Calais : ville au visage méconnue.

Marchant sur la plage, on peut apercevoir, en face, cette île symbole d’espoir et d’espérance pour de nombreux peuples cherchant une vie meilleure. Cette île, que l’on nomme Grande Bretagne est vue comme le but ultime que les migrants rêvent d’atteindre en prenant tous les risques, certains y perdant même la vie. Cette plage, depuis laquelle on aperçoit la Grande Bretagne, est celle de Calais. Calais, la ville que nous connaissons tous. Pour nous, vacanciers, elle symbolise notre petite virée en Angleterre le temps d’un weekend ou pendant quelques jours de vacances. Mais nous la connaissons aussi pour sa « jungle », et les migrants qui, sur leur périple, y font parfois une halte indéterminée.

Mais comment résumer cette ville de manière aussi simpliste ? Cette commune n’est pas emblématique que des migrants, elle possède une richesse méconnue. La ville a une histoire, une culture, un héritage que ses habitants essayent de transmettre aux générations futures. Un jour, le nom de Calais n’ira plus de pair avec migrants, mais avec culture, histoire, ou encore espoir.

Calais histoire d’une ville migratoire

Penser que l’arrivée des migrants à Calais est un phénomène nouveau est totalement absurde. Les premiers migrants voulant traverser la mer pour rejoindre la Grande Bretagne datent de la guerre des Balkans. C’est au début des années 1990 que la jungle de Calais voit le jour, comme l’indique Veronika Boutinova dans son ouvrage « Calais cul-de-sac ».

La cause de la venue des premiers migrants est la guerre qui fait rage dans les Balkans. Avec la chute du communisme et les déclarations d’indépendance de la Croatie ou encore de la Slovénie, la Yougoslavie implose et tombe dans la guerre civile. Cet embrasement provoque une persécution à l’encontre des minorités, mais également vis-à-vis des opposants politiques. Cette guerre civile se transforme ensuite en un conflit ethnique, et c’est de là que les migrations commencent. Les exilés traversent l’Europe par tous les moyens cherchant à rejoindre l’Angleterre.

Mais au fil des années, le flux de migrants ne se réduit pas, et de nouveaux facteurs les poussent à venir s’installer sur le territoire de la commune de Calais pour rejoindre la Grande Bretagne.

Depuis les années 2000, et en particulier depuis les années 2010 les migrants souhaitant rejoindre l’Angleterre ne proviennent plus des Balkans mais de pays d’Afrique comme le Soudan ou l’Erythrée. En fuyant le Soudan, ils cherchent à fuir la guerre civile provoquée en partie par l’indépendance du Soudan du Sud. En quittant l’Erythrée, ils cherchent à fuir la dictature et le service militaire dont la durée est indéterminée.

Enfin, les migrants originaires d’Asie et d’Orient sont majoritaires. Les Afghans quittent leurs pays à la suite de l’intervention Américaine contre les talibans. Les Syriens et Irakiens s’exilent en raison de la guerre civile et les exactions commises par les divers groupes terroristes sur place, se livrant à un véritable pillage du pays.

Les bourgeois de Calais

Lorsque l’on ne connait pas Calais pour son histoire migratoire, on la connait pour son épisode historique durant la guerre de cent ans. En plus d’être un évènement historique, les bourgeois de Calais font également partie intégrante de l’art avec la sculpture de Auguste Rodin datant du XIXème siècle.

Durant la guerre de Cent Ans entre les français et les britanniques, la ville de Calais subit un siège entre 1346 et 1347. En septembre 1346, le roi d’Angleterre et seigneur d’Irlande Edouard III établit, avec son armée, un siège à l’encontre de la ville de Calais et de sa garnison. Le chevalier Jean de Fiennes, responsable de la garnison de la ville, résiste, mais malgré cela et après 11mois de siège, la cité est affamée. Après des négociations entre les têtes pensantes, le roi Edouard III accepte que six bourgeois soient livrés afin d’être exécutés : contrepartie les habitants garderont la vie sauve. Mais même si la vie des habitants est épargnée ils seront pour le moins contraints de quitter la cité. Dans le même temps, la reine Philippa de Hainaut, épouse du roi Edouard III, l’implore d’épargner les six bourgeois. Le 3 août 1347 Calais devient une ville anglaise, et cela jusqu’au mois de janvier 1558, quand Henri II de France reprend la ville.

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Photo de la statue des bourgeois de Calais de Rodin – source Wikipedia.

Rodin est le créateur de la célèbre statue des Bourgeois de Calais, trônant fièrement au centre-ville. Pour réaliser sa statue, il s’inspire de l’ouvrage de Jean Froissart « Les Chroniques de France », et plusieurs projets d’œuvres supposées consacrer le dévouement patriotique d’un seul bourgeois voient le jour. En septembre 1884, pour commémorer la remise des clefs de la ville aux anglais et sur recommandation d’un calaisien, le maire de la ville Omer Dewavrin, accompagné du conseil municipal, prend la décision de sélectionner Rodin comme artiste. L’inauguration de la statue de Rodin aura lieu en juin 1895.

Calais ville culturelle méconnue

Cette cité, connue pour être symbole de migration, est aussi l’essence même d’un patrimoine et d’une richesse culturelle pour le moins méconnue.

La dentelle fit pendant de longues années la fortune de la ville. Ses origines remontent au XVIIIème siècle en Angleterre, et un véritable développement dans la région de Calais se produisit pendant le XIXème siècle. Les usines fleurissent et emploient des ouvrières à tour de bras pour produire des décorations, mais également de la haute couture ou encore de la lingerie. De nos jours, les entreprises travaillant la dentelle dans le Calaisis peuvent se compter sur les doigts d’une main. Mais pour préserver l’histoire de cet artisanat, les autorités locales misent sur la transmission par la culture. C’est ainsi qu’un musée ouvrit ses portes en 2009, la cité de la dentelle et de la mode, installé dans l’ancienne usine de dentelle de la famille Boulart. Avec ce musée, c’est l’industrie d’un territoire qui perdure dans le temps.

Calais est aussi une ville d’artiste. La sculptrice et artiste plasticienne Annette Messager expose certaines de ses œuvres dans les musées de la région de Calais. Connue pour sa spécialisation dans l’art moderne, certaines de ses œuvres sont des interprétations de scènes de vie connues par les migrants. Des scènes basiques comme où dormir, où se loger, ou encore où se nourrir : des œuvres anciennes et nouvelles dont certaines sont conçues juste pour Calais.

Une autre artiste calaisienne connue est Agathe Verschaffel, dont les images représentent le cœur historique de Calais. Pour chaque tableau, elle puise son inspiration dans une photographie prise dans la ville, qu’elle décortique pour produire une œuvre. L’essentiel de ses œuvres illustrent une industrie disparaissant au sein de la ville, et elles ont pour vocations de préserver la mémoire.

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Affiche d’une exposition de l’artiste Annette Messager – source Ville de Calais.

Mais outre les artistes locaux, c’est depuis quelques temps un artiste mondialement connu qui a fait parler de lui. Banksy, le roi du street art, a recouvert certains murs de la ville avec ses œuvres pour exprimer son opinion sur les réfugiés. On peut ainsi retrouver sur les murs de la ville une reprise du Radeau de la méduse de Géricault. Dans cette reprise, le radeau est remplacé par un ferry qui symbolise la traversée vers l’Angleterre. Ou encore l’image d’une fille regardant depuis la plage en direction de la terre promise à l’aide d’une longue vue.

Pour les amateurs de street art et des œuvres de Banksy plus généralement, il s’agit d’une ouverture culturelle au sein même d’une ville victime de préjugés.

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Photo d’une œuvre de Banksy sur la plage de Calais – source Le Monde.

Alors quelle est souvent le point de chute des voyageurs en quête d’une vie meilleure, Calais est aussi une ville de culture et d’histoire, et ce depuis des siècles. Les bourgeois de Calais, son art, son histoire et son industrie ont forgé sa réputation. Cette réputation bien trop souvent dénigrée sans même connaître la véritable âme de la commune.

Un jour, Calais sera-t-elle la ville où la diversité culturelle sera un symbole ? Une ville qui sera reconnue pour sa richesse et ce à travers la France et à travers l’Europe ?

Renart Hugo