La résurrection de l’hébreu

    En 2018, l’État d’Israël a officiellement rétrogradé sa deuxième langue officielle, l’arabe littéraire, au titre de langue nationale, pour garder l’hébreu comme seul et unique idiome officiel. Aujourd’hui, clé de voûte de la société israélienne et ciment des communautés juives autour du monde, l’hébreu a resurgi après des siècles de silence. Troisième langue sémitique la plus pratiquée après l’arabe (et ses variétés) et l’amharique, c’est aussi la langue vivante sémitique qui possède la plus ancienne écriture et pratique orale, l’akkadien étant éteint depuis deux millénaires. La première inscription en paléo-hébreu, la pierre de Zayit, est datée du Xe siècle avant notre ère, et on estime que l’hébreu dit « classique » ou biblique a probablement été pratiqué jusqu’à la destruction des royaumes d’Israël et Judah entre les VIIIe et VIe siècles avant Jésus-Christ, soumettant les Hébreux à la captivité près de Babylone. L’araméen a presque remplacé l’hébreu qui n’était parlé que parmi les élites, en compétition avec le grec : une situation confuse de bi ou trilinguisme était alors en place en Terre sainte. À la suite des conflits confrontant les Juifs aux Romains au premier siècle de notre ère, les Juifs ont dû fuir la terre de lait et de miel et se sont réfugiés là où ils le purent, perdant ainsi la langue de leurs ancêtres… pour toujours ?

La mort lente

         Les Juifs restés en Judée à la suite de la destruction du temple de Jérusalem en 70 ont continué à parler l’hébreu dans une forme appelée mishnaïque ou rabbinique (c’est en fait l’hébreu qui fut utilisé par les rabbins, auteurs de la Mishnah la tradition orale juive). La Mishnah est justement le témoin de la situation linguistique de la région : l’hébreu reflète beaucoup d’influences araméennes et l’araméen occupe une place importante dans les Talmud de Jérusalem et de Babylone rédigés entre le IIe et le IVe siècle. Les historiens et linguistes estiment que l’hébreu mishnaïque cesse d’être parlé dès les premières décades qui suivent la publication des Talmud, totalement supplanté par l’araméen palestinien dont l’expansion est facilitée par les massacres ponctuels des Juifs. Dès l’arrivée des Arabes en 638 et la colonisation de la Judée par ceux-ci, l’araméen est à son tour remplacé par l’arabe.

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L’hébreu du Talmud était une forme postérieure à l’hébreu biblique qui fut notamment influencé par l’araméen avant d’être supplanté par celui-ci.

   Les Juifs en exil ont gardé l’hébreu comme langue liturgique et, dans un premier temps, adopté la langue de leurs voisins. Dans un second temps, ils furent le plus souvent mis au ban de la société (notamment en Europe) et par la même occasion se sont développées des « variétés juives » des langues locales : le yiddish (judéo-allemand) et le ladino (judéo-espagnol) sont les langues les plus connues, mais il y existait aussi d’autres langues comme le yévanique (judéo-grec), judéo-berbère, sarphatique (judéo-français), judéo-malayalam en Inde. Ces langues retiennent la plupart du temps des caractères anciens et figés ainsi qu’une évolution phonologique différente des langues qui ont servi de base (e.g ladino/espagnol : sivdad/ciudad, la ville ; yiddish/allemand : beys/böse, méchant, sarphatique/français : aigror/aigreur).

Une langue superficiellement vivante

        De par le monde, l’hébreu fut remplacé par les langues locales sauf dans un seul cas : lors des cérémonies religieuses. En effet, la langue liturgique du judaïsme est restée l’hébreu dans sa forme biblique, et c’était probablement le seul contexte où cette langue était utilisée : lors des prières, dans les synagogues ou dans les foyers. Seule la religion était en mesure de faire survivre l’hébreu, mais nombre de savants firent aussi évoluer l’idiome. Al-Andalous formait un centre culturel gigantesque tant pour les musulmans que pour les Chrétiens et les Juifs, et c’est justement là-bas que ces derniers se penchèrent sur leur religion, leurs racines et leur langue. Maïmonide et tant d’autres ont poussé leur réflexion durant « l’âge d’or juif » ; par rapport à l’hébreu, beaucoup rédigèrent des traités de grammaire, de vocabulaire et enrichirent leur langue liturgique de mots empruntés à l’arabe, au grec, à l’araméen ou au ladino pour actualiser la langue. Bien que l’hébreu ait considéré éteint à cette période, faute de locuteur natif connu, on parle aujourd’hui d’hébreu médiéval lorsque l’on se réfère aux écrits laïcs de la période allant du Ve au XVe siècle. Cependant, un long déclin s’amorce dès le massacre des Juifs de Grenade par la population en 1066 et la Reconquista qui, achevée en 1492, entraîne l’expulsion ou la conversion des Juifs d’Espagne (et du Portugal en 1496). Contraints à fuir et à trouver refuge au Maghreb ou en Turquie, le foyer d’étude de l’hébreu se déplace en Europe de l’Est chez les Ashkénazes : c’est le début de la Haskalah.

 

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La culture juive en Espagne fut florissante au Moyen-âge.

     La Haskalah est un mouvement intellectuel juif qui apparaît au XVIIIe siècle en Europe de l’Est. Le but de ce mouvement était d’ériger le peuple juif comme un peuple distinct par son origine (la Judée), sa religion (le judaïsme) et sa langue (l’hébreu). Ces trois notions forment l’identité juive et ne peuvent fonctionner indépendamment les unes des autres. Le mouvement de la Haskalah voulait purifier l’hébreu des emprunts aux autres langues, considérant un retour à l’hébreu biblique, pur, pour la littérature et non plus l’utilisation du mishnaïque. Cependant, la volonté d’un purisme extrême faisait face à un problème : l’impossibilité d’actualiser la langue sans construire de nouveaux mots et ainsi dévier le but principal. Toujours est-il qu’une conséquente production de documents littéraires en hébreu puriste se constitua jusqu’à la fin du XIXe siècle.

La renaissance de l’hébreu, la naissance de l’hébreu moderne

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Éliézer ben Yehouda est considéré comme le père de l’hébreu moderne. Son fils Itamar est le premier locuteur natif de cette langue.

   Né à la fin de la Haskalah, Éliézer ben Yehouda (1858-1922) est considéré comme le père de l’hébreu moderne. Allant à l’encontre du mouvement, il crée de nouveaux mots pour mieux décrire le quotidien contemporain, et réfléchit à faire revivre l’hébreu, de pouvoir l’entendre dans les rues. Avec la montée du sionisme et les premières Aliyot (retours en Terre sainte), il prend l’initiative avec d’autres intellectuels de publier des journaux en hébreu et d’ouvrir des écoles hébréophones en Palestine dès les années 1880. Ensemble, ils imposent un usage exclusif de l’hébreu à leur famille et progressivement à leur cercle social. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que les nouveaux arrivants juifs s’expriment massivement en hébreu ; le témoin de ce succès est la fondation de Tel Aviv en 1909 où l’hébreu a supplanté le yiddish. En réaction à la montée de l’hébreu, en 1913 les Juifs orthodoxes s’opposèrent et clamèrent que le caractère sacré de l’hébreu ne pouvait être souillé en étant utilisé pour d’autres sujets que la religion, et encourageaient l’utilisation du yiddish. On appelait cette période « la guerre des langues ». L’hébreu gardait la première place, et de plus en plus d’écoles ouvrirent, des journaux furent publiés, des juifs arrivèrent, fuyant les pogroms d’Europe centrale et de l’Est, et animés par l’idée de rentrer sur leur terre sacrée, eretz Israël. Toutefois, le mandat britannique a tranché sur la question et a instauré l’anglais, l’arabe et l’hébreu comme langues officielles du mandat de Palestine. Avec la Shoah, le yiddish perdit une très grande partie de ses locuteurs, et les nouveaux arrivants, d’Europe dans le jeune État d’Israël en 1948, en 1984 d’Éthiopie pour fuir la famine, en 1992 à la chute de l’URSS, apprirent à leur tour l’hébreu, faisant qu’aujourd’hui, on compte à peu près huit millions de personnes parlant l’hébreu moderne.

Augustin-Théodore Debsi-Pinel de la Rôte Morel