Sang pour sang, le cycle de Vendetta en Albanie.

Dans cet article nous allons partir vers l’est, et plus précisément en Albanie, dans les régions montagneuses du nord du pays. Je vais vous parler d’une pratique ancestrale, d’un code coutumier de Lekë Dukagjini (1410-1481) remontant au XVème siècle, le Kanun.

Lekë Dukagjini faisait partie de la noblesse albanaise. Il est connu pour sa mise en place des lois qui régissent les hauts plateaux du nord de l’Albanie, et que l’on connait sous le nom de Kanuni i Lekë Dukagjinit (le code de Lekë Dukagjini). Ces lois étaient actives depuis longtemps, mais leur codification ne fut qu’effective depuis la fin du XIXème siècle.

Les lois les plus contestées du Kanun sont celles qui régissent les vendettas et qui, après avoir été interdites pendant de nombreuses années, ont recommencé dès le début des années 1990 suite à la chute du communisme.

Une vie régie par un code

Le Kanun fixe la vie quotidienne du peuple albanais, que ce soit à travers les lois, les interdictions, les devoirs et les sanctions, mais aussi le comportement de la population. On y retrouve également toutes les traditions albanaises qui permettent ainsi de former la structure patriarcale dans les clans, mais aussi dans les grandes familles.

Que ce soit pour organiser un mariage, des évènements avec la famille ou les amis, ou faire une fête, il faut se référer au Kanun. Toutes ces règles se trouvent dans les pages des douze livres du Kanun.

On peut trouver des éditions du Kanun partout dans le pays, mais il est très respecté dans le Nord du pays, malgré les efforts du gouvernement à limiter son influence.

Le Kanun ne fixe pas seulement la vie, mais également les règles que régissent le comportement qu’on doit avoir avec ses ennemis, jusqu’à la vendetta. La vendetta est une vengeance par rapport à une injure ou d’un meurtre par le meurtre. Elle se transmet de générations en générations dans les familles ou les clans. La vendetta albanaise est une coutume qui date des traditions tribales, et du droit coutumier.

La Gjakmarrja, la reprise du sang

La Gjakmarrja, littéralement la reprise du sang, est détaillée dans le livre « huit ». Cette partie du Kanun était initialement consacrée à mettre un terme aux querelles qui pouvaient exister entre des familles ou des clans. Le but premier étant ainsi de mettre des règles permettant d’encadrer au mieux les règlements de compte qui pouvaient subvenir.

Il faut ainsi comprendre que lorsqu’une personne tue, intentionnellement ou non, la différence n’étant pas faite, la famille du défunt doit tuer à son tour un membre de la famille du meurtrier.oui

Même si le sang n’est pas versé, la vendetta peut s’appliquer. En effet, toutes les vendettas que l’on peut trouver dans le Kanun, arrivent surtout à la suite d’un manquement d’honneur. L’honneur est une notion très importante en Albanie, et très large. Ainsi le conflit peut naitre suite à des insultes, à un manque de respect aux femmes, aux mensonges, à des infidélités, un manque d’hospitalité… La Gjakmarrja s’impose d’elle-même et ne peut se raisonner. Il est ainsi précisé que «  la perte d’honneur vaut celle d’une vie et celui qui ne se venge pas d’un sang subit des humiliations lui rendant une existence dépourvue de toute valeur ».

Les vendettas ont principalement lieu dans les régions reculées du pays. Plus on avance dans la montagne, plus on recule dans le temps. Le Kanun prend ainsi de plus en plus son sens originel. Néanmoins, on dénombre des vendettas dans des pays proches ou frontaliers tels que le Kosovo, la Serbie, mais aussi la Grèce et l’Italie.

Les règles de la Vendetta

Même si la vengeance est autorisée par le Kanun allant jusqu’à verser le sang de l’ennemi, il existe des règles primordiales afin de mener à bien sa vendetta. A noter quand même que celle-ci n’a pas de limite dans le temps, et donc tant qu’elle n’est pas accomplie, elle peut se perpétrer.

Tout d’abord, selon la tradition classique, la vendetta ne fonctionne que du côté paternel. Lorsqu’une famille est impliquée dans un tel conflit, il sera uniquement patrilinéaire, et seulement les hommes de ce côté seront aptes à mettre en œuvre la vengeance. En effet, en plus de cette tradition, on peut y ajouter le fait que le Kanun fait une différence entre l’homme et la femme. Cette dernière n’a pas d’honneur, le côté maternel étant qualifié «  d’arbre du lait », et le côté paternel « d’arbre du sang ». De plus, elle ne peut s’appliquer contre les malades mentaux, ou enfants de moins de 16 ans.

Pour mettre à bien le but ultime de vengeance, la famille doit annoncer officiellement le conflit dans le village, et mettre en place la Besa, tradition instaurant une trêve de 30 jours durant laquelle les familles peuvent se rencontrer pour éventuellement trouver un moyen de réconciliation. Suite à cette suspension de la vendetta, la vengeance peut être ainsi mise à exécution si aucun accord n’a pu aboutir.

La famille du défunt doit ainsi se mettre d’accord sur la personne à exécuter au préalable et l’en avertir. Il faut comprendre que plus noble sera la future victime, plus l’honneur sera retrouvé. Il n’y a pas de critères précis pour le choix, cela peut très bien être une personne éloignée de la famille, même une personne qui n’est pas impliquée dans le meurtre. Dès qu’une personne est choisie, elle doit mourir, c’est inévitable.

En 1999 a lieu la chute du communisme en Albanie. Le pays fait face à de nombreuses difficultés économiques qui obligent, entre autres, une migration de la population du nord du pays vers d’autres régions albanaises. Les lois du Kanun vont donc aussi migrer, mais évoluer et changer. Les traditions classiques qui protègent les femmes et les enfants de moins de 16 ans ne sont ainsi plus respectées, et le pays fait face à des assassinats de toutes parts, des femmes, des enfants, et même plusieurs morts pour une vengeance. Le Kanun est alors pris comme justification à la suite de ces actes de vendetta.

Le code de Lekë Dukagjini détermine aussi les conditions de fin de la vendetta. Une fois la vengeance accomplie, les « sages » du village peuvent mettre fin au conflit. C’est à eux seuls que revient cette décision et selon leurs conditions. Si une personne de la famille adverse est à nouveau tuée, elle sera tuée en retour.

Condamnés à se cacher ou à fuir

Du fait des traditions de la vendetta, les personnes visées par la vengeance savent qu’elles font ainsi l’objet de la loi du Kanun. Elles sont donc condamnées à échapper à la violence par n’importe quel moyen. Dès que le conflit est annoncé, les familles visées construisent des remparts autour de l’habitat, des murs aux fenêtres, afin de vivre recluses. Le lieu de vie étant « la maison de Dieu », la vendetta ne peut se dérouler là. Selon les derniers chiffres donnés par les droits de l’Homme de l’Albanie, plus de 1650 familles vivent ainsi retranchées et cachées, sous le coup de la vendetta. Plus interpellant encore, près de 890 enfants n’iraient pas à l’école pour se protéger ou protéger leur famille. La lueur du jour faisant alors partie d’un lointain souvenir.

Mais se cacher n’est pas toujours la meilleure option, certains choisissent la fuite. Le nombre de migrants albanais ne cesse d’augmenter malgré le placement du pays, depuis 2013, sur la liste des pays sûrs de l’ONU. Ces personnes espèrent ainsi poursuivre une vie normale, et l’étranger est leur solution. Malgré la fuite, beaucoup d’entre eux expliquent qu’ils ne sont pas tout à fait en sécurité et vivent avec la peur d’être retrouvés.

Absence de l’Etat

L’Albanie connait depuis très longtemps des changements politiques réguliers qui ont mené à la création de nombreux conflits. L’Etat, avec sa politique d’une démocratie sans limites, n’a jamais su résoudre ces conflits, et au contraire en a créé de nouveaux. Le seul moyen de régler ces différends fut la violence. C’est ainsi que le Kanun a pris une place très importante dans la résolution des problèmes face aux incapacités du pouvoir albanais. Par conséquent, c’est la loi  du talion, « oeil pour oeil, dent pour dent » qui s’appliqua pour les familles et les clans, faute de police efficace.

La vendetta réside toujours dans le pays, et montre ainsi les faiblesses et les dysfonctionnements que connait la justice albanaise. Pour les albanais, si la justice ne condamne pas le criminel à l’égal subi, le crime n’est pas considéré comme puni, et font ainsi justice eux-mêmes.

Pour que la loi du Kanun ne soit plus mise en pratique, il faudrait que la justice albanaise condamne les criminels de telle manière à ce que les victimes ne se vengent pas, c’est pour ainsi dire les condamner au même crime commis et pas seulement les vitupérer comme le pouvoir judiciaire actuel. Même si le Code pénal mentionne la vendetta comme un meurtre par préméditation, la justice reste embarrassée par ce système parallèle.

Maury Laurène