Les marchandises devraient-elles circuler sans entrave ?

L’économie est une des préoccupations majeures de nos gouvernements actuels, comme en témoigne les inquiétudes perpétuelles dans la plupart des médias sur le niveau du chômage ou le taux de croissance. Parmi les relations infinitésimales de liaisons économiques qui fondent ce que l’on appelle le système économique, les gouvernements peuvent se concentrer sur les relations économiques qu’ils entretiennent avec les autres pays pour leurs politiques, ce que l’on appelle le commerce international. D’ailleurs, dans les débats actuels, un clivage majeur sépare les hommes politiques : l’adhésion au libre-échange ou non.

Effectivement, une des notions principales qui intervient dans la plupart des théories sur le commerce international est le libre-échange, d’autant plus que des traités instaurant ce libre-échange entre différentes régions ont été récemment mis en place, comme le Comprehensive Economic and Trade Agreement (CETA) entre l’Union Européenne et le Canada appliqué depuis le 21 septembre 2017 ou le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) en négociation depuis 2013 qui devrait intégrer 16 pays : parmi eux ceux de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations) ainsi que la Chine, l’Inde, le Japon, et l’Australie.

Face à l’importance d’une telle notion, il est donc important de clarifier cet objet du débat économique contemporain afin d’avoir conscience de l’état actuel des choses.

Qu’est-ce que le libre-échange ?

Cependant, définissons tout d’abord ce qu’est le libre-échange. Il s’agit en réalité d’un système économique qui assure la libre circulation des produits et services au sein d’une même zone géographique. Ce libre-échange s’applique en abaissant toutes les barrières dites « protectionnistes » que l’on peut classer en deux types : les barrières tarifaires les barrières non tarifaires. Les barrières tarifaires sont soit des droits de douanes la plupart du temps ad valorem (équivalent à une proportion du prix net du produit), ou alors des subventions aux productions nationales afin d’augmenter la compétitivité prix relative des producteurs nationaux. Les barrières non tarifaires, quant à elles, peuvent consister en des quotas (une limitation quantitative des importations) comme dans les années 1970 et 1980, où ils ont été utilisés par les nations occidentales à l’encontre d’exportations asiatiques dans différents secteurs, voire en des procédés plus vicieux qui forment des barrières de manière détournée, comme des règlementations nationales qui empêcheraient la commercialisation des produits étrangers sur le sol national. Ainsi, le gouvernement allemand au XVIème siècle adopte un texte énumérant les seuls composants autorisés dans la fabrication de la bière pour empêcher les importations françaises de ce produit.

Les théories sur le libre-échange :

Maintenant que nous savons ce qu’est le libre-échange, est-il bénéfique au final ? Face aux divers arguments pour et contre le libre-échange, il existe deux théories qui permettent de résumer les bases argumentatives des deux « camps » qui se sont formés sur la question.

Le « camp » qui affirme que le libre-échange serait bon pour l’économie s’appuie sur une théorie principale, celle des avantages comparatifs de Ricardo, démontrée pour la première fois dans l’ouvrage Des principes de l’économie politique et de l’impôt (1817). Cette théorie reprend celle des avantages absolus d’Adam Smith et corrige ses principaux défauts. Elle démontre, à l’aide d’un simple tableau résumant une situation avec deux pays, qu’en situation de libre-échange, les Etats ont intérêt à se spécialiser dans la production la plus productive ou la moins improductive relativement aux autres pays (même si ces Etats ne sont pas plus productifs en valeur absolue), c’est-à-dire dans leurs avantages comparatifs, spécialisation qui reviendrait au final à augmenter la production.

Dans son exemple, Ricardo donne une situation où deux pays, le Portugal et l’Angleterre, produisent du vin et des draps, pour le Portugal, il faut 80 hommes/an pour produire 1 unité de vin et 90 hommes/an pour 1 unité de drap, alors que pour l’Angleterre, il faut respectivement 120 hommes/an et 100 hommes/an :

Tableau : les coûts unitaires de production du drap et du vin en Angleterre et au Portugal dans l’exemple de Ricardo (en hommes-année) :

tableau

Ici, le Portugal détient un avantage comparatif dans la production de vin car il est 1,5 fois plus productif dans le vin que l’Angleterre (150/80) mais seulement 1,1 fois plus productif dans les dans les draps. Cependant, il se spécialisera à quelques conditions expliquées par la notion de cout relatif interne très bien résumée par Michel Rainelli dans Le commerce international (2015) : « Supposons que l’on souhaite, en Angleterre, accroître la production de vin d’une unité. Il faudra, pour cela, dégager 120 hommes/année de la production de drap et donc renoncer à celle de 1,2 unité de drap (120/100). À l’inverse, pour augmenter la production de drap d’une unité, il suffira d’abandonner la production d’environ 0,83 unité de vin (100/120). Au Portugal, la situation est différente : pour augmenter la production de vin d’une unité, il est nécessaire de renoncer à environ 0,88 unité de drap (80/90), et 1,125 unité de vin peut être produite en renonçant à une unité de drap (90/80). Comparativement, le vin est donc plus difficile à produire que le drap en Angleterre alors que, au Portugal, c’est l’inverse. L’Angleterre a donc un avantage comparatif dans la production de drap, le Portugal dans celle de vin. » Alors « le Portugal produira du vin pour le commerce international s’il l’échange dans un rapport d’une unité contre une quantité de drap supérieure à 0,88 unité et inférieure à 1,2 unité […] Il faut en effet que la valeur de 0,88 soit dépassée pour que le Portugal ait intérêt à se spécialiser dans la production de vin, mais 1,2 ne doit pas être atteint pour que les Anglais, de leur côté, trouvent un bénéfice à se spécialiser dans la production de drap. ».

Admettons maintenant que les deux Nations disposent toutes deux de 1000 hommes et se spécialisent. La production se retrouve à 12,5 unités de vin (1000/80) et 10 unités de drap (1000/100) soit 22,5 unités au total, alors que si chacune d’elle avait alloué la moitié de ses moyens dans chaque production, on aurait eu 10,42 unités de vin (500/80+500/120) et 10,6 unités de drap (500/90+500/100) soit 11,02 unités au total. La spécialisation augmente donc bien la production totale.

Cependant, un autre « camp » existe, que l’on peut appeler protectionniste, et qui se base principalement sur les travaux de Frédéric List et son ouvrage Le système national d’économie politique (1841). Dans son analyse, Frédéric List ne fait pas de démonstrations mathématiques mais écrit à partir de son point de vue d’allemand. En effet, Frédéric List trouve Ricardo ou Smith hypocrites car ils prônent le libre-échange au 19ème siècle, période où le Royaume-Uni est la première puissance industrielle, alors que leur Nation s’est développée derrière des barrières protectionnistes. Il utilise une métaphore pour décrire cela :  que fait un homme lorsqu’il parvient au sommet d’un édifice ? Il retire l’échelle pour empêcher les autres de le rejoindre. Les américains n’agiront pas autrement : ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, une fois leur suprématie industrielle assurée, qu’ils se feront les champions du libre-échange.

Frédéric List lui ne défend pas le protectionnisme en soi. D’après lui, le développement économique de chaque nation passe par plusieurs phases : l’état sauvage, l’état pastoral, l’état agricole, agricole-manufacturier, puis, phase ultime, agricole-manufacturier-commercial et le passage jusqu’à la dernière étape ne peut de faire sans une intervention de l’Etat qui doit défendre les « industries naissantes » pour pouvoir, lorsque ces industries sont développées, mettre en place le libre-échange.

Historiquement, quand a été mis en place le libre-échange ?

En réalité, le libre-échange a été l’exception dans l’histoire et le protectionnisme la règle. En effet, ce dernier est de mise jusqu’au XIXème siècle, de l’Antiquité à l’époque moderne excepté dans quelques zones spécifiques où le commerce est relativement libre, dynamique impulsée par le phénomène marchand.

C’est au XIXème siècle que le protectionnisme est battu en brèche. Cependant, coupons court à tous clichés : ce phénomène fut de courte durée et non comparable à ce que nous observons aujourd’hui, c’est ce que nous allons voir.

Dans la pratique, la libéralisation des échanges en Europe ne commence qu’en 1825 avec le Royaume-Uni. D’ailleurs, avant 1860, seulement quelques pays représentant 4% de la population ont adopté le libre-échange, dont le Pays-Bas ou la Suisse. Au Royaume-Uni, les barrières douanières sont abaissées progressivement. Une des plus grandes mesures est notamment l’abolition des Corn Laws en 1846, qui interdisaient l’importation de blés lorsque le prix du marché passait en dessous d’un certain seuil, de façon à garantir un revenu aux agriculteurs. Le libre-échange ne sera ensuite généralisé en Europe qu’à partir de 1860 avec le traité Cobden-Chevalier entre le Royaume uni et la France, qui consista en la suppression de toutes les prohibitions et la réduction de la plupart des droits de douane, suivis par le reste de l’Europe avec la signature de traités bilatéraux entre 1861 et 1870, années au cours desquelles l’Europe met en place un vrai système de libre-échange, système qu’il faut cependant nuancer dans la mesure où la majorité des tarifs moyens douaniers des pays en 1880 sont supérieurs à 8% sur la période. De plus, les Etats-Unis, qui représentent à la fin du siècle plus de 30% de la production industrielle, sont le berceau du protectionnisme. Alexander Hamilton, prédécesseur de Frédéric List, est d’ailleurs américain. Ainsi, chez eux, le protectionnisme est de mise pendant tout le siècle avec des droits de douane entre 40 et 50% le long du siècle excepté deux périodes : une baisse progressive de 1832 à 1842, car les Etats du Sud agricoles, favorables au libre-échange, obtiennent une baisse des droits de douane, et de 1844 à 1861 où les droits de douane sont baissés de 20%. Cependant, on ne peut pas parler de période libre-échangiste car même s’il y a des baisses, les barrières douanières sont tout de même hautes.

En 1873, la bourse de Vienne est la cible d’un krach boursier qui entraine sur son chemin une crise économique et sociale jusqu’en 1896. Les gouvernements, qui considèrent alors que si le libre-échange n’a peut-être pas entrainé la crise, considèrent au moins qu’il l’a accentué. En effet, pour eux, la coïncidence de la période de crise avec l’achèvement du système de traités bilatéraux est une preuve du lien de cause à effet. Ainsi, la tendance à la baisse des droits de douane prend fin dès 1879 avec la montée de ceux-ci par la Prusse, phénomène accentué avec l’arrivée à leurs fins des traités bilatéraux signés dans les années 1860. En France, cela est consacré en 1892 avec le vote de la loi Méline protégeant l’agriculture, qui avait été touchée par la baisse des prix due aux phénomènes combinés de la crise et des importations de blé américain. Cependant, l’Allemagne, elle, reste dans une période d’entre-deux économique et ne modifie significativement sa politique seulement dès 1902. Le Royaume-Uni, quant à lui, ne réhausse ses tarifs qu’à partir de 1916.

Ce ne sont en réalité que les Nations de ce que l’on appellera plus tard caricaturalement le « Tiers Monde » qui se voient imposées le libre-échange : les colonies ont un libre accès aux produits de la métropole et certaines ont adopté complètement le libre-échange, mais en favorisant toujours la métropole. Pour les territoires qui ne sont pas des colonies, notamment en Asie, les pays occidentaux ont exercé une pression considérable pour imposer les traités inégaux signés entre 1810 et 1850 imposant pour la plupart des droits de douane de 5% pour la plupart seulement.

Ainsi, ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le mouvement pour la libéralisation des échanges sera réellement amorcé. Cette coordination de la libéralisation prend place dans divers processus, les deux plus importants étant le GATT et la Construction Commerciale Européenne. Le GATT étant une série de « rounds » de négociations commerciales étalées sur plusieurs années parfois, négociations qui se sont portées d’abord vers les produits agricoles et manufacturés, puis sur des questions comme les services ou la reconnaissance de la propriété intellectuelle. Grâce à ces deux processus, les échanges commerciaux ont augmenté de 6% par an en moyenne.

Au final, le libre-échange est-il quelque chose de bénéfique pour les pays ?

Au XVIIIème siècle, il semble fortement que le libre-échange coïncide avec la crise économique dont il fut par conséquent sûrement la cause, la seule exception qui vaille pour cette période étant le Royaume-Uni qui disposait d’un avantage industriel. Pour la zone que l’on appellera plus tard le « Tiers-Monde », le libre-échange a sûrement accentué leur sous-développement.

Cependant, cela ne veut pas dire pour autant que les partisans du libre-échange ont tort. La théorie phare sur laquelle ils se basent supposent un état de concurrence pure et parfaite, état dont les critères ne correspondent pas au monde réel. Cela ne veut pas dire non plus que le libre-échange, sans ces conditions, n’a pas d’effet positif : un certain nombre d’économistes ont ainsi pointé le fait que la baisse des barrières douanières a été l’un des facteurs de la forte croissance économique des Trente Glorieuses.

Cette incohérence des résultats souligne une chose, tout comme pour la majorité des thèmes en économie : il n’existe pas dans le domaine du commerce international de « lois » ou règles qui seraient valables pour toutes les périodes et systèmes économiques. Une même politique commerciale peut avoir des effets divers selon les configurations que seule l’expérience peut nous révéler, d’autant plus que nous avons effacé un grand nombre de critères pour nous concentrer uniquement sur la croissance économique. C’est pourquoi on peut appliquer de manière justifiée les dires de Gottfried Haberler, économiste du XXème siècle, qui affirmait que « l’histoire économique peut offrir plus que l’analyse économique ».

Pares Léo

 

Sources :

Ouvrages généraux :

BAIROCH Paul, Mythes et Paradoxes de l’histoire économique, Paris, Editions La découverte, 1994.

CAMERON Roberto, Histoire économique du monde, Paris, Références Larousse, 1991.

SALIN Pascal, Le Libre-Echange, Paris, Presses Universitaires de France, 2002.

RAINELLI Michel, Le commerce international, Paris, Editions La Découverte (Coll. Repères), 2015.

Articles :

NOESSER Julie, « FRIEDRICH LIST (1789 – 1846) : LE THÉORICIEN DU PROTECTIONNISME « TEMPORAIRE », Capital.fr, Mis en ligne le 12/07/2012, Consulté le 04/06/2018, URL : https://www.capital.fr/economie-politique/friedrich-list-1789-1846-le-theoricien-du-protectionnisme-temporaire-740579