Histoire Politique

Le Commonwealth : héritage symbolique d’un empire déchu ?

Si aujourd’hui plus de 500 millions d’individus ont pour langue maternelle l’anglais, ce n’est pas par hasard. Cela est effectivement le résultat d’une longue entreprise coloniale britannique. Un empire qui, évidemment, à l’instar de son voisin français, n’a su résister aux politiques de décolonisation du XXème siècle. De ces miettes est alors née une bien étrange organisation internationale : le Commonwealth « britannique ». Mais à quoi sert le Commonwealth aujourd’hui ? Est-il un simple « jouet sonore et creux », une « gigantesque farce » comme l’avait sévèrement qualifié le « Times » en 1964, ou une réelle entreprise sur l’avenir ? L’actualité chargée en cette année 2018 pour le Commonwealth nous amène à reconsidérer cette organisation sans pareil.

 

Balfour et le « British Commonwealth of Nations » : la consolation d’un rêve sans lendemain.

En 1926 est tenue une nouvelle Conférence Impériale, réunissant tous les représentants des principales colonies de l’Empire Britannique, à savoir ses colonies de « peuplement blanc ». Lors de cette conférence, le premier ministre sud-africain J. B. M. Hertzog exige auprès de la couronne britannique une déclaration publique, selon laquelle les dominions sont des Etats indépendants possédant un statut égal à celui de la Grande-Bretagne et méritant désormais une réelle reconnaissance internationale. Le terme « indépendant » n’est pas partagé par tous. C’est le cas du premier ministre Canadien William Lyon Mackenzie qui, tout en soutenant l’initiative de Hertzog, souligne la difficulté d’utiliser ce terme alors qu’il rappelle le souvenir douloureux de la révolution américaine, chez les Canadiens pro-britanniques notamment. Dès lors est adopté la déclaration Balfour. Arthur Balfour, en tant que négociateur pour le gouvernement britannique, reconnaît l’autonomie des colonies du Royaume-Uni et renomme « l’Empire » britannique « Commonwealth of Nations », que l’on peut traduire comme association destinée au « bien commun » des Nations, à la collaboration entre ces pays devenus autonomes. C’est le traité de Westminster qui, cinq ans plus tard en 1931, valide la déclaration de Balfour et ce nouveau « Commonwealth » destiné à reconnaître l’indépendance et la place nouvelle de ces colonies, bien qu’elles restent « unies par une allégeance commune à la Couronne ».

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Le Roi George V et les premiers ministres des Dominions lors de la Conférence Impériale de 1926

Cependant, ce « premier » Commonwealth, constitué de l’Australie, du Canada, de la Grande‑Bretagne, de la Nouvelle‑Zélande et de l’Afrique du Sud, est bien souvent comparé à une sorte de « club de gentlemen ». C’est pourquoi en 1949 se constitue un « nouveau » Commonwealth, fort différent. L’Irlande quitte le Commonwealth britannique en 1949. L’Inde, qui rêve depuis des décennies d’un gouvernement responsable et du statut de dominion, parvient à obtenir son indépendance en 1947, au prix d’une division géographique et religieuse en deux Etats : l’Inde à majorité hindou et le Pakistan musulman. Le Ceylan voisin (aujourd’hui le Sri Lanka) et la Birmanie (aujourd’hui le Myanmar) obtiennent leur indépendance en 1947‑1948. Le Sri Lanka se voit accorder le statut de dominion et choisit alors d’intégrer le Commonwealth. La déclaration de Londres de 1949 permet à l’Inde de demeurer membre du Commonwealth alors que cette dernière est devenue une république. Dès lors, le monarque britannique n’est plus le chef de l’Etat indien. Ainsi, selon une formulation proposée par Lester Pearson, diplomate et futur premier ministre canadien, le monarque de Grande‑Bretagne est déclaré « chef du Commonwealth et symbole de la libre association de ses pays membres ». Le Commonwealth n’est plus essentiellement une communauté « blanche » et « britannique ». Aussi, l’allégeance à une même Couronne n’est plus une condition pour être membre. Le concept même de citoyenneté commune s’estompe rapidement. La déclaration de Londres prend officiellement note de la décolonisation en cours et c’est donc tout symboliquement qu’est supprimée la mention « British » du terme Commonwealth. A compter de ce jour, le Royaume-Uni n’est plus qu’un membre comme les autres au sein de l’organisation.

 

Le Commonwealth : une tribune diplomatique et culturelle.

Aujourd’hui, le Commonwealth constitue la plus étrange des organisations internationales au monde. « Y appartenir n’apporte aucun avantage commercial, aucune baisse des droits de douane, aucun accord de coopération civil ou militaire. Son budget, d’environ 50 millions de livres sterling en 201, ne représente rien à côté des 13 milliards de dollars de l’ONU et des 120 milliards d’euros de l’Union Européenne » comme le soulignait le média Géopolis Afrique en 2014. Ainsi, dans les faits, le Commonwealth est un « club », terme qui revient souvent chez les détracteurs de l’organisation, des anciennes possessions coloniales britanniques auquel de nouveaux pays sont progressivement venus se rajouter. En 2018, le Commonwealth compte 52 membres, et sa population totale avoisine les 2,2 milliards d’habitants, soit près d’un tiers de la population mondiale – dont 1,2 milliards pour la seule Inde. Sa superficie totale équivaut à 31 millions de kilomètres carrés, autrement dit 21% des terres émergées mondiales. Ces chiffres sont révélateurs de l’étendu et de la « puissance symbolique » d’une telle communauté. Elizabeth II, reine du Royaume-Uni, est toujours officiellement chef de l’Etat de 16 des Etats-membres. Le reste se compose de 31 républiques aux chefs d’Etats élus et 5 monarchies ayant leur propre souverain (Lesotho, Swaziland, Tonga, Malaisie et Brunei).

 

« Un marché potentiel en or de 2,2 milliards de consommateurs. »

Mais s’il n’y a aucun intérêt économique, ou même d’avantages politiques, pourquoi vouloir rejoindre le Commonwealth ? Comment expliquer le fait que des pays en voie de développement – à l’instar du Togo – qui, bien que francophone, cherchent activement à rejoindre cette communauté anglophone ? Cette attirance pour le Commonwealth peut s’expliquer de plusieurs manières. Il joue un rôle intéressant dans la mise en place de politiques d’aides au déroulement d’élections justes et honnêtes, d’aide à la formation, que ce soit dans les secteurs médicaux ou de l’enseignement. Surtout, l’intérêt premier de cette organisation réside dans le fait qu’elle offre un soutien de poids à ces « petites Nations », notamment auprès d’organisations internationales majeures telles que l’ONU ou l’OMC. Autrement dit, pour les plus optimistes, l’organisation offre une tribune intéressante aux gouvernements des membres les moins riches pour négocier des accords bilatéraux avec des pays plus développés.

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Les principaux dirigeants des pays membres du Commonwealth entourent la Reine Elizabeth II lors du CHOGM.

Ce soutien est matérialisé tous les deux ans, lors du « Commonwealth Heads of Government Meeting » (CHOGM), une réunion qui n’a aucun enjeu majeur si ce n’est réunir tous les gouvernements de la communauté. A cette occasion, les participants discutent des grandes questions politiques, économiques et sociales, de leur incidence sur leurs pays respectifs et des mesures à adopter, au sein du Commonwealth ou conjointement dans d’autres organes internationaux. Avant 1971, toutes les réunions se tenaient à Londres. Depuis, elles se déroulent chaque fois dans un pays différent et le chef de gouvernement du pays hôte en assume la présidence. Il arrive qu’une déclaration soit faite pour énoncer une série d’objectifs et de principes généraux communs.

La force du Commonwealth passe aussi par des liens culturels communs, dont les Jeux du Commonwealth marquent le prisme. Organisés tous les quatre ans, ils sont l’occasion de célébrer l’amitié et le passé commun de tous ces pays autour d’une compétition d’envergure, sur le modèle des Jeux Olympiques. Une belle part est notamment laissée aux sports purement britanniques, tels que le criquet ou le hockey sur gazon. Les prochains Jeux du Commonwealth auront lieux en ce mois d’avril 2018, sur la Gold Coast Australienne.

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D’un « Club de Gentlemen » à une « Anglosphère » économique ?

Historiquement, le Commonwealth est indéniablement né pour satisfaire les intérêts économiques communs des pays membres. En effet, le statut de Westminster contribue principalement à la mise en place d’un protectionnisme assis sur le concept de « préférence impériale ». Aujourd’hui, le Commonwealth bénéficie d’outils pour aider au développement économique de ses membres. C’est notamment le cas du CFTC (Fonds du Commonwealth pour la coopération technique) qui fournit les compétences techniques manquantes à certains Etats pour accélérer leur croissance économique. Cependant, avec l’entrée du Royaume-Uni au sein de la CEE (actuelle Union Européenne) en 1973, ce rêve économique « fraternel » s’estompa. Plus encore, jusqu’alors le fait que le Royaume-Uni puisse rejoindre la CEE était assimilé comme un abandon de la part des autres membres du Commonwealth. Mais le 23 juin 2016 s’annonce comme un coup de théâtre, car les citoyens du Royaume-Uni décident de quitter le marché commun européen : c’est le Brexit. Il est aujourd’hui considéré par certains comme une opportunité pour le Commonwealth. 

 

« Le Brexit ne serait donc pas un repli sur soi mais une ouverture sur le grand large. […] Il viendrait donc mettre fin à une anomalie passagère. »

Avant le référendum, le message dominant des leaders des pays du Commonwealth était un désir de voir la Grande Bretagne rester dans l’Union Européenne dans la mesure où elle défendait les intérêts des pays membres au sein des négociations de l’UE. Mais maintenant que le Brexit a été décidé, de plus en plus d’analystes pointent du doigt la possibilité que le Commonwealth, avec son marché qui se développe, remplace l’UE comme partenaire commercial privilégié de la Grande Bretagne. En termes d’échanges commerciaux, la part du Commonwealth dans les échanges de la Grande Bretagne est constante -autour de 10% du PIB pendant la dernière décennie- mais lors du dernier CHOGM de Novembre 2015, à Malte, les leaders du Commonwealth ont bien insisté sur leur désir d’augmenter leurs échanges commerciaux.

Cependant, cette résurgence d’un vieux rêve cher à de nombreux intellectuels et politiciens britanniques, demeure très resserrée et n’impliquerait que les pays anglophones les plus développés. En effet, le 9 mars 2017, une réunion des ministres des finances des pays du Commonwealth avait déjà eu lieu à Londres. A cette occasion, des responsables australiens, néo-zélandais et canadiens se sont prononcés en faveur de la signature de traités de libre-échange avec le Royaume-Uni. De plus, selon certains médias britanniques relayés par Le Monde, des experts australiens, néo-zélandais et canadiens s’installent à Londres pour aider les britanniques à négocier le Brexit avec Bruxelles. En parallèle, ils commenceraient à préparer discrètement des accords commerciaux entre le Royaume-Uni et leurs pays respectifs, même si cela est interdit par les règles de l’Union Européenne tant que le Brexit n’est pas effectif. Ce rêve commun est porté par l’association CANZUK, impliquant hommes d’affaires et juristes d’Australie, du Canada, de Nouvelle-Zélande et du Royaume-Uni. Le nom “CANZUK” a été inventé par des diplomates de l’ONU qui s’agaçaient de voir ces pays anciennement « frères » voter presque toujours ensemble. Fondamentalement, afin de donner vie à ce projet, les quatre pays devront signer un accord complet de libre-échange. Il sera ensuite complété par des accords de libre circulation des personnes. Puis, dans un second temps, une coordination des politiques étrangères devrait être mise en place ou du moins approfondie. Car en effet, cet aspect est déjà en partie réalisé. John Bender, représentant du projet CANZUK à Londres, rappelle qu’ils sont déjà liés par un réseau d’alliances et de programmes de coopération dans le domaine militaire. Leurs agences de renseignement sont également intégrées dans un système unifié autour des Etats-Unis : il s’agit du fameux programme « Five Eyes », qui déplaît tant aux Européens. Les quatre pays devront enfin renforcer leur union constitutionnelle. Là encore, pas de difficulté, car ils ont déjà le même chef d’Etat, la reine Elizabeth. Ces peuples restent fidèles à la Couronne. Une pétition en ligne lancée par CANZUK pour soutenir la création d’une union entre les quatre pays a recueilli plus de 225 377 signatures.

Pour Marc Sidwell, londonien de 40 ans, écrivain et essayiste proche des conservateurs qui a voté pour le Brexit, le rapprochement serait facile et évident avec ces pays du Commonwealth. « Nous avons en commun une langue, une culture, un système juridique, des valeurs fondées sur les libertés individuelles et l’économie de marché. Nos institutions politiques démocratiques sont très similaires, et nos niveaux de développement économique sont équivalents ; ce qui permettra des relations équilibrées. », confie-t-il au journal Le Monde. Par ailleurs, la presse a souvent mentionné l’intérêt de certains Etats du Commonwealth (Nouvelle Zélande, Australie) de mettre en place des accords de libre-échange avec la Grande Bretagne post-Brexit. Les partisans de ce projet rappellent qu’avant d’entrer dans la Communauté Européenne, le Royaume-Uni entretenait avec les pays du Commonwealth des liens étroits, et qu’il a dû les couper, à contrecœur, pour se plier aux exigences européennes. Le Brexit ne serait donc pas un repli sur soi mais une ouverture sur le grand large. Sans insister, ils évoquent aussi les liens du sang. La première destination des britanniques désireux d’émigrer reste la lointaine Australie. Le Brexit viendrait donc mettre fin à une anomalie passagère.

Néanmoins ce rêve d’une « anglosphère » forte reste encore trouble et loin d’être réalisable.  La fracture totale avec l’UE n’est pas encore opérée. Qui plus est, depuis le Brexit règne également un climat d’insécurité commerciale dans la mesure où une baisse de la croissance des pays émergents du Commonwealth a été remarquée ces deux dernières années à cause de la baisse des prix des matières premières. Or, les négociations étant jusqu’alors surtout faites au sein de l’UE (en particulier pour les pays africains), plusieurs accords bilatéraux doivent aujourd’hui être renégociés par la Grande-Bretagne ce qui peut représenter une menace pour les Etats émergents du Commonwealth. Ces mêmes Etats qui accepteraient difficilement d’être écartées de cette nouvelle « anglosphère ». Ainsi, bien que le Commonwealth semble se vouloir bien plus qu’un simple héritage symbolique, le nombre important et la grande diversité de ses membres sur le plan économique et politique freine ironiquement la construction d’une organisation plus puissante.

 

MOQUILLON Rémi

 

Références :

https://www.courrierinternational.com/article/2007/04/20/l-anglais-indetronable

https://www.cairn.info/revue-politique-europeenne-2002-2-page-36.html

http://www.lemonde.fr/grands-formats/visuel/2017/04/04/l-anglosphere-la-planete-des-brexiters-heureux_5105679_4497053.html

https://www.lesechos.fr/07/06/2001/LesEchos/18418-160-ECH_le-commonwealth-en-quete-d-un-second-souffle.htm

http://geopolis.francetvinfo.fr/mais-a-quoi-sert-vraiment-le-commonwealth-39981

http://www.leparisien.fr/flash-actualite-economie/le-commonwealth-veut-profiter-du-brexit-pour-doper-ses-echanges-13-03-2017-6758616.php

 

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