Culture Musique

Esma Rezdepova : « Gipsy Queen »

Je pense que vous ne la connaissez pas, bien que je n’y mettrai quand même pas ma main au feu ou sur un poêle à bois. Même la main gauche. Parce que déjà ça serait douloureux, et en plus je trouve cela très con comme idée. Ça m’obligerait aussi à écrire cet article d’une seule main, ce qui n’est pas très pratique. Même si la voix d’Esma me donne la force d’écrire plus vite que mon ombre. Sa puissance, qui te prend aux tripes et en vient à te posséder jusqu’au bout des doigts, te ferait gagner des concours de dactylo.

Fichtre, il faut que j’attende de découvrir sa mort pour découvrir qu’elle a vécu. Un soir de décembre 2016, en parcourant le fil d’actualité d’un réseau asocial, Facebook pour ne pas le citer, je tombe des nues sur un titre : « La reine des gitans est mortes ». Le gitan qui sommeille en moi se dit : « Merde, on avait une reine. » Et là, je l’écoute. Le gadjo que je suis reste scotché par une telle force vocale. Ça fout les frissons. Ça rend vivant. Ça réveillerait les morts comme on dit. Si elle pouvait se réveiller elle-même. Esma, je suis désolé de t’avoir connu trop tard. Surtout que j’ai réussi à avoir des frissons en t’écoutant avec le son pourri de mon portable, donc je me dis qu’en live ça doit être du lourd. Tu sais, moi je suis gaulois et chez moi je n’ai jamais entendu parler de toi. Ce qui est fort dommage. Surtout quand j’entends tout ce qui passe comme musique à la radio ou à la télé de nos jours. Je ne dirai pas qu’il y a beaucoup de merde, mais je le pense très fort.

LA BELLE ET LE TZIGANE

Esma Redzepova est née le 8 aout 1943 à Skopje, dans le royaume de Bulgarie, et est morte le 11 décembre 2016 à Skopje, en Macédoine. Oui c’est la même ville, mais vous savez qu’entre temps avec les guerres et autres conflits, les État ont un peu fait leur mayonnaise avec les territoires des Balkans. Et si le temps le permet, cela ne devrait pas tarder encore à changer.

Dans la famille de Madame Rezdepova, il y a du beau monde. Du côté paternel, le grand-père est rom catholique, la grand-mère est juive irakienne et le père est un cireur de pompes qui a touché à plusieurs professions, comme employé de cirque. Mais il est intéressant de noter qu’il poussait la chansonnette et tâtait du tambour, parfois même pour des mariages. La mère, quant à elle, était une rom musulmane et couturière. Et voilà, on a déjà tout le parcours la petite Esma qui est tracé, entre une volonté de fédération entre les peuples par la chanson, la scène et le spectacle et un amour de la mode, toujours enroulée dans des turbans (elle en aurait eu plus de 300 dans ses tiroirs).

Initiée à la musique tzigane par un de ses frère, elle commence dès 9 ans à écrire des chansons. Elle sort de l’ombre grâce à un télé-crochet, dont elle sort grande gagnante en 1956. Elle poursuit son début de carrière musicale, contre l’avis de ses parents, qui ont juste peur pour elle en fin de compte car les chanteurs roms ont généralement du mal à percer dans le métier. Elle rencontre alors Stevo Teodosievski, qui, en outre d’être de 19 ans son aîné et l’avoir épousé, fut son compositeur, musicien, impresario. Bref il a géré la carrière d’Esma jusqu’à sa mort en 1997. À noter qu’il n’était pas rom, ce qui a donné lieu à des critiques racistes ainsi qu’à des pressions, aussi bien de la part des roms que des macédoniens. Cela s’explique par le fait que le sujet des différents peuples slaves de l’ex-Yougoslavie est sensible. Pour simplifier, il y a des chamailleries entre les peuples slaves, ils s’accusent de tout et n’importe quoi mais surtout n’importe quoi : « Eux ils sont sales, ils Slavent pas ».

Outre le Romani, langue rom et sa langue de prédilection pour ses chansons avec le macédonien, elle a aussi chanté en grec, turc, hébreu ou encore en hindi. Elle s’est produite partout dans le monde : en 1962 elle est la première yougoslave à se produire à l’Olympia de Paris, en 1983 devant Indira Gandhi, la première ministre indienne, puis elle est passé en Union Soviétique, aux États-Unis, au Mexique ou même en Australie. C’est lors d’un festival en Inde, en 1976, qu’elle fut nommée pour la première fois « Reine de la musique tzigane ».

BOHEMIAN RHAPSODY

Esma Redzepova, c’est environ 23 000 concerts et des centaines d’heures d’enregistrements. C’est un cri, c’est un chant et c’est bien plus que le désert et le vent. Parfois un cri d’alarme, d’autres fois un cri qui tire les larmes ou encore un cri qui te dit juste de t’arrêter, d’écouter et de profiter de ces chants traditionnels où les silences en disent longs. Ce petit bout de grande dame, décorée par tous ses turbans et armée d’un sourire contagieux, nous raconte ses joies, ses peines, ses malheurs, son pays, son peuple. Une chanteuse tout simplement. Elle joue avec les émotions humaines, et elle le fait tellement bien. Une façon de chanter théâtrale et une voix qui a évolué avec le temps, passant d’une voix pure et angélique à une voix rauque et grave. Son répertoire est resté fidèle aux traditions roms et macédoniennes.

Dzelem dzelem est peut-être le plus beau son du monde, selon moi. Écrit par Zarko Jovanovic, c’est officiellement l’hymne des roms, depuis le premier Congrès mondial tzigane tenu à Londres en avril 1971. La version d’Esma mériterait d’être l’hymne de l’Union Européenne, l’hymne du monde même. « Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd » me glisse Beethoven à l’oreille. Les larmes me montent au nez et j’ai la bave au coin des yeux quand je l’écoute. Non pas que je sois triste, non. Mais c’est d’une telle beauté que ça en devient indéfinissable. Parce que c’est à la fois la voix d’un peuple et la voix du monde entier. Car Esma est au service de l’amour et de la beauté, entre un hommage à son peuple et en même temps un message qui a une dimension universelle. Voici la preuve que toutes les voix mènent aux roms. Sans comprendre les paroles, je comprends ce qu’elle veut me raconter. À noter, pour la petite anecdote, si vous ne le savez pas et si vous le savez déjà je vous le dis quand même, qu’il existe une version française de « Dzelem Dzelem » par Vaya con Dios. Titrée « Je t’aime, je t’aime », elle est moins puissante, plus en douceur, mais tout aussi magnifique.

Outre sa reprise de l’hymne Gipsy, sa chanson la plus connue est sûrement « Caje Sukarije ». Elle est sublime. Une chanson d’amour qu’Esma a écrite lorsqu’elle avait 11 ans. Le réalisateur Sacha Baron Cohen est aussi tombé sous son charme et l’a utilisé pour un de ses films. Quelle bonne idée. Oui, mais ce film c’est « Borat », sorti en 2006, et il utilise la chanson lorsqu’il présente un village kazakh, qu’il ne met pas vraiment en valeur. C’est peut-être drôle pour nous mais ça ne fait pas rire Esma, qui porte plainte. Elle reçut alors 26 000 euros de dédommagement, ce qui est moins que ce qu’elle demandait car le réalisateur avait l’autorisation de la maison de disque, cette dernière n’ayant pas pris soin d’en informer la principale intéressée. Cependant, ce petit scandale fut l’occasion de populariser la chanson et son interprète.

UNE VOIX HUMANITAIRE

Première chanteuse rom à chanter sur radio Skopje, radio macédonienne, elle réveillait les gens de sa voix d’ange. Les chanceux. Une tzigane qui se bat et réussi à faire entendre son peuple, en musique, en Yougoslavie et dans le reste du monde. Elle est parvenue à mélanger toutes ces cultures, tout en restant elle-même et fidèle à son peuple. Uni par le chant, par la culture. Cela participe à la construction de ce qu’on peut appeler « l’Europe », car il ne peut pas y avoir d’union entre différents peuples s’il n’y a pas d’union culturelle. Et le meilleur moyen de connaître un peuple, c’est de connaître sa musique. Ce n’est pas seulement les cols blanc encravatés qui rédigent des constitutions qui peuvent créer et définir l’Europe.

Elle rend hommage à la culture rom dans ses chansons, mais dans son œuvre humanitaire elle favorise des causes plus larges. Membre du Lions Club, engagée pour le droit des femmes, donnant des concerts caritatifs, sa carrière de militante est aussi riche que sa carrière musicale. En plus de chanter comme une déesse au quatre coins du monde, elle a trouvé le temps, entre les années 1970 et les années 1980, d’adopter des enfants défavorisés pour les sortir de la misère. Quarante-sept en tout. Dont cinq qu’elle a élevé personnellement. Si ce n’est pas une grande dame ça. Elle leur donna à tous une formation musicale et beaucoup sont devenus membres du groupe qui l’accompagnait sur scène.

Cette sainte femme se lança même dans la politique dans les années 1990, et elle fut élue conseillère municipale de Skopje en 2009.

Des notes et une voix qui font découvrir un peuple. Un peuple de nomades, habitués aux malheurs, qui se soude autour de ces notes de musiques et de cette voix hors du commun. Écouter Esma, c’est faire un voyage en compagnie des tziganes au cœur des Balkans. C’est une musique qui porte un peuple, mais qui n’attend qu’à porter le monde entier. Une musique qu’Esma Redsepova et son mari Stevo Teodosievski ont amené aux quatre coins monde pour la faire découvrir à tous. Parce que grâce à des gens comme elle, le monde peut passer de la peur à la joie.

Aujourd’hui, la reine bohémienne illumine notre ciel et on peut notamment combler le bruit de son absence avec ses 580 titres enregistrés. C’est beau, mélancolique, et même sexy. Car oui, Esma montre aussi qu’il est possible d’être sexy sans avoir à être quasiment dévêtue et dandiner son arrière train à une vitesse affolante à la face du monde.

David Axel

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