Art Culture

Los Modernos Hermanos.

Lorsque l’on parle d’art moderne, l’usage est de citer immédiatement ses plus illustres représentants : Pablo Picasso, Georges Braque, Henri Matisse, entre autres. Tous sont devenus des légendes de l’art du XXème siècle et tous sont européens. Mais l’art moderne se résume-t-il à la seule scène européenne de la première moitié du siècle dernier ?

Quid de Frida Kahlo, de son illustre ex-époux Diego Rivera, de Siqueiros, de Merida, et de tous ces artistes venus de cette contrée alors lointaine et fascinante qu’est le Mexique ?

Tantôt oublié, tantôt négligé, l’apport de la scène artistique mexicaine de l’époque fait désormais force de loi. La voilà reconnue à sa juste valeur : illustre, importante, riche.

Et surtout, elle entre en résonnance directe avec sa contemporaine européenne. Dialoguant entre elles, s’inspirant l’une et l’autre, se répondant parfois,  elles sont les témoins et actrices d’une époque marquée par un foisonnement artistique alors inégalé.


C’est là le propos de l’exposition « Los Modernos, dialogue France – Mexique », à découvrir au Musée des Beaux-arts de Lyon jusqu’au 5 mars. Déjà présentée au Museo Nacional de Arte de Mexico en 2015 puis au Museo de las Artes de la Universidad de Guadalajara en 2016, cette exposition retrace plus d’un demi-siècle de dialogues artistiques et créatifs, entre précurseurs européens et jeunes loups mexicains. Réparties sur une dizaine de pièces – toute une aile du musée est consacrée à cette exposition – plus d’une cinquantaine d’œuvres sont exposées aux yeux du public, et pas des moindres : des toiles de Picasso, de Diego Rivera, de Frida Kahlo ou encore de Carlos Mérida.

Peu importe que vous soyez amateur confirmé ou simple novice, cette exposition se présente sous un schéma didactique : accessible mais pointue, elle déroule devant vos yeux une histoire, suit une continuité et une logique facilitant la compréhension et l’appréhension de ces œuvres, dont la portée échappe encore aujourd’hui à bon nombre d’observateurs. Passant en revue différents mouvements comme le cubisme ou le muralisme, elle s’articule autour de trois thématiques dont la première porte sur l’éminent Diego Rivera et ses liens avec la scène artistique parisienne.

Rivera, l’influence parisienne, et les autres.

 

« Toutes mes connaissances et toutes mes inclinations, toutes mes expériences s’effondraient devant le mouvement inouï qu’ils y avait dans la Ville Lumière. L’exposition des Indépendants, les Fauves, les expositions de Picasso, de Braque désorientaient mes intentions et en un moment de transition, je me retrouvais seul avec mes pensées devant cette audacieuse et neuve vision de la peinture qui déroutait tous mes chemins […] »
Roberto Montenegro, 1962.

 

Nous sommes au début de ce XXème siècle si prometteur et le Mexique, qui est alors un Etat indépendant depuis quasiment un siècle déjà, se remet doucement mais sûrement de plusieurs décennies de guerres l’ayant confronté au Texas ou à l’Espagne, l’ancien empire tutélaire. La stabilité politique demeure fragile, et le désir de liberté, de richesse et de pouvoir qui agitent les classes moyennes et bourgeoises offre un terreau fertile à l’émancipation (d’une nouvelle scène artistique, composé) de jeunes artistes décomplexés qui feront, souvent grâce à des bourses d’études, le voyage en Europe et notamment en France, vers Paris, pour peaufiner leurs formations et se frotter au gratin artistique de la capitale française, alors en plein fourmillement créatif.

Diego Rivera, un jeune peintre ambitieux, fait alors parti des tout premiers à faire le déplacement. Et l’appréciation, qui est la sienne, sur ce qu’il y découvre est sans équivoque. Le cubisme, entre autres mouvements, l’inspire, le bouscule et révolutionne sa vision du monde et de l’art qui a la charge de le représenter. Il dira plus tard, en 1960 : « C’était un mouvement révolutionnaire qui remettait en question tout ce qui, dans l’Art, avait été dit ou fait. Il ne sacralisait rien. Alors même que l’ancien monde volait en éclats, le cubisme dynamitait les formes telles qu’elles étaient perçues depuis des siècles et créait, à partir de fragments, de nouvelles formes, de nouveaux objets, de nouveaux modèles et – en fin de compte – de nouveaux mondes. »

C’est donc à Paris, lors d’un premier séjour en 1909, et plus précisément à Montparnasse où il s’installe en 1911, qu’il puise une inspiration nouvelle pour travailler. Beaucoup d’autres le suivront par la suite. Paris est alors plus que jamais l’endroit où il faut être, si on aspire à la reconnaissance d’être un véritable artiste. Paris sera l’étincelle qui mettra le feu au poudre, qui provoquera l’explosion d’une nouvelle scène mexicaine, encore balbutiante mais sans le moindre complexe à nourrir en comparaison de son illustre contemporaine du Vieux-Monde. Nombreux seront les artistes mexicains au service de leur art qui viendront se nourrir de la frénésie parisienne avant de l’emporter avec eux dès leurs retour vers leurs Mexique natal.

C’est là la première thématique présentée par cette exposition. Certaines œuvres exposées sont la preuve évidente de ce dialogue, de cette filiation. La toile intitulée « L’architecte Jesus T. Acevedo » (ci-dessous) de Diego Rivera, notamment.

Ses formes déstructurées,  malmenées, son rythme vivant, sa construction, brouillonne et limpide à la fois, ne nous rappellerait-elle pas le travail d’un éminent peintre espagnol, installé en France, et depuis mondialement connu ?

 

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El architecto Jesus T. Acevedo, Diego Rivera, 1915-1916.

 

Les surréalistes, et la fascination mexicaine.

Une fois de retour au pays, l’éclat de ces artistes mexicains ne cesse de croître, son rayonnement dépasse largement les frontières du seul Mexique et la réappropriation culturelle du passé précolombien y est pour beaucoup. Elle est même un maillon important de cet épanouissement nouveau.

De l’Europe aux Etats-Unis d’Amérique, on se les arrache. Tout le gratin artistique –et pas seulement – se rue pour les rencontrer, échanger avec eux, s’inspirer de ce nouveau souffle, original et novateur.

On peut citer le très capitaliste Nelson Rockeller, qui commande à Diego Rivera une peinture murale destinée pour le chic Rockefeller Center de New York, mais la fresque restera inachevée avant d’être détruite, suite au scandale provoqué par la représentation du « 1er mai » moscovite et la présence de Lénine sur la peinture, que Rivera, communiste assumé, refusera de supprimer.

Mais c’est en Europe que cette scène mexicaine connaîtra le meilleur écho, en la personne des surréalistes européens, qui nourriront une réelle fascination pour ces artistes. L’Europe est alors à l’aube de la seconde guerre mondiale, et nombreux sont ceux qui fuient vers le Mexique, physiquement et artistiquement,  à la recherche d’un nouveau souffle, d’une nouvelle transcendance. Parmi eux, on peut citer André Breton qui, selon ses dires, vient chercher au Mexique le « sens inné de la poésie (et) de l’art ». Il s’enthousiasme notamment pour la peinture de Frida Kahlo, qu’il expose à Paris en 1939 aux côtés d’objets d’art précolombien et d’art populaire mexicain.

On peut également citer l’autrichien Wolfgang Paalen, qui gravite alors autour de Breton, et qui s’exilera au Mexique. Certaines de ses tableaux, dont « La toison d’or », présentée dans cette exposition, ou encore son « Pays interdit », entrent particulièrement en résonnance avec l’art nouveau de ceux qui n’auraient pu être que des disciples des modèles et pères européens. Au contraire, ils les rejoignent alors au panthéon des grands artistes modernes de leurs temps.

Un dialogue est bel et bien installé, il est riche, bouillonnant, exalté et exaltant.  

Antonin Artaud, poète et grand théoricien de l’art, dira en 1936 : « C’est peut-être une idée baroque pour un européen, que d’aller chercher au Mexique les bases vivantes d’une culture dont la notion semble s’effriter ici ; mais j’avoue que cette idée m’obsède ; il y a au Mexique, liée au sol, perdue dans les coulées de lave volcanique, vibrante dans le sang indien, la réalité magique d’une culture, dont il faudrait peu de chose sans doute pour rallumer matériellement les feux ».

Ce savant mélange d’imagination, de magie née de la terre, de magma surréaliste inspirera des générations d’artistes.

Dans le même temps, les gouvernements révolutionnaires de tous bords tenteront d’intégrer ce milieu – ou plutôt de l’intégrer au leur, aspirant à une consécration par les artistes, dont la parole compte désormais.

Certains s’engageront, à différentes échelles. Rivera se liera au parti communiste, allant jusqu’à se rendre à Moscou pour la célébration des dix ans de la Révolution d’Octobre. Il sera finalement expulsé pour activités antisoviétiques, puis exclu du parti. Ce qui ne l’empêchera nullement de participer à la protection et à la dissimulation de Léon Trotski, exilé de Russie, avant de s’en éloigner suite à la relation extraconjugale que ce dernier partagera avec son épouse Frida Kahlo.

 

La photo.

À ce moment-là, et plus que jamais, tout est politique. Les artistes modernes, et notamment les photographes, tournent leurs regards vers ce pays en plein développement, attirés par son effervescence sociopolitique et culturelle.

L’exposition présente des clichés d’Henri Cartier-Bresson, un photographe français, ou d’Edward Weston qui, comme tant d’autres, quittera le confort de son Amérique natale pour capturer le délire bouillonnant du Mexique.

Deux salles sont ainsi consacrées à la photographie. Le noir et blanc de ces clichés ne nuit en rien à l’expression si singulière et expressive de l’époque. Au contraire, elle exalte, elle sublime la vie, au sein d’une région et d’une époque complexe, colorée, vivante.

 

 

Ce sont là les thématiques principales abordées par cette exposition. Si les plus retors pourraient légitimement regretter la (trop) faible présence d’œuvres provenant d’artistes mexicains, et ce malgré une collection admirable, ce voyage dans l’Histoire et dans l’Art exposé au Musée des Beaux-arts de Lyon jusqu’au 5 mars mérite, au minimum, un petit détour.  Ay, caramba!

 

Prochilo Guillaume

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