Le Studio Ghibli, les films de Miyazaki : entre réalisme, féminisme et écologisme.

Le 5 janvier 1941 marque la naissance d’Hayao Miyazaki, qui a fêté ces 77 ans il y a quelques jours. Ce dessinateur, réalisateur et producteur de films d’animation japonaise fonde, avec Isao Takahata, le Studio Ghibli en 1985, perçu comme étant le plus gros studio de production d’animation japonaise avant-gardiste et novateur. Ce projet était voulu au départ du fait de son nom, « Ghibli », inspiré de l’avion de reconnaissance italien utilisé durant la Seconde Guerre mondiale « Caproni Ca.309 Ghibli ». En prenant ce nom, Miyazaki voulait que le studio joue un rôle d’éclaireur. Depuis plus de 30 ans, le studio et Miyazaki mettent en avant des thèmes qui lui sont chers, tels que les kamis de la religion shintoïste. Ce sont des esprits prenant la forme d’objets, d’animaux, d’êtres spirituels, de nature, et ce sont en fin de compte des êtres sacrés. Il met également en avant le pacifisme, l’écologisme, en ayant un sens critique du monde. La pollution, le massacre des animaux, le matérialisme, l’urbanisation à outrance sont dénoncés. Il accorde même une place pré-dominante aux femmes dans ses œuvres.

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Le réalisme de son œuvre

Le réalisme immersif des œuvres de Miyazaki est extrêmement reconnu, au point qu’il est admiré pour son équilibre entre le fantastique et la réalité. Il met chaque détail en lumière, car toutes les scènes sont pour lui importantes. Pour Miyazaki, l’animation peut représenter des mondes fictifs, mais je pense néanmoins que dans son cœur elle doit avoir un certain réalisme. Même si le monde représenté est un mensonge, l’astuce est de faire croire qu’il est aussi réel que possible. Autrement dit, l’auteur doit fabriquer un mensonge qui semble si réel que les spectateurs penseront que le monde représenté pourrait éventuellement exister.

Pour créer ces sensations de réel, l’auteur met en place un système où chaque détail, tel que le comportement des personnages, la façon dont ils interagissent avec l’environnement, entre eux ou encore la façon dont leurs vêtements ou leurs cheveux bougent, est importante. Créer un monde réaliste par un moyen en soi irréaliste n’est pas propre au studio Ghibli, mais ce sont les seuls à atteindre une sorte de réalisme réaliste grâce aux mouvements des personnages, même si ces derniers sont joués par les animateurs et les doubleurs. Les tics et les expressions faciales d’un personnage sont aussi importantes que l’empathie de l’animateur. La course et la façon de courir en dit long sur le personnage car elle est motivée, et cela permet au réalisateur de communiquer quelque chose du personnage. C’est ce qu’arrive à faire parfaitement Miyazaki.

La scène du bain dans « Le voyage de Chihiro », sorti en 2001, nous présente un monde parfaitement irréel et encré dans la réalité, dans un monde organisé avec des employés, des salles de repos, une chaudière à charbon pour chauffer les bains, des savons divergents selon les clients. Par ces détails, on a l’impression que chaque personnage, même ceux en arrière-plan, a son histoire. « Princesse Mononoké », sorti en 1997, marque ce réalisme par le biais de la réalité des personnages, de la société avec des infrastructures, une culture, une tradition inspirée de la vie japonaise. Dans chacun de ces films, l’animateur a le souci du détail de chaque personnage, en faisant un plan large et en montrant la tâche à réaliser.

Pour marquer le réalisme dans son univers, il n’y a pas de personnages méchants ou bien gentils. En effet, ils ont tous des spécificités, ils répondent pour la plupart à un ensemble de motivations, à des références passées et réagissent par des actes qui empêchent de les classer dans des cases. Certains héros peuvent même devenir cruels.

La place de la femme dans son œuvre

Par le réalisme immersif des œuvres du studio mais aussi de Miyazaki, il y a bien évidement une critique de la société, surtout celle de la place des femmes dans la société. Au Japon, même si les droits évoluent depuis 1999, les hommes et les femmes devenant égaux, il reste tout de même des différences. Au travail, les femmes exercent régulièrement des travaux qualifiés d’« office ladies », c’est-à-dire des travaux précaires et les femmes ont un salaire inférieur aux hommes pouvant s’élever à 60%. Au Japon, les femmes gardent un rôle traditionnel où « bonne mère et épouse sage » est un proverbe encré dans la société. On peut noter qu’une japonaise sur trois souhaite devenir femme au foyer. Au travail, les femmes enceintes subissent une énorme pression et certaines sont obligées de démissionner ou d’autres de cacher leur grossesse. Les femmes sont énormément stigmatisées dans la société mais aussi dans les animés car les personnages féminins atteignent leur paroxysme en étant simplement des objets de désir.

Dans les Shōjo, animés destinés aux filles, il y a souvent les thèmes de la quête de l’amour, de l’homme idéal et la plupart du temps elles sont naïves, émotives et elles ont besoin de protection.

Dans les Shōnen, les animés destinés aux garçons, les filles détiennent des pouvoirs mais elles ne sont jamais assez fortes et elles ont besoin d’un homme pour la secourir, comme on peut le remarquer dans Naruto, où Naruto secours Sakura.

Malgré ces phénomènes, des artistes iront contre cette forme de sexisme, comme Miyazaki où la place des femmes dans son œuvre est très importante.

En effet, les rôles principaux sont le plus souvent tenus par des femmes, qu’elles soient enfants, adolescentes ou bien plus âgées. Elles tiennent toujours un rôle majeur, comme dans « Porco Rosso » sorti en 1992. Ce film d’animation raconte l’histoire de Marco, un pilote d’hydravion avec une tête de cochon, viril et un peu macho. Il refuse la réparation de son avion par la jeune Fio, la considérant comme trop jeune et trop féminine. Elle décide ainsi de travailler toute la nuit pour le convaincre et Marco accepte qu’elle et toutes les autres réparent son avion (« toutes » car ce sont des femmes). Le personnage de Fio, par son courage et sa ténacité, permettra à Marco de s’en sortir.

Porco-Rosso-porco-rosso-29177263-2560-1369.jpgDans « Le voyage de Chihiro » sorti en 2001, Chihiro, petite fille capricieuse et peureuse, doit suivre ses parents dans une ville déserte. Lors d’une promenade, la famille tombe sur un buffet ayant l’air délicieux, les parents commencent à manger et sont transformés en cochon. Cette scène est considérée comme une critique du capitalisme. Pour sauver ses parents, Chihiro doit s’intégrer à un monde extraordinaire. Elle évolue durant tout son voyage dans le monde des esprits, et aussi pour devenir adulte.

spirited_away1-1024x638.pngDans « Princesse Mononoké » sorti en 1997, la princesse n’a rien à voir avec une princesse. Elle est violente, déterminée et veut éliminer Dame Eboshi, qui détruit la forêt. Elle est considérée comme la méchante, or c’est plus compliqué que cela car elle détruit la forêt pour garantir l’indépendance de sa cité, où la femme a un rôle très important et est bienveillante envers son peuple.

san-princesse-mononoke.jpgDans « Nausicaä de la vallée du vent » sorti en 1984 avant la création du Studio Ghibli, le personnage principal est une femme du nom de Nausicaa. Elle se bat pour son village, prend des initiatives, elle est indépendante et surtout elle est pacifiste. Ainsi, même si elle tue les meurtriers de son père, elle est constamment envahie de remords.

321059.jpgDans « Kiki la petite sorcière » sorti en 1989, Kiki quitte le foyer familial et son village pour acquérir son indépendance, et elle se sent capable de le faire, elle a des qualités de cœur. Elle émerge dans un univers réaliste et urbain, dû à beaucoup de critiques du fait que ses personnages féminins n’étaient pas confrontés à la réalité. Mais Kiki va rencontrer des problèmes propres aux femmes japonaises d’aujourd’hui, indépendantes économiquement mais non moralement.

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Dans « Ponyo sur la falaise » sorti en 2008, on retrouve l’image de la femme indépendante. La mère de Sosuke s’occupe seule de son fils tout en continuant de travailler. Sa façon de se conduire, de manière assez sportive, montre son assurance et sa volonté d’aller de l’avant. Elle a l’image d’une mère dans la façon dont elle s’occupe de Ponyo et de Sosuke, mais elle a une personnalité plus complexe qu’une simple mère.

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Les héroïnes de Miyazaki représentent ainsi un idéal positif : elles sont intelligentes, complexes, vivantes, réalistes, avec des ambitions, des contraintes, des responsabilités, et elles sont d’une totale indépendance. Miyazaki évite de sexualiser ses personnages, contrairement aux autres animés, et il ne rentre pas dans les clichés des femmes fragiles, naïves. Il préfère présenter des femmes fortes, avec du courage et de la volonté.

La nature : un élément important dans cet univers

La nature est omniprésente, notamment avec le vent. Le fait de mêler le vent et la nature permet de créer une harmonie et une sensation de réel. Dans ses œuvres, la nature n’obéit pas à l’Homme ou aux personnages du film. « L’intérêt ne porte pas seulement sur les relations entre humains. Le monde dans son ensemble, autrement dit les paysages, le temps qu’il fait, le temps, la lumière, les plantes, l’eau, le vent, tout cela est magnifique et je fais tout mon possible pour que cela soit inclus dans nos films. » L’image de la nature est présente dans l’œuvre de Miyazaki, comme on peut le voir dans la grotte souterraine couverte de beaux cristaux bleus dans « Nausicaa et la Vallée du vent », dans la ville ancienne au fond des eaux pures de Laputa, dans le château dans le ciel mais aussi dans les arbres de la belle forêt paisible de « Mon voisin Totoro », dans l’étang lumineux et mystérieux du dieu-cerf dans « Princesse Mononoké », dans le lac au fond de la forêt où se rencontrent les deux personnages principaux dans « Le Vent se lève » ou encore dans le lac où passe de temps à autres le train dans « Le voyage de Chihiro ».

1063696215-1024x554.jpgD’un autre côté, la nature dans l’univers des films de Miyazaki est également décrite sous un jour effrayant, notamment du fait des nombreuses catastrophes naturelles ayant lieu dans ses œuvres.

ponyo-sur-la-falaise-4598.jpgDans les animés de Miyazaki, la nature est aussi décrite comme un ensemble d’éléments de nature disparate qui se mélangent et évoluent. Il y a des cohabitations entre des divinités mais également avec des robots, des animaux, des humains, la nature et l’ensemble des différentes espèces vivant ensemble et qui évoluent sans cesse.

L’univers du Studio Ghibli et les films de Miyazaki ont traversé le monde entier par le biais de son réalisme immersif, par sa volonté d’émancipation de la femme. Sa critique du monde dans lequel nous vivons encre ses films comme étant des chefs-d’œuvre. Bien qu’il se soit retiré de l’animation, il est toujours possible de s’attendre à une nouveauté d’ici les prochaines années…

Wyckaert Théo