Société

L’affaire Weinstein : le harcèlement au cœur de notre société ou le cas Weinstein au cœur de notre société ?

Enfin, cela éclate : un des grands pontifes du cinéma Hollywoodien se retrouve sous le feu d’une gigantesque affaire sexuelle trouvant un important écho dans la presse internationale, créant un débat médiatique et public au sein de la société.

Rappelons les faits rapidement :

Tout commence jeudi 5 octobre, par un très bon article paru dans le New York Times . Dans cette enquête, deux actrices, Ashley Judd et Rose McGowan, racontent avoir été victimes d’agressions ou de harcèlement sexuel de la part de Harvey Weinsteinn.

Celui-ci a rapidement présenté ses excuses tout en essayant de se justifier en déclarant :

« J’ai grandi dans les années 60 et 70, quand toutes les règles sur le comportement et les lieux de travail étaient différents. C’était la culture à l’époque ».

Très vite après la révélation de cette affaire, il a décidé de se mettre en congés de la Weinstein Company, l’entreprise qu’il a fondée avec son frère, afin, a-t-il affirmé de «maîtriser ses démons». Soucieux de ne pas cautionner ces actes, le conseil d’administration de sa maison de production a très vite licencié le producteur. Soucieux ou pressé de se débarrasser d’une affaire trop importante et de se désolidariser au plus vite pour ne pas être éclaboussé à son tour ?

On pourrait donc se dire, à juste titre, que cette affaire va permettre de libérer la parole et de provoquer un changement de mœurs radical. Que c’est une énorme bombe qui vient d’exploser. Cependant, on a de quoi vite déchanter si on analyse les différentes affaires de harcèlement sexuel qui ont eu lieu ces dernières années dans la sphère médiatique comme dans la vie de tous les jours.

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Le harcèlement sexuel traité par la singularité des affaires.

L’affaire Weinstein vient donc grossir le triste rang des affaires d’agressions sexuelles dans le monde des « glorieux ».

  • Le 10 mars 1977 Roman Polanski, alors âgé de 43 ans et réalisateur mondialement reconnu, a une relation avec une mineure de 13 ans nommée Samantha Geimer en marge d’une séance photo. Le procès débute le 15 avril de la même année, et au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête et du procès, Polanski est reconnu coupable de harcèlement et de viol. Cependant, pour échapper à la peine maximum, Roman Polanski s’exile des Etats-Unis. Cette affaire, qui parle d’un sujet extrêmement grave et qui gangrène notre société, n’a pas empêché Polanski de recevoir plusieurs prix et éloges par la suite durant sa longue carrière.
  • En 1992, une autre affaire s’empare du monde du cinéma : Woody Allen est accusé de viol sur sa fille adoptive, avec qui il entame une relation de couple par la suite.
  • L’une des dernière affaire en date dans le milieu des « glorieux », jeudi 19 octobre 2017, l’AFP annonce que Gilbert Rozone est accusé de viol par neuf femmes.

Ces trois affaires révèlent la perversion qui règne dans le milieu des « glorieux », que ce soit dans le monde du cinéma, du showbiz, de la politique…. Cependant, pour les deux premières affaires, la personnification du sujet a sans doute empêché le débat d’aller plus loin et de vraiment aboutir sur un constat global de la société. D’autant plus que les deux affaires de Polanski et Woody Allen n’ont abouti à rien, ouvrant même sur un mouvement important de solidarité envers les deux cinéastes, laissant alors un sentiment d’absence de justice révélant une certaine complaisance à l’égard des « glorieux ».

Dans l’affaire Weinstein, la première défense est très intéressante et révélatrice du malaise sociétal :

« J’ai grandi dans les années 60 et 70, quand toutes les règles sur le comportement et les lieux de travail étaient différentes. C’était la culture à l’époque. »

 On peut raisonnablement se poser la question du rayonnement futur et de la pertinence des affects que déclenchent nos raisonnements sur cette affaire. La question, ou plutôt le débat public ne doit pas se focaliser sur l’affaire en elle-même si on veut réellement aborder le problème et essayer de le combattre, car l’emploi de la notion de culture démontre bien que la personnification du problème conduit à réduire le débat. L’enjeu est donc de placer l’affaire Weinstein comme exemple de harcèlement au sein de notre société et non de placer l’affaire Weinstein au cœur des débats de notre société.

Il ne fait cependant aucun doute de la responsabilité des individus qui, comme Weinstein, agressent ou harcèlent sexuellement une autre personne. Cependant le but de cet article n’est pas de commenter l’affaire mais de pousser à débattre réellement sur le fond du problème.

Bien évidemment, le débat public doit partir du constat que cette affaire montre, comme les autres avant, la perversion de certains milieux et le rapport de domination homme-femme. Cependant, la personnification du sujet au détriment du problème relèverait à mettre sur la chaise électrique les coupables en espérant que le problème disparaisse avec eux. Or, la chaise électrique n’a jamais permis d’arrêter les crimes dans la société, et le harcèlement sexuel est un problème qui touche la société entière.

En effet, en grande majorité, chacun d’entre nous a un jour imaginé que de tels scandales existaient dans ces milieux, faisant alors devenir ce sujet inhérent à la société. Mais, par une certaine perversion de notre société, le milieu du cinéma, et il n’est pas le seul, n’a de cesse de nourrir cet imaginaire en véhiculant des images de drogues, d’argent, de sexe qui circulent dans ce microcosme et qui finissent donc par envahir l’imaginaire populaire.

De plus, comme vu plus haut, des affaires comme celles de Polanski et de Woody Allen ont également amené le débat quelques années avant mais ne le faisant que peu avancer, pour les plus optimistes. Et c’est en cela qu’on peut dire que le débat tourne en rond, car il se focalise uniquement sur des personnes et non sur un débat de masse visant la société elle-même.

Il serait donc facile et cynique de dire que dans ces milieux, ce genre d’affaire et de scandale est un habitus, révélant ainsi une acception cynique de notre mode de fonctionnement sociétal. Au-delà du cas personnel de l’affaire Weinstein qui est largement traité dans les médias, il faut essayer de lier et de montrer la corrélation qui existe entre cette affaire, qui cible un individu, et la relation avec notre société entière et nos mœurs.

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 Le manichéisme dans le débat public.

On assiste donc dans le débat médiatique et public, en grande partie, à une argumentation classique dans cette affaire Weinstein qui vise à orienter le débat entre deux positions : ceux qui condamnent Weinstein contre ceux qui le défendent, traitant alors le sujet par rapport à un cas et non par rapport à un problème qui touche une large partie de la population. Reprenant alors les mêmes codes que les précédentes affaires sans pour autant avancer sur la question.

C’est de là que commence mon constat qui vise à dire que la personnification d’un sujet sociétal n’apporte rien à l’avancée du débat si celui-ci n’arrive pas à s’extirper du piège de la focalisation de l’affaire médiatique pour se concentrer sur les problèmes relevés : la banalisation du harcèlement, la perversion de la domination de l’homme sur la femme, l’imaginaire sexuel comme clé de réussite. Il faut ajouter, en plus de cette personnification du sujet, le problème de l’égocentrisme atlantique qui ne regarde ce débat qu’à partir de sa position.

Ce point, celui de l’imaginaire sexuel comme clé de réussite, est très important car il n’est que le reflet de notre société et de nos propres mœurs d’une certaine façon. Ne nous cachons pas derrière de fausses postures. La société joue un rôle essentiel sur le rapport au sexe et sur l’imaginaire qui en découle pour le meilleur et pour le pire, ce qui dépend du point de vue de chacun.  Dernièrement, la parution du livre pour enfant de Michel Cymès nommé « Zizi-Zézette » fait scandale et illustre que le question de la sexualité et des corps est un débat qui cloisonne notre société.

 Mais le constat est là : l’art, la publicité, ainsi que nos interactions personnelles tournent en grande partie autour de ce sujet. Prenons des exemples communs, ancrés dans la vie de tous les jours. Nos smartphones qui, à la façon de Tarkovski, sont les outils et les miroirs de cette réalité, servent à nous montrer, à nous mettre en scène. Pour être plus clair, à travers notre image nous parlons de nous et de qui nous sommes. Et au travers de nous, c’est la société dans son ensemble qui s’exprime. Tinder, Instagram, Snapchat, autant de petites applications qui traduisent nos comportements au sein de la société et nos rapports aux autres, comportements qui sont multiples, contribuant à former la société actuelle. C’est alors qu’une forme de banalisation sinueuse s’installe autour du sujet des corps et du sexe et cela n’a, d’une certaine façon, sans doute jamais été aussi popularisé et plébiscité.

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Pub Yves Saint Laurent 2017 qui a suscitée de nombreuses contestations. « Le luxe, ce n’est pas le contraire de la pauvreté mais celui de la vulgarité. » Coco Chanel

 

Le sujet n’est pas de donner un jugement de valeur sur nos interactions, loin de là. Mais il est de questionner notre rapport face à la banalisation de ce genre d’affaire ainsi que nos comportements au sein de la société. La question doit se poser réellement à l’heure où les discours envers les victimes de harcèlements et de viols se font de plus en plus brutaux.

« Si elle se fait violer ce sera de sa faute, elle attise avec ce genre de tenue ».

« Faut pas faire semblant d’être étonné, on le sait très bien que le harcèlement est présent dans la vie de tous les jours, c’est une sorte d’ascenseur social et les filles le savent très bien. »

Vous l’aurez compris, le problème relève plus d’une perversion sociétale que d’un problème de personne. Sartre avait une très belle phrase pour décrire cela :  » l’enfer ce n’est pas moi, c’est les autres ».

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 Ce que peut apporter l’affaire Weinstein.

Cependant, cette affaire peut être très bénéfique. Elle permet déjà de libérer la parole des victimes, parole qui doit s’exprimer plus que tout, et de créer par effet domino, peut-être, un effet de tourbillon qui ferait apparaitre d’autres affaires. De plus, l’affaire a permis la mise en place d’un hashtag #balancetonporc, qui a l’intelligence de ne pas personnifier le sujet et les différents propos pour permettre une appropriation plus large et donc un champ de débat plus important. Il est nécessaire que des affaires telles que celles-ci prennent une importance médiatique pour pouvoir s’inscrire plus profondément dans le débat public, à l’heure où des lois contre le harcèlement sexuel voient le jour. L’affaire Weinstein, dans ce climat-là, pourrait donc apporter grandement au débat sur la domination patriarcale, sur la domination passive et agressive exercée sur les femmes ainsi que sur le harcèlement sexuel passif et actif. Cependant, le piège est donc de tomber sur l’orientation du débat en le cristallisant sur une personne ou un groupe défini de personne, ayant alors comme contre-effet de cloisonner le débat public seulement autour de l’affaire et non autour du problème en lui-même qui est souvent sinueux. Cela est un enjeu nécessaire et important pour faire avancer le débat public autour de cette question, d’autant plus que l’affaire Weinstein n’est surement pas une affaire isolée dans notre société.

Si nous voulons transformer les mœurs et notre société, il ne faut pas avoir peur de se cibler soi-même pour se remettre en question. Et alors l’utopie, jadis mère de tous nos chagrins, se retrouvera chemin de nos festins.

Pour aller plus loin : http://www.madmoizelle.com/selfie-harcelement-de-rue-838403

 

Teychon Baptiste

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