Le tatouage : une pratique sociologiquement ancrée ?

Le tatouage est une pratique qui comprend des repères historiques et sociologiques. Il s’agit d’un choix personnel ou collectif, qui s’inscrit dans une revendication sociale et individuelle, comme affirmation et recherche de soi. Zoom sur ce phénomène qui n’est pas aussi moderne que nous le pensons.

 Histoire

Nous connaissons le tatouage comme étant une pratique moderne. C’est un art récent, qui s’est émancipé au milieu des années 80. Pourtant, le tatouage est bien plus ancien que nous ne le pensons. À son apparition, il s’agissait d’une pratique culturelle bien spécifique.

La découverte la plus symbolique remonte à 1991. En Autriche a été découvert Ötzi, le plus vieil humain sur lequel on peut attester de la présence de tatouages. Il daterait de 3 300 avant JC. Par la suite, l’Égypte antique fut considérée comme le berceau du tatouage.

Au XVIIIème siècle, l’explorateur James Cook fait un voyage en Polynésie où il découvre certains locaux couverts de tatouages. Ceci est le point de départ de la « redécouverte » du tatouage comme une culture particulière.

A cette époque, en Occident, le tatouage est considéré comme un symbole de virilité, d’esthétisme et de périple accompli.  Cette signification est portée par les marins et les soldats au XIXe siècle. Le général britannique Earl Robert souhaite effectivement que « chaque officier soit tatoué avec les armoiries de son régiment ».

Il faudra attendre les années 1970 pour que le tatouage se démocratise. C’est aux Etats-Unis que cet art prend un autre tournant. Le tatouage devient alors un phénomène sociologique majeur. En 1974, le tatoueur Don Ed Hardy ouvre le Realistic Tattoo à San Francisco, le premier salon aux États-Unis proposant des tatouages personnalisés et sur rendez-vous.

Pour le sociologue David Le Breton, les années 1980-1990 ont vu émerger un souci de maîtrise du corps : « L’individu ressent le besoin de gestion de son apparence, de contrôle de ses affects. L’individu est devenu le producteur de sa propre identité. Il entend faire de son corps, un porte-parole de l’image qu’il entend donner de lui-même. Le tatouage connaît dès lors une diffusion sociale grandissante. De pratique marginale et stigmatisante, le tatouage devient peu à peu une pratique valorisée».

Un phénomène de société

En France, la principale étude sur le tatouage remonte à 2010. Il s’agit d’une étude commandée par Ouest France à l’Institut Ifop. En 1982, on compte 15 boutiques de tatouage, contre plus de 4000 aujourd’hui. Cette tendance à la démocratisation montre que le tatouage est de moins en moins marginalisé. En effet, en 2010, 10% des français sont tatoués, dont 22% des 18-24 ans. On remarque cependant une certaine disparité selon les milieux sociaux, les ouvriers étant les plus tatoués, avec 19 %, contre 14 % pour les employés et à peine 7 % pour les cadres.

Selon l’étude de l’Institut Harris de 2016, 29 % des américains sont tatoués dont 47% des 18-35 ans. Au Royaume-Uni, un britannique sur cinq porte un tatouage.

« Si le tatouage séduit, c’est aussi parce qu’il répond à l’importance que les sociétés contemporaines accordent à l’apparence »

En plus de ce phénomène de société, le tatouage se diversifie. On constate des différences régionales. Selon la tatoueuse Maud Danielou, dans Le Parisien, au sud, le tatouage touche surtout les jeunes, avec des motifs plutôt décoratifs. Cependant, en Bretagne, il s’agit d’une culture très ancrée. La relation à la mer et la culture ancestrale sont mises en avant.

Bien que le tatouage soit un phénomène qui prend une ampleur de plus en plus importante depuis près de 20 ans, il est difficile de dire s’il est socialement accepté. Il peut continuer de poser des problèmes, notamment dans le cadre du travail.

Au Moyen et Proche-Orient, le tatouage est considéré différemment. Pour les Chrétiens d’Orient, le tatouage joue un rôle davantage religieux qu’esthétique. Cet acte se fait particulièrement lors du pèlerinage à Jérusalem. Cette tradition remonte au Moyen-Age. Les pèlerins se font tatouer dans le but de s’identifier à Jésus par la souffrance physique. Ainsi, ces tatouages représentent souvent la croix de Jérusalem ou encore un Christ ressuscité. Cette marque se fait sur l’avant-bras droit.

Cette pratique du tatouage a donc un rapport à la religion ambivalente. Dans la tradition islamique, elle est interdite et une affaire remontant à 2012 illustre ce propos. En effet, en Arabie-Saoudite, un tatoueur a été arrêté et condamné pour avoir tatoué des femmes dans la clandestinité.

L’évolution des corps

 « Cette passion envers le tatouage s’inscrit dans une ambiance sociale où le corps est perçu comme un élément de la construction de soi. Perçu comme inachevé et imparfait, l’individu s’attelle pour « l’améliorer avec son style particulier » explique David Le Breton, sociologue, professeur à l’Université de Strasbourg et auteur de Signes d’identité. Tatouage, piercing et autres marques corporelles.

Dans son ouvrage L’adieu au corps, David Le Breton, nomme les tatouages comme des « modifications corporelles ».  Celles-ci aident à se singulariser au sein d’une société composée d’une masse.

Le monde contemporain témoigne d’une perte de repères historiques et politiques. Dans ce contexte de désorientation, l’individu trace lui-même ses limites, il se construit ses propres frontières d’identité qui lui permettent de se reconnaître comme sujet. Pour le sociologue, « la souveraineté personnelle » est bornée par la condition sociale et culturelle de l’individu.

Des ruptures générationnelles sont apparues. Chaque acteur est aujourd’hui amené à une construction de sa propre identité. Cette transformation passe par le corps et par des signes esthétiques.

« Nous sommes désormais les artisans de nos existences »

 Le corps devient le lieu de construction de l’affirmation de la liberté. Le tatouage est signe de différentiation. Il peut prendre une forme d’inclusion ou d’exclusion. À travers lui, l’individu interroge le monde et cherche son ancrage. Le Breton précise qu’il n’y a pas de distinction à faire entre le corps et l’esprit. La « modification corporelle » est la représentation d’une construction spirituelle vers laquelle tend le sujet.

« Pour faire pleinement corps à l’existence, on multiplie les signes de son existence de manière visible sur le corps ».

Le tatouage est devenu, avec le piercing, une référence essentielle de la jeunesse contemporaine. Les jeunes grandissent dans l’ambiance intellectuelle d’un corps inachevé et imparfait que l’individu cherche à améliorer avec son style propre.

Le corps transformé, une mémoire personnelle

La fluidité du temps amène à vouloir arrêter la mémoire sur son propre corps pour ne rien oublier. Le tatouage est désormais une manière d’écrire dans la chair des moments clés de l’existence sous une forme ostentatoire ou discrète, dans la mesure où sa signification reste souvent énigmatique aux yeux des autres. Il est mémoire d’un événement fort, d’un franchissement personnel dont l’individu entend garder la trace, faisant du corps une forme de protection symbolique.

Les anecdotes politiques

Le tatouage a longtemps été utilisé comme outil de représentation contestataire. En France, Mai 68 peut en être un exemple, ou des phrases revendicatives anarchistes comme « Ni Dieu, ni maître ». Mais ce phénomène prend aussi une plus grande ampleur, notamment lorsque des personnalités politiques deviennent des motifs de tatouage : Castro, Lénine, Churchill…

Des personnages politiques auraient elles-mêmes des tatouages. Il existe des rumeurs sur Georges W.Bush ou Ronald Reagan. Mais ce qui est certain, c’est que John Fetterman, le maire d’une petite ville de Pennsylvanie porte bien des tatouages. On remarque effectivement le code postal de sa ville sur son bras gauche.

En Angleterre, Théodore Roosevelt a hérité, de sa carrière militaire, d’un tatouage de sa famille. Winston Churchill, grande figure de la Seconde Guerre mondiale, porte une ancre sur son bras droit. Plus étonnant encore, sa mère, Lady Randolph Churchill, aurait eu un tatouage représentant un serpent tenant sa queue dans sa bouche autour de l’un de ses poignets.

D’autres encore n’ont pas hésité à se faire tatouer. Le tsar russe Nicolas II avec une épée sur la poitrine, le dirigeant russe Staline avec une tête de mort sur la poitrine, ou  encore  le président américain Roosevelt avec un écusson familial  .

Vulliet Margaux

David Le Breton Signes d’identité. Tatouage, piercing et autres marques corporelles. (Editions Metaillé, 2008)       

David Le Breton L’adieu au corps (Editions Metaillée, 1999)