Les maisons closes : du sex business à la romance, quand les « trainées » se révélaient être des femmes d’esprit séduisantes.

Rabaissées, réduites à des objets ne méritant pas de respect, les travailleuses du sexe ont toujours eu la vie dure. De la violence physique à la violence morale, tout est bon pour jeter la première pierre à ces femmes. Pour cause, les nombreux clichés qui les visent.

Ainsi, peu de personnes connaissent l’histoire des femmes des maisons closes. Précisément, on reste enfermés dans des clichés et des tabous qui, par l’ignorance dont ils nous abreuvent, nous mènent à la haine. Une haine illustrée à travers ces propos d’Alphonse Karr : « Le mépris se réserve aux filles que la         faim force à se vendre(Les Femmes 1853).

 Du Moyen-Âge à 1946, ces établissements se sont multipliés en France. Il s’est alors écoulé une longue période dont nous pensons tout savoir. Pourtant, lorsque l’on y regarde de plus près, on prend conscience que derrière les portes de ces établissements, pouvaient se cloîtrer des personnes bien différentes de ce que l’on imaginait.

Des femmes sous-estimées

 Au 19ème siècle, âge d’or des maisons closes, nous sommes parfois bien loin des idées reçues. En effet, vous auriez bien pu être l’un de leurs clients. Pour cause, un certain nombre d’hommes fréquentant ces maisons n’y vont pas pour la pratique sexuelle. Ils y vont entre amis, pour boire un verre et discuter ; tout en louchant, certes, sur les corps dénudés des femmes. On peine alors à trouver une différence significative entre ces hommes et ceux d’aujourd’hui qui fréquentent, de la même façon, les cabarets parisiens.

 Encore plus éloigné des aprioris malsains, les hommes viennent aussi pour discuter avec les filles, notamment des bourgeois, souvent mariés par arrangement, qui cherchent un réconfort dans les mots d’une femme dont ils apprécient sincèrement, cette fois, la personnalité et la conversation.

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Les filles de maisons closes, déshumanisées à tort, sont donc loin d’être de vulgaires objets. Les histoires d’amour entre fille et client ne se font d’ailleurs pas rare. L’un des exemples les plus marquant est celui d’Esther Lachmann, (« La Païva ») et le duc de Henckel de Donnersmark. C’était une grande courtisane, ayant fait ses débuts dans les maisons closes, mariée à ce duc tellement épris d’elle, qu’il fit conserver son corps dans une cuve de verre remplie d’alcool.

 Enfin, Marthe Richard (1889-1982), prostituée, devenue espionne, l’une des 1ères aviatrices françaises, et femme politique (conseillère municipale de Paris), est la preuve par excellence que prostituée et femme d’esprit peuvent se fondre. Décorée de la légion d’honneur, elle fut une – si ce n’est la – grande figure du combat pour la fermeture des maisons closes et pour la libération des femmes piégées par ce système.

Les véritables coupables

 Même si les maisons closes peuvent aussi être appelées bordels, elles n’en étaient pas pour autant désorganisées. Au contraire, les filles étaient soumises à une véritable hiérarchie, comprenant la tenancière et son bras droit, la sous-maîtresse.

 La tenancière, autrement dit la maquerelle, est donc le haut de la pyramide ; le personnage le plus important. Les plus naïfs penseront que son rôle ne se limitait qu’à la direction de la maison. Mais la réalité est tout autre et surtout cruelle. Le véritable rôle de la tenancière est d’abord de recruter des filles. La coutume était alors d’envoyer des hommes de mains dans les rues, les quartiers pauvres, les gares… pour repérer les filles désespérées et leur proposer cette issue de secours.

En réalité, bien loin d’une issue, c’était bien un piège qui les attendait. Précisément, la tenancière promet aux filles qui se prostituent d’être nourries, logées et blanchies… Mais ce que ces femmes ne savent pas, c’est que la tenancière a aussi et surtout pour mission de les manipuler en leur faisant contracter beaucoup de dettes auprès d’elle. A un point tel qu’elles ne pourront jamais la rembourser et seront piégées dans la maison. D’ailleurs, pas question de s’échapper. Celles qui essayaient étaient retrouvées par les hommes de main et molestées.

 Ces calvaires prendront fin suite à la loi Marthe Richard de 1946, qui interdit les maisons closes. Pourtant, même si ces établissements ont fermé, la détresse et les violences, dont sont victimes les travailleurs du sexe, ont, elles, persisté jusqu’à aujourd’hui.

Ces mots de Victor Hugo prennent alors, de nos jours comme dans les siens, tout leur sens :

« Pas d’injures à ces malheureuses que vous coudoyez le soir dans la rue. Souvenez-vous que la plupart ont été livrées à la prostitution par la faim et se sont laissées tomber dans le ruisseau pour ne pas se jeter à la rivière. »  (Post-scriptum De Ma Vie 1901)

Sandrine Messaoudene