Rencontre avec un membre de l’Académie des Oscars (1/2)

Josh Staub travaille dans l’animation pour Netflix après avoir passé plusieurs années chez Disney. Depuis 2018, il est également membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS), autrement dit l’Académie des Oscars. Peu après la 93ème cérémonie du 25 avril 2021, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec lui pour parler de son parcours, son rôle en tant que membre de cette académie ainsi que ses votes pour les Oscars 2021. Voici la première partie de cet entretien. 

Un retour vers le premier amour

Josh Staub n’a pas commencé à travailler directement dans le monde du cinéma même si, très jeune, différents arts le passionnent déjà. “J’adorais l’art, la musique mais – je pense que c’est cliché de dire ça – je ne croyais pas au fait que faire des films était un job”. Il s’oriente dans les jeux vidéo dès l’âge de 18 ans sans pour autant s’y épanouir. “J’ai fini par travailler dans cette industrie et j’ai réalisé que je n’étais pas vraiment un gamer. J’aime la façon dont c’est conçu, mais plutôt à travers leur storytelling, leur narration, la façon dont ils peuvent être immersifs”, précise-t-il. 

Directeur artistique du studio où il évolue depuis plusieurs années, Josh change de voie pour revenir vers ce qu’il aime depuis toujours. “J’ai réalisé que je n’étais pas plus investi que ça dans les jeux vidéo. J’adorais vraiment les films, c’était mon premier amour”, avoue-t-il sans hésitation. “Donc, j’ai réalisé un projet”, poursuit-il. “Un film par moi-même lorsque j’étais encore dans cette compagnie. J’ai conçu un court-métrage animé qui s’est qualifié deux fois pour une nomination à l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation”. S’il ne parvient pas à être nommé, son court-métrage, The Mantis Parable (2005), s’exporte très bien dans de nombreux festivals internationaux où il parvient même à remporter quelques prix comme au réputé Palm Springs International ShortFest. Cette consécration nouvelle lui permet de faire un premier pas remarqué dans l’industrie cinématographique et de confirmer sa voie. “Cela m’a ouvert de nombreuses portes. Une fois que j’ai fait cela, je savais que c’était vraiment ce que je voulais faire, ce dans quoi j’étais intéressé”

De Disney à Netflix en passant par les Oscars

Fort d’un court-métrage qui n’est pas passé inaperçu, Josh Staub rejoint Disney Animation où il travaille pendant treize longues années. Il a ainsi collaboré en tant que superviseur des lumières sur des projets célèbres comme Tangled (Raiponce, 2010) ou encore Frozen (La Reine des Neiges, 2013), ce dernier remportant l’Oscar du meilleur film d’animation, mais aussi sur des projets moins connus à l’international comme les deux courts-métrages d’animation Paperman (2012) et Feast (2014), tous deux lauréats du meilleur court-métrage d’animation lors des 85ème et 87ème cérémonies. Avec ce savoir-faire en animation sur des œuvres toutes reconnues par l’AMPAS, Josh finit par recevoir le Graal. 

Comme le veut le règlement, au moins deux pairs, déjà membres de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, le nominent, proposant son nom au collège. Mais le parcours ne s’arrête pas ici. “Quand vous apprenez cela, si vous voulez rejoindre l’Academy, vous écrivez une lettre dans laquelle vous racontez votre biographie et vos expériences”, explique le cinéaste. De la bouche de Josh Staub lui-même, cette nomination est et restera la plus grande reconnaissance qu’il a connue dans sa carrière. Cela fait désormais trois ans qu’il est membre de l’Académie des Oscars, participant chaque année aux différents votes qui permettront de définir les lauréats dans chaque catégorie de la cérémonie des Academy Awards.  

Un rôle solennel et important

Être membre de l’Academy n’est pas de tout repos, loin de là. “Je prends ma tâche de manière très sérieuse”, dit-il. “Je regarde bien sûr de très nombreux films de nombreux genres différents, et j’essaye de diversifier les formes de narration, du classique aux manières innovantes de raconter des histoires. Je pense que c’est important de s’immerger dans toutes les sortes de films qui sont réalisés afin de mieux comprendre le paysage cinématographique, afin de mieux décider ce que nous pensons être les meilleurs films”. Si l’AMPAS organise d’autres événements en dehors des Oscars, ces derniers représentent le gros morceau de ses compétences. En délivrant chaque année les statuettes dorées, elle est ainsi responsable de la remise de l’une des récompenses les plus prestigieuses de toute l’industrie cinématographique avec la Palme d’Or du Festival de Cannes, l’Ours d’Or de la Berlinale et le Lion d’Or de la Mostra de Venise. A cette tâche complexe répond un processus tout aussi complexe que Josh Staub n’a pu détailler en long, en large et en travers, se contentant des grandes lignes, forcément modifiées à cause de la pandémie de Covid-19. 

Pour certaines catégories, des shortlists sont publiées en amont de l’annonce des nominations. Les membres doivent ainsi regarder tous ces films pour être habilités à voter. Pour la catégorie Best Picture, souvent considérée comme la statuette suprême, un premier tour est organisé lors duquel chaque membre peut proposer les films qu’il souhaite, rendant les premiers votes très ouverts. Josh dévoile par ailleurs sa stratégie pour choisir lors de ce premier round car, à chaque tour, et contrairement aux autres catégories, les membres doivent classer les longs-métrages par ordre de préférence. “Généralement, s’il y a un film que j’ai vraiment adoré mais dont je pense qu’il ne sera pas beaucoup choisi par d’autres personnes, je peux le placer très haut dans ma liste. Alors que pour un film pour lequel je sais que tout le monde va voter, je peux le mettre dans ma liste mais plus bas”, admet-il. En faisant cela, il espère ainsi booster la côte de certains films dits plus “de niche” qu’il a adorés mais dont les chances de percer jusqu’aux nommés sont rares. Chaque année, Josh repart avec son lot de déceptions. “Il y a de nombreux films que je voulais vraiment voir shortlistés et nominés mais qui n’y parviennent pas, donc je veux être sûr de regarder autant de films que je peux à l’avance”, lance-t-il sans rancune. 

Sa catégorie favorite reste celle des films internationaux, qui possèdent également un système de vote différent. Chaque pays soumet en effet un seul film et différents tours de vote réduisent le paquet jusqu’à ce qu’il n’en reste que cinq, les cinq nommés pour la cérémonie. “Je ne me souviens pas exactement le nombre mais en général c’est entre 80 et 90 films par an et jusqu’à cette année, vous deviez toujours regarder un certain pourcentage de films internationaux pour ne serait-ce que voter dans le premier tour. Donc sur les 80 à 90 films, vous deviez regarder un certain pourcentage, je ne me souviens plus lequel, peut-être 15 à 20 des 80, mais vous pouviez choisir lesquels vous vouliez regarder”, détaille-t-il. “Et vous deviez prouver que vous les aviez vus au cinéma”, continue-t-il. “Et l’Académie, d’octobre à la fin de l’année, organisait des séances tous les soirs, en gros deux films chaque soir. Vous vous rendiez juste sur place pour les voir et ils notaient votre présence comme preuve, donc ils étaient très soucieux de savoir si vous les aviez vus ou non”. Avec le Covid-19, ces séances du soir ont forcément disparu, mais l’Academy avait involontairement prévu ce problème en créant une plateforme un an auparavant qu’elle a pu exploiter au maximum pour le processus de vote de la 93ème cérémonie, les cinémas étant fermés. Une chose qu’elle n’abandonnait pas cependant était bien évidemment de s’assurer que chaque membre visionne les films présents sur la plateforme afin de ne pas fausser le vote. 

Une 93ème cérémonie plus intime

Avant de passer à ses choix, je ne pouvais pas ne pas demander à Josh Staub ses pensées sur la 93ème cérémonie, la première de l’ère Covid. Celle-ci avait fait beaucoup parler, que ce soit son ambiance et sa cinématographie différentes des années précédentes, tout comme son final raté avec la catégorie “Meilleur acteur” placée en dernière au lieu de “Meilleur film”, un pari risqué d’autant plus que le regretté Chadwick Boseman n’avait finalement pas remporté l’Oscar à titre posthume pour Ma Rainey’s Black Bottom, celui-ci étant revenu à Sir Anthony Hopkins pour sa performance dans The Father

En tant que cinéaste lui-même, Josh Staub regarde la cérémonie d’un œil différent que le commun des mortels. “A vrai dire, je ne suis pas vraiment intéressé par le côté spectaculaire des Oscars”, avoue-t-il. “C’est peut-être parce que je suis un votant mais je me soucie plus des films et de ceux qui les réalisent”. Ainsi, il se place en contrepoids de ceux qui ne suivent la cérémonie seulement pour son glamour et s’intéresseraient moins aux discours des récompensés. “Je crois que chaque année, la chose dont la plupart des gens parlent c’est: « Oh, les discours étaient ennuyeux ». Pour moi, c’est le plus intéressant. Ce sont de vraies personnes qui sont mes pairs et j’ai envie d’entendre les challenges qu’ils ont eus au moment de concevoir le film et pourquoi ils voulaient le faire. Ca, c’est le genre de choses auxquelles je prête attention, moins le côté spectaculaire, le tapis rouge et tout ça”

“Pour la 93ème cérémonie, je dirais que j’ai plutôt bien aimé. Je pense que c’était légèrement différent, ce qui est approprié considérant la pandémie. Je pense que c’était approprié le fait que cela paraisse plus simple, plus intime et plus casual”, répond-il. Il note toutefois un reproche que beaucoup d’autres ont d’ailleurs fait : le manque de clips de présentation pour de nombreuses catégories comme celles des acteurs et actrices, alors qu’il est d’habitude coutume de présenter un extrait de leur performance. “Je comprends que cela puisse servir de présentation mondiale pour chaque film d’avoir un clip, c’est important, donc cela aurait pu être utile afin que chacun puisse avoir une connexion avec les films”, conclut-il. D’autant plus qu’avec la pandémie et les reports de distribution ou encore les déplacements de films prévus en salle sur des plateformes de streaming, tous n’ont pas forcément eu accès à toutes les œuvres cette année.

Nicolas Mudry