Le repassage de la poitrine, une mutilation féminine peu connue.

Malgré la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (adoptée par l’ONU en 1979), malgré la Convention internationale relative aux droits de l’Enfant (ONU en 1989), les violences faites aux femmes et aux jeunes filles à travers le monde sont encore aujourd’hui un fléau. Si l’excision – ablation traditionnelle partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres – a récemment fait grand bruit, une autre pratique discrète est encore très courante au Cameroun : le repassage des seins.

Une pratique supposée protectrice

Le repassage des seins consiste en un massage ancestral avec des objets brûlants de la poitrine naissante de jeunes adolescentes, et, le reste du temps, en une compression à l’aide de bandes élastiques très serrées. Ceci afin d’aplatir la poitrine et d’empêcher son développement. Au départ, l’idée derrière ce geste était d’améliorer le lait maternel. Mais très vite, les camerounaises ont vu cela comme un moyen efficace d’empêcher les grossesses adolescentes, car les victimes seraient moins attirantes pour les hommes. Elles pourraient, ainsi, avoir une éducation plus poussée en ne tombant pas enceintes trop jeunes et cela pourrait également réduire les risques de viols ou harcèlement sexuel. Les chiffres parlent contre cette argumentation puisqu’au niveau national, en 2015, une fille sur quatre était mère avant 18 ans.

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Issu de la série de photos Plastic Dream, Gildas Paré (2015)

Des femmes détruites

Comme on peut s’en douter, cette pratique est extrêmement douloureuse. En plus de ces fortes douleurs, qui perdurent longtemps après l’acte, certaines femmes subissent des abcès, des infections de la poitrine, des coulées de lait maternel ou au contraire une absence de ce lait, et ont parfois un sein plus gros que l’autre. Ces massages seraient également liés à des risques plus importants de cancer du sein. Aux souffrances physiques s’ajoutent un véritable traumatisme psychologique. Les femmes se retrouvent complexées par les ravages qu’elles ont subis et témoignent parfois d’une véritable honte de leurs corps : il leur est difficile de se dénuder, même devant leur partenaire.

Une solution pour se reconstruire serait la chirurgie esthétique combinée à un suivi psychologique. De telles aides sont néanmoins très rares au Cameroun.  Les femmes apprennent donc difficilement à vivre avec leurs blessures.

De nombreuses victimes qui font face à un manque de reconnaissance

Après une large campagne de prévention, un rapport mené en 2013 souligne le fait que 12% des filles seraient toujours concernées par le repassage de la poitrine. Si c’est mieux qu’une fille sur quatre, comme l’avait rapporté l’étude de 2006 menée par le Dr Flavien Ndonko et Germaine Ngo’o en 2006, cela reste encore chiffre encore très élevé. Alors que le Cameroun met en lumière l’importance des droits humains dans sa Constitution et a signé la Charte onusienne de 1979, la réponse des autorités s’avère décevante. Pour ne pas ternir l’image du pays, les autorités ne reconnaissent pas le problème. Aucune loi n’a donc été adoptée au niveau national. Seules des associations telles que le Réseau national des associations de tantines (Renata), aux moyens limités, se sont saisies du dossier.

Par ailleurs, selon un rapport de l’ONG camerounaise Gender Empowerment and Development (GEED) 58% du « repassage » serait effectué par les mères, 9% par les sœurs et 7% par les grands-mères. Et ceci sans que le père de l’enfant ne soit au courant. Si ces femmes ne font bien souvent que reproduire ce qu’elles ont-elles mêmes vécues, ignorant les dommages qu’elles causent, le fait que cette pratique ait lieu dans un huis-clos féminin contribue aussi à invisibiliser le phénomène

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Outils traditionnellement utilisés pour repasser la poitrine

Enfin, un dernier manque de reconnaissance vient de la communauté internationale. Effectivement, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), une mutilation sexuelle féminine se définit comme une « intervention qui altère ou lèse intentionnellement les organes génitaux externes de la femme pour des raisons non médicales ».  L’OMS reconnait quatre types de mutilations sexuelles féminines et le repassage de la poitrine en est exclu. Il ne fait donc pas partie des rapports de l’organisation et il est très peu médiatisé donc, par conséquent, bien plus difficile à combattre car méconnu.

Le rôle essentiel de Renata

Si la pratique recule, c’est avant tout grâce aux interventions des associations, et notamment l’association Renata. Ce réseau est né en 2005, de par la fusion de plus d’une soixantaine d’associations de filles mères présentent dans les dix régions du Cameroun.  Ses principales missions sont la sensibilisation à la santé, à l’hygiène et aux violences sexuelles.  15000 tantines interviennent ainsi à travers tout le pays, et plus particulièrement dans les écoles. Une mission d’éducation et de prévention qui vise à sensibiliser les élèves aux dangers du repassage des seins des fillettes. Les intervenantes partagent leurs propres expériences vis-à-vis du « repassage », à l’instar de Cathy Aba Fouda : « Vos mamans ne sont pas méchantes, c’est juste qu’elles ne savent pas quoi faire. Moi aussi je suis une victime, on m’a massé les seins quand j’avais 10 ans ».  À côté de ces interventions, les tantines conservent aussi, au sein de leur siège situé à Yaoundé, des documents attestant de la gravité de certains cas de repassage.

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Renata au cours d’une mission de sensibilisation

Les avocats de l’association travaillent depuis environ deux ans à une proposition de révision du Code Pénal visant à condamner le repassage de la poitrine.  C’est un combat difficile, du fait du déni des autorités d’une part, mais aussi faute de moyens financiers : l’association survit seulement grâce au bénévolat.

La lutte n’est pas encore terminée. Selon le proverbe espagnol « L’ignorance toujours mène à la servitude », continuer de parler de ce phénomène contribuera, espérons-le, à son endiguement et à une hausse des conditions de vie des filles.

 

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Plastic Dream, Gildas Paré (2015)

Moynat Justine

POUR ALLER PLUS LOIN :

https://www.youtube.com/watch?v=iHfkmB_Wb2Y : Repassage des seins, combat camerounais, reportage de France 24

http://gildaspare.com/Plastic-dream : Plastic Dream, une série de photos par Gildas Paré

http://www.ohchr.org/Documents/HRBodies/CEDAW/HarmfulPractices/GenderEmpowermentandDevelopment.pdf : “Breast Ironing: A harmful traditional practice in Cameroon”, un rapport de Gender Empowerment and Development(GeED) de 2011