La reconstruction d’un pays, la construction d’un Etat : l’Algérie au lendemain de son indépendance (1962-1965)

5 juillet 1962, l’Algérie exulte, l’indépendance est proclamée. Après 8 ans de guerre – qui feront entre 300 000 et 600 000 morts – l’Algérie retrouve la liberté. Mais le processus d’indépendance était enclenché un peu plus tôt ; les Accords d’Evian, signés le 16 mars 1962, promulguent un cessez-le-feu (qui sera appliqué le 19 en Algérie) ; ces accords seront approuvés à 90,7 % le 8 avril par les métropolitains et à 99,72 % le 1er juillet lors du référendum d’auto-détermination algérien. L’indépendance algérienne est acceptée par les deux bords à l’unanimité. Mais alors que la foule algérienne est en délire, remplie de joie, à crier « Vive l’Algérie indépendante », alors que tout à l’air d’être sur la voie du bonheur commun, un nouvel enjeu apparaît : créer un État Algérien.

Nouvelle guerre, nouvelle opposition

Et ce n’est pas mince affaire, puisqu’en réalité la guerre continue. Deux camps s’opposent pour le nouveau et frais pouvoir algérien : le Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA) et Ahmed Ben Bella appuyé par l’Armée Nationale Populaire (ANP) de Houari Boumédiène. Le gouvernement provisoire, créé en 1958 pendant la guerre, a un statut plus officiel et légitime : c’est lui qui a organisé et participé – au nom du peuple algérien – aux accords d’Evian, c’est donc l’organe officielle de l’indépendance de l’Algérie sur le plan diplomatique. Mais face à ce gouvernement provisoire, Ahmed Ben Bella décide, le 22 juillet, de créer un Bureau politique à Tlemcen, ville du Clan d’Oujda de Houari Boumédiène – groupe émanant du Front de Libération Nationale (FNL). Ben Bella va donc s’allier à Boumédiène et à l’ANP – qui est donc une influence directe du FLN – et va revêtir un caractère révolutionnaire puisqu’il devient, en quelque sorte, le représentant (indirect) du FLN, symbole de l’indépendance et de la révolution. S’en suit des affrontements et des incertitudes politiques, où l’Algérie ne voit aucun pouvoir stable gouverner : c’est la crise de l’été 1962. Au-delà d’une opposition militaire pour le pouvoir, ces deux camps s’opposent sur le plan idéologique : d’un côté le GPRA a la volonté de mettre en place une politique conservatrice loin d’un idéal révolutionnaire socialiste qu’a Ahmed Ben Bella.

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Une du quotidien Alger Républicain qui promeut comme seule solution à la guerre civile la démocratie

Cette crise aboutit le 9 septembre sur l’entrée de l’ANP menée par Boumédiène et encouragée par Ben Bella dans la capitale Alger. Les forces du FNL en profitent pour y organiser des élections constituantes le 20, mais seules des listes du FNL sont présentées. Le Front remporte donc logiquement tous les sièges. Le même jour, un référendum est organisé pour approuver la légitimité du rôle de l’Assemblée Constituante, et le « oui » sera plébiscité à 99 %. La République algérienne démocratique et populaire est alors proclamée le 25 septembre, Ahmed Ben Bella devient le président du Conseil des Ministres deux jours après, en étant investi par l’Assemblée Constituante avec environ 88 % des voix, et il prend la tête du gouvernement le 29 septembre. Ahmed Ben Bella devient le premier chef de l’État Algérien indépendant.

Nouvel Etat, nouvelle Constitution

Un peu plus d’un an après la proclamation de l’indépendance, le 28 août 1963, l’Assemblée Constituante Algérienne adopte une nouvelle Constitution proposée par Ahmed Ben Bella en personne. Cette proposition sera sujette à des discordes et des mésententes au sein même du FNL provocant alors une scission dans le parti. Mais cela n’empêche en rien à l’Assemblée d’approuver la nouvelle Constitution avec 139 voix pour et seulement 23 contre. Le peuple algérien lui aussi décide de largement approuver la proposition d’une nouvelle Constitution. Le référendum du 8 septembre 1963 – soit à peu près un an après le référendum pour l’Assemblée Constituante – voit l’approbation de la nouvelle Constitution à 98 % par le peuple algérien. Le 15 septembre 1963, Ahmed Ben Bella devient le Président de la République algérienne démocratique et populaire à 99 % des voix, suite à une élection où il est le seul candidat. C’est le début d’un régime au parti unique – celui du FNL – où l’opposition politique, généralement issue du FNL, est interdite. C’est pour cela que des partis comme le Front des Forces Socialistes (FFS) ou le Parti de la Révolution Socialiste (PRS) se voient contraints d’exister dans la clandestinité. Les dernières élections de l’ère Ben Bella seront les législatives du 20 septembre 1964 où, comme en 1962, seuls des candidats du parti unique ont pu se présenter : ils occupent donc tous les sièges.

Une démocratie en faillite

En un peu plus de deux ans, l’Algérie a réalisé trois référendums et trois élections. Souvent considérés comme l’expression même de la démocratie, le référendum et les élections font, ici,  preuves d’une ambivalence perturbante. En effet, le régime d’Ahmed Ben Bella jongle entre élections et référendums et dérives autoritaires, car, mis à part le référendum d’auto-détermination du 1er juillet 1962, la plupart des élections semblent fausses à cause d’un score très élevé. En effet, le référendum d’auto-détermination fait preuve d’exception : même si le « oui » l’a emporté à 99,72 % (un score très élevé), ce n’est pas très étonnant au vu de l’engouement révolutionnaire en Algérie mais aussi par le fait qu’en métropole, le « oui » a atteint 90,7 % (un score aussi très élevé) et par le fait que ces référendums aient été organisés et approuvés par l’État Français. Mais suite à cela, toutes les élections organisées voient l’absence de toute opposition au FLN et des scores héroïquement au-dessus de 90 % : après la décolonisation, les fameuses « démocraties » arabes et africaines émergent.

Un rapprochement idéologique

Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que cette période de décolonisation se déroule en pleine guerre froide. Alors, le caractère non seulement révolutionnaire mais socialiste de l’indépendance algérienne n’est pas un hasard. En effet, la plupart des colonies appartenaient aux pays européens. En Afrique, les colonies étaient principalement françaises et britanniques : deux pays qui ont une place importante dans le bloc de l’Ouest. Les colonies africaines sont donc celles des ennemis de l’URSS, c’est pour cela que le pays soviétique va encourager la volonté d’indépendance en prônant l’anticapitalisme et l’anti-impérialisme. Ainsi, l’on voit beaucoup de conflits ou de négociations d’indépendance organisées par différents partis communistes ou socialistes qui vont accéder au pouvoir pour instaurer un régime socialiste proche du modèle soviétique : c’est le cas en Algérie, mais aussi en Indochine, en Angola ou au Congo. L’URSS fait coup double : elle détruit l’influence occidentale en Afrique et en Asie, mais en profite pour non seulement élargir son influence dans ces régions mais par la même occasion élargir l’influence de son idéologie.

Et l’URSS étend son influence en Algérie notamment avec l’ANP et le colonel Boumédiène en les appuyant matériellement et économiquement. L’ANP devient donc une force militaire considérable et un danger. Rappelons que Boumédiène est l’homme qui a permis à Ben Bella d’arriver au pouvoir en pouvant s’opposer militairement au Gouvernement provisoire lors de la Crise de l’été 1962. Il souhaite donc prendre la place du président de la République. Ahmed Ben Bella, sentant le danger venir, décide de limoger les ministres à la tête des ministères les plus importants (Intérieur, Education, Information). Et ces ministres appartenaient au Clan d’Oujda qui a, à sa tête, Houari Boumédiène. Le 19 juin 1965, celui-ci organise un coup d’État contre son ancien allié, le renverse, et devient de facto le nouveau dirigeant de l’Algérie.

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Ahmed Ben Bella rencontre Fidel Castro et Che Guevara à Cuba en Octobre 1962. La proximité entre Cuba et l’Algérie est très forte. Le Che fera d’ailleurs son dernier grand discours à Alger en février 1965.

Ainsi, l’indépendance de l’Algérie s’est réalisée à la suite d’une guerre meurtrière, mais aussi à la suite d’une crise et de conflits internes. La reconstruction du pays les années suivants la guerre s’est faite dans les troubles et l’instabilité politique. Le semblant de démocratie montre en réalité la difficulté de la mettre en place, et dans le même temps de construire un Etat. Cette démocratie devient en faillite à partir du moment où elle est illusoire : l’indépendance a été populaire mais la reconstruction s’est faite, en réalité, sans le peuple. C’est peut-être là le problème de la difficulté de reconstruire un pays et de construire un Etat.

Scheid Léon