Après le printemps : de la Révolution à la disparition

Ce troisième et dernier article est consacré aux combattants syriens, à leurs revendications, leur quotidien, leur condition. Tout cet article sera basé sur les travaux de Romain Huët, maître de conférences à l’Université de Rennes 2 et chercheur au CNRS, travaillant sur le rapport entre souffrance et lutte sociale. A partir de cela, nous évoquerons ce qui peut amener des individus « ordinaires » à s’engager dans une lutte armée, et effleurerons le monde des combattants.

Des hommes « ordinaires »

Ils étaient chauffeurs routiers, commerçants, agriculteurs, menuisiers, étudiants, et désormais ils sont combattants. Certains pères de famille, d’autres fiancés, célibataires, ils menaient des vies ordinaires, fait de routines, de peurs certes, mais de repères.

Lors de ses deux voyages en 2014, le sociologue Romain Huët a pu intégrer deux brigades de moudjahidines affiliées au Front islamique dans la région d’Hama. Il explique que ces cellules sont composées d’environ 150 hommes (aucunes femmes combattantes ici), souvent formées sur une base géographique (hommes du même village). Ils n’ont, pour la plupart, aucun passé militant et 80% d’entre eux n’ont pas reçu de formation militaire. Néanmoins, certains d’entre eux ont participé au soulèvement avorté de Hama en 1982, et cet évènement reste une référence collective à tous les combattants. Ils ont majoritairement entre 20 et 30 ans et ont rejoint la brigade la plus proche par affinités ou bouche-à-oreille. Les chefs de brigades sont des notables locaux ou des anciens militaires de carrière. Les chefs ont justement été choisis, soit pour leurs capacités stratégiques militaires et leurs connaissances dans la gestion d’effectifs, soit grâce à leur argent qui leur a permis d’acheter des armes, de payer des hommes, etc.

Un « basculement-subjectif » dans la lutte armée

Huët tente dans ses travaux d’expliciter les raisons qui ont poussé ces individus ordinaires à s’engager dans la lutte armée. Un des motifs qui semble partagé par tous les combattants est celui de l’injustice. Ils expliquent tous avoir été victime un jour ou l’autre dans leur vie d’une humiliation, d’une injustice, d’une arrestation, d’un traumatisme. Ainsi, il semblerait que toute cette frustration gardée depuis des dizaines d’années, se voit enfin offrir une possibilité de s’exprimer, de laisser une place à la vengeance, par la lutte armée. Avec l’effervescence du Printemps arabe, et la victoire du peuple égyptien et libyen par le renversement des régimes en place, les syriens ont pu apercevoir un espoir de liberté, un moment à saisir.

Lorsque le chercheur tente d’interroger les combattants sur leur basculement vers la lutte armée, ceux-ci ont dû mal à s’exprimer clairement et il semblerait qu’ils ne puissent se représenter ces actes de violences comme individuels, mais comme collectifs et impersonnels. Le rapprochement est ici fait avec les travaux de Hannah Arendt sur Eichmann. Ainsi, l’incapacité de ces hommes à communiquer sur leur basculement peut être assimilée à l’incapacité de Eichmann à penser ses actes. La réalité dans laquelle ils ont été plongés est d’une violence telle, que les combattants s’y serait détachés, auraient comme bâti des murs entre leur condition et celle d’autrui, ont dû développer une insensibilité au réel et une accoutumance à l’horreur.

Entre deux combats : la distraction et l’ennui

Afin de rendre leur vécu plus supportable et de pouvoir continuer à supporter le chaos ambiant, les combattants tentent de se construire des moments de détente, de relâchement, de soulagement. Romain Huët décrit les longs moments d’attente entre deux combats, où les combattants s’adonnent à des activités de loisir. Certains jouent à Candy Crush, d’autres à des jeux… de guerres, certains écoutent de la musique, et les soirées bavardages et potins sont souvent de mise. Mais cette apparente tranquillité se voit perturbée par la menace permanente des bombardements, qui installent une angoisse constante dans l’esprit des combattants. Ainsi, en 2014, le sociologue dénombre pas moins de 20 à 30 bombardements quotidiens sur la zone où ils étaient. Le monde des combattants est ponctué de changements brutaux entre lenteur de l’ennui et la rapidité du combat.

L’expérience du chaos

Le monde des combattants est clairement fait d’ordre, mais celui-ci est constamment mis en danger par l’incertitude propre à la guerre. La guerre n’est pas juste une destruction des corps et des biens, mais aussi l’effondrement des sens, du sens que chacun donnait à son vécu. Les combattants ont été brusquement arrachés à leur quotidien, qui, bien que douloureux, leur offrait une sorte de confort, d’assurance du lendemain. Ils sont ensuite passés par l’euphorie de la révolution durant les premiers mois du soulèvement, où tout est en mouvement, les idées émergents, deviennent accessibles. Puis vient l’enlisement du conflit, le chaos s’installe peu à peu, enterrant l’effervescence du commencement, éloignant les possibles. Voici le ressenti du sociologue sur le chaos ambiant : « Cette confusion s’explique essentiellement par le fait que dans ce terrain, se joue un effondrement des formes au bénéfice de quelque chose de précaire, d’aménagements provisoires, d’une instabilité générale qui menace constamment les choses. La configuration même des paysages en est l’exemple typique. À A’zaz, Alep ou Murek, le paysage de poussière, d’acier et de gasoil est toujours insaisissable. Il est fait d’irrégularités et de changements liés au déplacement incessant des lignes de front et aux destructions permanentes. À mesure que nous nous avançons dans ces villes désertes ou que nous nous enfonçons vers les fronts étroits, au milieu des décombres, des murs éventrés et des rues dévastées, il est difficile d’accrocher ses yeux à des points fixes »

Face à un monde où l’instabilité des choses est constante, où il faut faire face à la destruction permanente, les combattants perdent peu à peu leur clarté quant à leur engagement.  

De la révolution à la disparition

Lors de ces premiers voyages en 2012 et 2013, Romain Huët note l’enthousiasme et l’envie de bâtir le réel des combattants. Les possibles leurs semblaient à portée de main et la victoire proche, comme en témoigne cet extrait d’entretien avec un combattant :

« On est en train de construire la nouvelle Syrie. Bachar n’a pas le choix que de partir. Et il va partir bientôt, c’est sûr. On est proche de Damas. Demain, si Dieu le veut, on ira dans le centre […] Je me vois dans quelques années, sur les collines surplombant Alep, contempler la ville tranquille, regarder les jolies filles et me réjouir de ces jours paisibles […] On a déjà goûté la liberté et on ne peut la sacrifier. […] On mettra en place une démocratie où tout le monde vivra, où les institutions seront justes, où la corruption sera éradiquée, où on pourra vivre notre foi, où tous seront libres. »

Mais déjà en 2014, soit 3 ans après le début du soulèvement, la fin du conflit semblait s’éloigner de plus en plus. On ne parle désormais plus des jours passés et des jours à venir, mais du chaos présent. C’est une survie au jour le jour, où les combattants se font à l’idée que ce désordre temporaire de la révolution, s’était transformé en quotidienneté. Ils s’accommodent désormais de l’omniprésence de la mort.

« Notre situation est de mourir. Nos tombes sont déjà creusées. Elles nous attendent. On va tous y passer, personne n’échappera au trou. […] Nous mourrons tous les uns après les autres. Nous n’avons aucune issue. C’est là notre destinée, c’est là notre combat pour Dieu. […] Je vais mourir bientôt dans cette guerre. Au fond, il vaut mieux ça. » (Extraits de conversations avec deux combattants)  

À suivre…

Liens utiles

– Film/documentaire co-réalisé par Laurent Lhermite et Romain Huët « Après le printemps : vie ordinaire de combattants syriens » :

https://llhermite.wixsite.com/alp-lefilm

– Interview TV5 Monde de Romain Huët sur les combattants syriens : https://www.youtube.com/watch?v=oQp4ucrcxuk

Article Romain Huët dans MédiaPart « Plongée dans l’ordinaire des combattants rebelles syriens » : https://www.mediapart.fr/journal/international/021014/plongee-dans-lordinaire-des-combattants-rebelles-syriens

– Emission Radio France Culture sur les engagés volontaires en Syrie : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/engages-volontaires-se-battre-pour-des-idees-44-le-retour-guerriers-nouvelle-generation-en-syrie

Johanna Courtel