qui porte la trace de la destruction des noms d’Amon qui y étaient inscrits. Cependant, le nom des autres divinités mentionnées par cette stèle – Osiris, Isis, Horus, Geb et Nout – sont intacts alors que cette stèle présentait Osiris comme « le premier des dieux, créateur du ciel et de la terre ». Volontairement, seul le nom d’Amon fut supprimé alors que pourtant le statut donné à Osiris était bien plus menaçant pour Aton. La compréhension de la Révolution d’Amarna comme un monothéisme s’effondre déjà à la simple constatation de l’existence et de l’acceptation de cette existence d’autres divinités autour d’Aton. Pire encore, nous savons qu’Amenhotep IV-Akhenaton s’est prêté à des cultes adressés à d’autres divinités qu’Aton. Isabelle Franco souligne qu’il n’a pas rechigné à s’occuper des funérailles du taureau Mnévis qui pourtant est une hypostase de Rê, donc une présence de Rê dans le monde humain, et non d’Aton. Nous n’avons pas non plus de trace – mais certes absence de preuve n’est pas preuve de l’absence – d’une quelconque persécution ou du clergé d’Amon ou du peuple égyptien qui ne vénérerait pas Aton. A aucun moment, Amenhotep IV-Akhenaton n’a cherché à raser le grand siège sacré d’Amon, Karnak. L’attitude des autorités vis-à-vis des divinités autres qu’Aton n’est pas l’attitude qu’auraient des autorités monothéistes (cf. « Religion et violence, une histoire récente », Ap.D Connaissances, 05/08/2020). Mais c’est réellement la compréhension qu’avaient les Égyptiens d’Aton et qu’avait Amenhotep IV-Akhenaton lui-même de son dieu qui porte un coup, selon nous définitif, à la compréhension de la Révolution d’Amarna comme un monothéisme.

Aton a toujours été considéré en relation avec Rê y compris à l’époque amarnienne et cette relation donne constamment la préséance, le rôle le plus important à Rê. Cela se voit parfaitement dans le nom complet d’Aton, dans sa titulature, qui a évolué au cours de la période amarnienne. Au début de la période amarnienne, Aton était vénéré comme suit : « (Que vive) Rê-Horakhty qui jubile dans l’horizon, en son nom de Shou qui est dans l’Aton » (trad. Isabelle Franco). Aton est donc le cadre dans lequel vit Rê-Horakhty en son nom de Shou. Plus simplement, et en donnant leur signification aux divinités nommées, Aton est le disque solaire dans lequel le principe caché de la puissance divine vit en tant que lumière. Il n’est donc qu’un cadre accueillant une des manifestations de la puissance divine. Ce nom va évoluer vers plus d’exclusivité et vont disparaître les références à Horakhty et à Shou. Ce nom apparaît, selon Christian Jacq, en l’an 9 du règne d’Akhenaton. Aton est alors vénéré comme suit : « Que vive Rê, souverain de l’horizon, qui jubile dans l’horizon en son nom d’émanation lumineuse qui provient de l’Aton » (trad. Isabelle Franco) ; « Rê vit, le régent de la région de lumière qui jubile dans la région de lumière en son nom de Rê, le père, qui est venu en tant qu’Aton » (trad. Christian Jacq). Si nous présentons deux traductions, le lecteur peut remarquer qu’elles se résument au même contenu, contenu qui reste à peu près le même que dans la titulature précédente. Là encore, Aton n’est pas premier, il ne fait que contenir, il n’est qu’une manifestation de Rê. Comme le dit Isabelle Franco, à tout moment de l’époque amarnienne, « le principe divin qui anime le soleil est toujours Rê » tandis qu’Aton n’est que « la seule forme concrète que l’on pouvait attribuer au divin manifesté ». Il est le disque solaire qui contient l’énergie de Rê. La dépendance d’Aton par rapport à Rê est indéniable. Tout au long de la XVIIIe dynastie, celle dont fait partie Amenhotep IV-Akhenaton, et pendant son règne, les textes, les inscriptions montrent bien cette dépendance que traduit le nom donné à Aton : Aton est la manifestation physique de l’énergie cachée que représente Rê. En cela il lui est inférieur, il est second par rapport à lui. L’hypothèse monothéiste s’effondre définitivement selon nous face à cela même si effectivement les labels discriminants discutés ici n’avaient absolument aucun sens pour les Égyptiens. Il semble compliqué de considérer qu’un système puisse se comprendre, formule sûrement plus juste que celle qui exprimerait l’essence, comme étant monothéiste si la divinité que l’on considère comme au centre est en fait seconde dans un monde divin qui reste de toute façon pluriel.

On ne peut donc pas, au vu des éléments que nous avons amené, accepter l’idée que « du jour au lendemain, [Amenhotep IV-Akhenaton et Néfertiti] détruisent le culte d’Amon et le polythéisme dont il fait partie ». Les choses n’ont pas été vraiment brutales simplement parce qu’il n’y a pas eu de changement profond des choses. Aucune trace ne révèle une quelconque insurrection d’une partie de la population face à cette montée d’Aton. Postérieurement, effectivement, le clergé d’Amon hurlera au scandale et à l’hérésie mais il faut plutôt comprendre, comme le fait Christian Jacq, l’attitude d’Amenhotep IV-Akhenaton comme une volonté de mettre sur le devant de la scène une divinité particulière, divinité qui avait déjà attiré l’attention de certains de ses ancêtres. Il ne faut pas voir chez Amenhotep IV-Akhenaton une volonté de détruire complètement le cadre religieux qui existait alors. Ce fut une expérience et le polythéisme n’est finalement qu’un ensemble d’expériences (cf. les travaux de Vinciane Pirenne-Delfroge ou ceux de Dimitri Meeks) mais cette expérience s’est déroulée dans le cadre du polythéisme. Il est donc finalement difficile d’affirmer un hénothéisme plein pour qualifier la Révolution d’Amarna, on semble plutôt être quelque part entre le polythéisme et l’hénothéisme. Il s’agirait d’un hénothéisme pour la famille régnante et sa cour mais d’un polythéisme pour le peuple égyptien. Quoi qu’il en soit ces querelles restent des querelles de spécialistes dont les Egyptiens n’avaient absolument que faire et qui finalement n’ont pas beaucoup de sens tant les grands labels discriminants sont déterminés par l’histoire de leur mise au monde (cf. « Le mot et la chose : Polythéisme », Polythéisme grec, mode d’emploi, Vinciane Pirenne-Delfroge, cours du 08/02/2018).

Nous souhaiterions désormais terminer cet article en évoquant l’art amarnien tout comme le faisait Sandrine Messaoudene dans son article. S’attardant sur la représentation d’Amenhotep IV-Akhenaton, elle écrit qu’il « se fera même représenter sous des traits féminisés voire androgynes, avec des seins par exemple, comme pour fondre les différences qui […] séparent [Amenhotep IV-Akhenaton et Néfertiti] et affirmer qu’ils ne font qu’un. Sur la stèle, la similitude de leurs traits n’a d’ailleurs pas échappé aux spécialistes qui l’ont étudiée ». Elle présente ainsi, et très justement, un trait distinctif de l’ère amarnienne qui est la représentation identique du pharaon et de la reine (cf. l’illustration en haut de l’article même si la ressemblance est encore plus poussée sur d’autres d’œuvres que nous n’avons pu reproduire). Cette représentation a longtemps interrogé et faisait même dire à certains spécialistes qu’Amenhotep IV-Akhenaton était un être difforme. Sandrine Messaoudene fait de ce mode de représentation identique du couple royal, mode où il est difficile de distinguer Amenhotep IV-Akhenaton de Néfertiti, une expression d’une sorte de combat pour l’égalité hommes-femmes. Ce mode de représentation serait, selon les éléments qu’elle présente, en lien avec l’importance politique de Néfertiti qui est effectivement indéniable. Il nous semble cependant exister un élément qui explique beaucoup plus aisément et beaucoup plus justement ce mode de représentation qu’un lien entre l’art et le politique et, selon nous, Sandrine Messaoudene n’était pas loin d’arriver à la même conclusion que nous, ou du moins, elle en avait certainement l’intuition. Elle écrit en effet que ce mode de représentation particulier pouvait exprimer une volonté de « fondre les différences qui […] séparent [Amenhotep IV-Akhenaton et Néfertiti] et affirmer qu’ils ne font qu’un ». Pour nous, ce mode de représentation est en harmonie et exprime quelque chose de la conception religieuse particulière introduit par les époux royaux. Aton est conçu comme rassemblant tous les aspects du Soleil dans sa seule forme physique qu’est le disque solaire. Quand bien même Rê serait nécessairement présent à l’arrière-plan, il est éclipsé par Aton. La divinité est donc unique au sens où elle unifie les aspects de la puissance solaire (il nous faudrait rentrer ici trop en avant dans la théologie solaire des Égyptiens mais il faut savoir qu’un nombre impressionnant de divinités ont rapport au Soleil). Le pharaon et la reine sont, comme le remarque très justement Sandrine Messaoudene, « les deux seuls intermédiaires » d’Aton sur Terre et ils en sont aussi la manifestation parmi les hommes. Aton fusionne les aspects de la puissance solaire, on peut penser, en tout cas c’est l’interprétation que nous retenons, qu’Amenhotep IV-Akhenaton et Néfertiti fusionnent aussi quand ils se font représenter ce qui peut aussi expliquer l’importance politique qu’avait Néfertiti. L’art serait ainsi une poursuite de la réforme religieuse, l’un et l’autre exprimeraient des valeurs semblables mais par des moyens différents. L’explication de ce mode de représentation par un combat pour l’égalité hommes-femmes nous semblent largement anachronique.

Guillaume GARNIER