Conférence d’Osez le Féminisme 59 : #MeToo, #balancetonporc : et après ?

Le 29 mars dernier, trois représentantes de l’antenne lilloise d’Osez le Féminisme, Amandine Charley, Nathalie Niedzwialowska (membres du conseil de l’administration) et Cassandra Megariotis (adhérente) sont venues à l’Université catholique pour discuter de la déferlante #metoo et de ses conséquences. Cet évènement a été organisé par l’association étudiante Let’s Talk, qui cherche à sensibiliser aux inégalités de genre, au féminisme et à l’intersectionnalité.

Une petite histoire d’Osez le Féminisme.

Osez le Féminisme (OLF) est à la base une association loi 1901 parisienne. Elle a été créée en 2009 en réaction contre la réforme Bachelot, visant à effectuer des coupes drastiques sur le budget destiné aux Plannings familiaux. L’antenne lilloise a été créée peu de temps après, en 2011, par une étudiante.

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OLF se définit comme une association mixte, généraliste, universaliste, laïque, progressiste, abolitionniste et apartisane. C’est une association d’éducation populaire reconnue d’intérêt général. Son but phare est l’élévation du niveau de féminisme dans la société, c’est-à-dire de faire évoluer positivement l’égalité entre hommes et femmes.  Pour les plus curieux, des réunions ouvertes à tous sont organisées tous les mois dans notre belle capitale des Flandres, au Café Citoyen.

Historique du mouvement #MeToo

L’histoire de #MeToo commence avec l’affaire Harvey Weinstein. Le 5 octobre 2017, le NY Times dévoile les nombreux cas de violences et d’agressions sexuelles concernant le producteur hollywoodien. La parole se libère, des actrices commencent à se faire entendre. Une dizaine de jours plus tard, l’actrice Alyssa Milano lance le hashtag sur Twitter en demandant à ce que toutes les personnes ayant déjà été sexuellement agressées ou harcelées répondent #MeToo à son message.  Le hashtag se répand comme une trainée de poudre. D’après les chiffres du réseau social, 1,7 million de tweets incluant le #MeToo ont été recensés et plus de 1000 tweets à ce propos ont été comptés dans 85 pays.

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En France c’est une journaliste, Sandra Mullern, qui emboite le pas et crée le hashtag #balancetonporc. Elle demande des noms et des détails et dénonce ainsi immédiatement Eric Brion, ex-patron d’Equidia. Au total, 16 000 témoignage de viols ou de harcèlement affleurent.

Qu’est-ce qui différencie ce mouvement de libération de la parole des femmes des précédents ? Déjà l’ampleur de la réponse, grâce aux réseaux sociaux, et la facilité pour les victimes d’offrir leur témoignage. C’est aussi surtout le fait que #MeToo dénonce des agressions vécues au quotidien et qui touchent toutes les femmes, de tous les milieux. La dimension internationale a également beaucoup jouée, tous les continents ayant été concernés. Il a donc été très difficile d’ignorer ce mouvement.

Quelles conséquences ?

Le phénomène n’est pas encore terminé, c’est pourquoi les intervenantes n’ont pu brosser que des conclusions partielles. Pour l’instant, on sait que #MeToo a permis aux femmes de ne plus se sentir seules. L’accent a été mis sur le fait que les violences sexistes sont persistantes dans notre société et appellent à des solutions systémiques.

Concrètement, le niveau des plaintes a augmenté. Selon le Ministère de l’Intérieur, fin 2017 en zone gendarmerie, on compte 30% de plaintes en plus pour agressions sexistes par rapport à l’année précédente, et en zone police l’augmentation se chiffre à 27%. Pour le législateur, le mouvement a mis à l’agenda les violences sexuelles qui sortent de la sphère intime et privée.  Ainsi, en France, les décisions concernant les violences faites aux femmes sont accélérées et le sujet devient une priorité du quinquennat. Au Canada, le gouvernement Trudeau a décidé d’investir 25 millions de dollars supplémentaires dans la lutte contre les agressions sexistes.

Des effets néfastes ont néanmoins pu affecter les femmes. Pour la majorité de celles qui ont dénoncé un harcèlement dans le cadre du travail, la conséquence directe a été le licenciement : 95% des femmes ayant dénoncé leur harceleur ont été licenciées (AVFT).

Du côté des hommes, certains ont remis en cause leur comportement. Une prise de conscience pour certains d’avoir été témoins passifs de certaines agressions notamment, ou encore une remise en cause de « certaines blagues ». Etant donné que des femmes ont pu aussi nommer leurs agresseurs, quelques démissions ont suivi. Ce n’est, toutefois, pas une majorité : on estime que seulement 80 hommes ont été acculés à la démission aux Etats-Unis.

Des réactions plus négatives voir de rejet ont aussi vu le jour : « Et la drague ? ». L’occasion pour les associations de rappeler que la drague se fait entre deux personnes consentantes qui ont une relation d’égal à égal alors que dans le harcèlement, il n’y a pas de bienveillance mais une volonté de s’imposer de la part d’un des protagonistes.

Les critiques

Les hashtags #MeToo et #balancetonporc ont été critiqués car on a pu parler de « tribunal populaire » et de « délation ». Pourtant, ce sont surtout des faits qui ont été dénoncés. Les cas où des noms ont été cités sont vraiment minoritaires. Quand un nom a filtré, c’est souvent parce qu’une victime a porté plainte, comme par exemple dans l’affaire Tariq Ramadan. C’est donc tout le contraire d’un tribunal populaire. Ou sinon, c’est parce que la presse a mené une enquête et a décidé de dévoiler les noms, on pensera notamment à Jean-Baptiste Prévot de l’UNEF.

Le mouvement français est jugé fort. Il demande des noms, des dates, des faits. Paradoxalement, les américaines ont pourtant plus dénoncé que les françaises.

Comment évoquer les critiques sans parler de la « tribune de Deneuve » dans le Monde ? Cette tribune met en lumière le fait que la notion de consentement n’est pas acquise. Normalement, dans une société égalitaire, le consentement est le début d’une relation, ce que rejette l’article. D’autre part, cette tribune est problématique car elle discrédite la parole des femmes. Une des signataires, Catherine Millet, a dit regretter de ne pas avoir été violée car « on peut jouir lors d’un viol ». De tels propos négligent les conséquences physiques et psychologiques d’un viol et sont irrespectueux pour les victimes. Enfin, la tribune met l’accent sur l’éducation des filles pour éviter de tels évènements. Mais comment éduquer les filles si en parallèle on n’éduque pas les garçons ?

La conférence traite ensuite de concepts féministes plus généraux.

Qu’est-ce que la culture du viol ?

Le terme de « rape culture » a été créé en 1974. Il englobe les moyens permettant à la société d’intégrer dans son imaginaire que le viol n’est pas si grave pour les agresseurs ou les victimes. Si ce n’est pas si grave, on peut recommencer voire prendre exemple sur. Malgré des chiffres incontestables, le viol est justifié et excusé.

Parmi ces croyances, les faits sont minimisés et la parole de l’agressée est mise en cause. Les mensonges sont souvent plus publicisés que les véritables témoignages alors que bien moins nombreux.  A propos de la parole de la victime, on cherche souvent à savoir si elle ne l’a pas cherché, par exemple en s’habillant de manière « provocante ». Aussi, le consentement est considéré comme éternel et valable si la victime a bu ou pris des drogues. Or, le consentement est retirable à tout moment et ne tient pas si la victime n’est pas dans son état normal.  Enfin, on se fait un portrait-robot de l’agresseur très erroné. Dans les croyances collectives, c’est un pervers qui sort la nuit et a un teint blafard. Pourtant, dans 86% des cas l’agresseur est connu de sa victime.

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Je suis ordinaire – Un court métrage sur le viol conjugal

Dans ces conditions, les femmes adaptent leur comportement. Avant de sortir, elles réfléchissent à comment s’habiller, se maquiller et comment rentrer chez elles de façon à ne pas se faire agresser ou violer. Cette culture du viol joue aussi dans le dépôt de plainte. Les hommes se retiennent d’aller voir les autorités compétentes par peur d’être mis en cause dans leur virilité et les femmes par peur de ne pas être crues.

Rappelons qu’un viol c’est une pénétration anale, buccale, vaginale avec les doigts, le sexe ou un objet, commis sous l’emprise de la violence, la contrainte, la menace ou la surprise. Aucun officier de gendarme ou de police n’a le droit de refuser la plainte et la victime a 20 ans pour porter plainte.

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Quelles solutions ?

En premier lieu, il est essentiel de former les personnels d’accueil dans les gendarmeries et les hôpitaux. Demander à une victime pourquoi elle n’a pas réagi alors qu’on connait l’existence de l’effet de sidération, c’est-à-dire un état de stupeur émotive empêchant de réagir, n’aide pas la prise en charge.

Ensuite, il s’agit de changer globalement nos représentations. Cela commence dès l’école et les parents avec une éducation dès le plus jeune âge à l’égalité de genre et au consentement. Dans le même esprit, la pornographie qui touche un public de plus en plus jeune et l’éduque assez mal, devrait être repensée.

Le rôle des médias est, enfin, primordial. Aujourd’hui, les interventions des femmes dans les médias sont très rares malgré l’existence du collectif Les Expertes qui met à disposition une liste de doctorantes et chercheuses selon leur(s) sujet(s) de prédilection. Il faut donc une vraie volonté de représenter les femmes. De plus, l’euphémisation et la romantisation effectuée par les médias est délétère. Dire qu’une personne a été « envoyée en garde à vue pour mains baladeuses », ou qu’il s’agit d’un « drame conjugal », ce n’est pas rendre compte de la réalité et minimiser la gravité des faits.

Un grand merci à OLF pour son intervention. Des rappels nécessaires pour un sujet encore tristement d’actualité.

Moynat Justine