James Nachtwey : un photojournaliste au service de la mémoire.

Immortaliser la guerre et témoigner de la résilience humaine

        Nachtwey, c’est un voyage à travers la terre, à la découverte des velléités humaines, de leurs bassesses et de leurs forces. Mais c’est aussi une ode à la résilience humaine après des catastrophes d’ordre divers. L’exposition « Memoria » (qui se tenait à la Maison européenne de la photographie, à Paris, 30.05.2018 – 29.07.2018.) était consacrée à l’apport de Nachtwey au sein du photojournalisme et débutait par ces mots : “J’ai été un témoin. Un témoin de ces gens à qui l’on a tout pris − leur maison, leur famille, leurs bras et leurs jambes, et jusqu’au discernement. Et pourtant, une chose ne leur avait été soustraite, la dignité, cet élément irréductible de l’être humain. Ces images en sont mon témoignage. »

Dès lors, Nachtwey substitue l’immortalité de la guerre à l’éternité du souvenir. Ses prises de vues s’ancrent inaltérablement dans les psychés collectives, suscitant chez le spectateur une mémoire eidétique, autrement dit photographique. La découverte de l’art photographique de Nachtwey bouleverse autant qu’elle suscite la révolte. Les visages pétrifiés, sacrifiés des habitants du Népal, d’Irak ou bien encore du Guatemala hantent et nous invitent à infléchir notre regard face aux photographies de presse.  

C’est une fresque historique que nous livre son œuvre des années 1980 à aujourd’hui, de la guerre d’Afghanistan à la crise des migrants en Europe, en passant par la guerre de Bosnie-Herzégovine, le 11 septembre 2001, le conflit israélo-palestinien, la famine au Darfour ou en Somalie, les catastrophes écologiques au Viêt Nam et le génocide du Rwanda.

Le refus de la bonne conscience

 

      Nachtwey a été successivement photographe à l’agence Black Star de 1980 à 1985, membre de la coopérative Magnum de 1985 à 2001 puis a contribué en 2001 à la création de l’agence VII. La finalité de cette agence est d’assurer une meilleure couverture des guerres, catastrophes et crises humanitaires.

L’œuvre de Nachtwey nous rappelle alors tristement les mots tenus par Todorov dans Les abus de la mémoire (1995) : “Une autre raison pour se préoccuper du passé est que cela nous permet de nous détourner du présent tout en nous procurant les bénéfices de la bonne conscience.” Ses dernières prises de vue sur les réfugiés s’inscrivent dans ce refus de figer la mémoire. Celle-ci se doit d’être mouvante et d’être sans cesse aux prises avec les réalités les plus immédiates. Le photographe tente alors de dénoncer le processus d’occultation de la mémoire tout comme le présentait Todorov. La réminiscence ou bien encore la mémoire apparaissent comme des leitmotivs au sein de son œuvre puisque le noir et blanc de certains clichés contribue à éterniser le souvenir.

Cette sensibilité artistique inscrit, par la même, Nachtwey dans l’héritage de Robert Capa et de son œuvre photojournalistique notamment en Indochine, où il perdit la vie en 1954. Capa, Nachtwey ou bien Gerda Taro donnent un visage et une vision critique à cette histoire que les Hommes font sans savoir qu’ils la font.

 

Topographier la guerre

           La part consacrée à la guerre révèle alors le travail topographique qui se joue dans l’œuvre de Nachtwey. Le photographe nous propose une représentation de la guerre, au-delà du dessin ou de la carte. Il territorialise les conflits tant spatialement que mentalement comme en témoignent les photographies des territoires palestiniens occupés.

L’idée même de “front de guerre” souligne le caractère éminemment géographique de son art. Nachtwey scrute le terrain, à une échelle réduite et tente d’en restituer les souffrances sans jamais créer une confusion malsaine entre fiction et réalité. Il identifie les lieux, les fait converger ou diverger par leur toponymie ou par les conflits qui s’y déroulent. Toutes ses œuvres semblent de ce fait être intrinsèquement liées et entretenir un dialogue entre elles.

Son travail coïncide avec les propos tenus par Susan Sontag dans Devant la douleur des autres (2003) “Les photographies prescrivent des itinéraires de référence et servent de totems aux causes : le sentiment se cristallise plus volontiers autour d’une photographie qu’autour d’un slogan verbal » ; itinéraires qui ne sauraient être neutres et véhiculent l’engagement entretenu par Nachtwey à l’égard de la résolution des conflits.

Fervent défenseur de la paix, le photojournalisme prône une “photographie anti-guerre” comme il l’énonce dans une interview récente : « J’ai voulu devenir photographe pour saisir la guerre. Mais j’étais poussé par le sentiment inhérent qu’une image qui dévoile sans détour le vrai visage d’un conflit se trouverait être, par définition, une photographie anti-guerre. » La paix semble être un horizon perceptible sur les visages défaits ou ensanglantés des hommes qu’il photographie et s’inscrit dans son désir d’éveiller les consciences.

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Territoires palestiniens occupés, Cisjordanie, 2000. (© James Nachtwey / James Nachtwey Archive, Hood Museum of Art, Dartmouth
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Prises de vues en Afghanistan, 1996.

Critiques contemporaines du photojournalisme et de la représentation de territoire en guerre

         Des critiques sont néanmoins adressées au photojournalisme et à cette volonté de capter une image de territoires en guerre. Nachtwey laisse ainsi souvent et volontairement hors cadre l’affrontement, le corps, la chute, la blessure ou la mort qui sont consubstantiels de la guerre. La guerre s’incarne par le territoire (tant géographique que mental) et par une focalisation sur les sites, les positions et les espaces (les cimetières en Afghanistan par exemple ou bien encore les ruines).

L’objectivité de la photographie est de ce fait critiquable puisque le cadrage induit nécessairement un choix et donc une représentation individuelle de la guerre. Cette représentation peut être perçue comme spectaculaire et peut résulter d’une mise en scène comme en attestent les débats sur la célèbre photographie de Robert Capa en Espagne.

Néanmoins, Nachtwey théorise son art photographique dans des essais afin de récuser une forme d’accoutumance à l’égard des photographies de guerre. Dans son ouvrage L’enfer (1999), l’auteur prône une éthique propre au photojournalisme. Il y condamne ainsi l’instrumentalisation de contenus visuels à des fins idéologiques et prône le respect du réel. Nachtwey y assume cependant une posture morale lorsqu’il s’agit de la monstration des sujets (victimes de guerre, société civile…). Il refuse alors la position prédatrice et voyeuriste du photojournaliste. Il substitue à cette ingérence présumée un devoir de mémoire et un devoir de présence.

Pour approfondir l’œuvre photographique de Nachtwey et le photojournalisme actuel :  War Photographer, film documentaire de Christian Frei (2001) sur le photoreporter James Nachtwey

Quelques sources: https://www.erudit.org/fr/revues/pr/2009-v37-n1-pr3092/001310ar/

https://www.polkamagazine.com/james-nachtwey-ce-metier-est-un-fardeau-que-vous-devez-porter/

Inès DELEPINE