A la lisière du « Chemin des âmes » : des Amérindiens dans les tranchées

Un pan de l’histoire amérindienne s’est aussi écrit en Europe. Une histoire loin des grandes étendues nord-américaines et de sa nature épargnée. Il y a aujourd’hui un siècle, cette histoire s’écrivait sous le vacarme des obus, à la merci des gaz moutarde et raids suicidaires en « no man’s land ». Joseph Boyden, avec son tout premier roman, participa à réhabiliter la mémoire de ces hommes et femmes, frappés par la brutalité d’une guerre qui leur était étrangère en tout point.  

« Chacun de nous devra descendre, trois jours durant, le chemin des âmes. »

Joseph Boyden, écrivain marqué par ses origines amérindiennes, retrace le parcours de deux indiens crees (nom d’une tribu amérindienne située au Canada) dans l’enfer des tranchées. Histoire cruelle, métisse et dépaysante d’un conflit qu’un océan culturel et d’eau séparait pourtant. Alors que nous célébrons les 100 ans de la fin de la Der des Ders, « Le chemin des âmes » publié en 2006, sous le nom original « Three day road » propose au lecteur de s’immerger dans un monde à mi-chemin entre les tranchées du Nord-Est de la France et les réserves amérindiennes du Nord, l’Ontario. Three days, trois jours, qui, dans la culture indienne Cree, marquent le temps qu’il faut aux âmes pour rejoindre l’Autre monde. Autant de temps que mettra Xavier, l’un des héros principaux, pour rentrer auprès des siens sur la terre de ses ancêtres au Canada, à son retour du front, accompagné de sa vieille tante Niska.

La force de cet ouvrage tient tout d’abord à la puissance émotionnelle du sujet traité. Sur le « Chemin des âmes » se croisent deux univers que rien a priori ne semblait pouvoir réunir. Deux univers dont le potentiel romanesque reste immense malgré la profusion d’œuvres déjà produites : celui de la guerre par exemple, et plus encore la Grande Guerre, celle qui déchira le monde entre 1914 et 1918, puis les « Indiens », comprenons par ici ceux d’Amérique, tourmentés, décimés et spoliés de leurs terres ancestrales. Dans les deux cas, les sujets charrient beaucoup de violence, de drames, de morts inutiles et inspirent tout un pan culturel de notre imaginaire collectif. Ces univers en apparence disjoints n’ont aucun point d’intersection. Cependant, c’est oublier le contexte au caractère mondial et colonial de cette guerre, s’affranchissant des tranchées culturelles et autres océans que tout séparait jusqu’alors. Ce conflit se déleste entièrement de la rivalité franco-allemande à laquelle il est souvent et maladroitement encore réduit. Ce roman ouvre notre horizon de lecteur français, britannique, canadien, américain, « occidental », et participe à modifier un peu plus notre devoir de mémoire.

Pour rappel, près de 4 000 membres du Corps expéditionnaire canadien étaient d’ascendance autochtone. Nombre impressionnant compte-tenu du peu de droits civils dont jouissaient les Premiers Peuples du Canada au début du XXe siècle. En 1917, avec l’entrée en guerre des États-Unis, ce sont 15 000 indiens d’Amérique qui les rejoignirent. On peut parler d’un enrôlement massif puisqu’un Amérindien sur trois a rejoint les rangs de l’armée canadienne durant la Première Guerre mondiale. Ramené à la population générale du Canada, leur engagement fut beaucoup plus large que celui de leurs compatriotes « blancs ». Le constat fut le même pour les jeunes autochtones ayant combattus sous les couleurs de la Bannière Etoilée : 13 % à 15 % des hommes amérindiens en âge de combattre s’engagèrent, une proportion bien supérieure au 5 % d’Américains qui ont pris part à la guerre. Les soldats autochtones étaient confrontés à une double barrière culturelle dans l’armée : les préjugés raciaux du monde non-autochtone et la hiérarchie militaire qui fonctionnait presque exclusivement en anglais, langue que beaucoup de recrues autochtones ne parlaient pas. Ils furent également longtemps stigmatisés sous les traits du guerrier indigène sanguinaire et barbare, meurtrier assoiffé de sang qui scalpe le crâne de ses victimes.

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Amérindiens de la tribu Cree lors de la Première Guerre Mondiale. © Bibliothèque Archives du Canada.

Jim Harrison : « Un roman lumineux et sombre à la fois. Il vous fera peut-être souffrir, mais ça en vaut véritablement la peine. Irrésistible. »

Lier intimement l’histoire de deux Amérindiens de l’Ontario à celle de soldats combattant dans les tranchées de Vimy lors de la Première Guerre mondiale aurait de quoi surprendre le néophyte. À l’heure des grandes commémorations officielles, ce roman est un incontournable en son genre. Comme peuvent l’être « Le Feu » d’Henri Barbusse ou « Ceux de 14 » de Maurice Genevois, ce roman est puissamment évocateur d’un enfer dont nul n’est sorti véritablement indemne. Eveilleur de conscience, mais pas seulement, il est aussi une œuvre poétique magistrale où la nature majestueuse et sauvage du Nord de l’Ontario accompagne l’homme et le soldat jusque dans les profondeurs lugubres et dénuées d’humanité des tranchées, au plus près, au plus juste. Il bouleverse le lecteur, le secoue face à l’horreur, la violence et la folie engendrées par la guerre. Mais le lecteur se retrouve également emporté, exalté par la culture des Amérindiens, leurs croyances, marquée ici par l’amitié indéfectible entre deux jeunes garçons, Xavier et Elijah. Comment ne pas être interpellé, ému par ces jeunes qui, même dans ces conditions d’existence effroyables, font toujours face à la suprématie des Blancs.

 

« Le Chemin des âmes » se veut comme un véritable roman choral où les voix de chacun, à tour de rôle, racontent comment survivre. Niska, une vieille Indienne Cree retrouve, sur le quai d’une gare,  Xavier, son neveu, survivant de la guerre, enrôlé dans les troupes canadiennes et le ramène chez elle, à l’écart de la ville, à quelques jours de voyage. Trois jours de canoë pour permettre à son neveu de remonter doucement les souvenirs et tenter d’expurger la douleur qui enfle et le conduit inexorablement vers la mort. Trois jours de canoë où Niska, de son côté, raconte son enfance pour rattacher son neveu à la vie. À la fois épique et intimiste, la voix de Xavier résonne, imprégnée de doutes, de pensées et de sentiments, assaillie par cette folie guerrière incontrôlable et dévastatrice. Son récit fait chanceler le lecteur, à la fois terrifié et en même temps touché par la force poétique des mots. Une immense tristesse s’en écoule sans fin.  Deux histoires parallèles qui, progressivement, sur le rythme calme et clair du ruissellement de l’eau, dessinent des vies, des mondes différents au sein desquels la minorité indienne s’efforce de trouver sa place.

« Nous sommes malheureux, transis, trempés ; boueux, effrayés à l’idée que nous allons mourir bientôt. »

Tantôt, tel un correspondant de guerre, Joseph Boyden décrit les combats et l’enfer des tranchées avec un sens du détail inouï. Il rend compte des conditions de vie insupportables des soldats. Le froid, la boue, la pluie, les rats, l’attente et l’angoisse, le mal du pays, les maladies, la saleté et les poux, la morphine pour supporter la douleur et l’horreur, les cadavres autour de soi, la peur et la folie, la culpabilité puis le plaisir de tuer. Ce décor éprouvant, réaliste, saisissant d’effroi, qui porte en lui toute la souffrance des soldats jetés dans la guerreaffecte intensément. Mais cette horreur, nécessaire comme un témoignage, aide à comprendre la lente dérive d’Elijah (le meilleur ami de Xavier) vers une folie meurtrière et désespérée, dont nul ne peut s’échapper au final, pas même les survivants, traumatisés à jamais.

Cette thématique de la destruction est omniprésente. Celle des hommes, celle de croyances vaines à les sauver, celle d’un environnement emprisonné dans une cage de fer et de sang où résonnent les échos et cris des abysses. Cette destruction ne se cantonne pas seulement au cadre de la guerre. Et avec la même intensité et la même force descriptive, Boyden, sous les traits de Niska, raconte l’exclusion et la douleur des minorités face à la dépossession de leur langue, de leur culture par les Canadiens. L’auteur y dénonce notamment le placement des enfants indiens dans des pensionnats tenus par des sœurs canadiennes impitoyables. Un sujet resté longtemps tabou au pays de la feuille d’érable. En effet, il fallut attendre le milieu des années 1990 pour que les principaux responsables religieux et politiques canadiens s’excusent de ce véritable génocide culturel. Par les traits de Niska toujours, il est également question de  son combat de femme pour ne pas perdre son identité et celle de ses ancêtres. L’alcool, autant que la guerre est dénoncé comme une arme destructrice : « Niska – Le rhum est une arme aussi rusée que puissante : j’ai passé ma vie à la regarder noyer mon peuple. ». Combien sont ces hommes et femmes des plaines, des montagnes à avoir été anéantis par ce fléau, véritable épidémie des réserves amérindiennes.

Bien sûr, ce roman tombe parfois dans le roman de guerre pur et dur. Oui, on y retrouve quelques hauts faits d’armes, mais l’accent est avant tout mis sur l’aspect humain de cet enfer. Par son lyrisme, Boyden aide le lecteur à comprendre comment les soldats vécurent au jour le jour cette tempête sans nom. Il peint de manière juste, leurs craintes, leur peine quand ils perdent l’un des leurs, leur solitude.

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Joseph Boyden © crédit photo Benjamin Chelly pour La Marelle.

C’est un premier roman fort, poignant, vivant et sans détour que livre Joseph Boyden. La violence de la guerre, la perte d’humanité dans ce bourbier fait de mort et de désespoir, l’attachement viscéral à ses racines comme autant de repères dans un monde qui ne semble plus en avoir, les questions sur la vie et le sens de nos actes et de nos contradictions. Une ode à la vie par la mort, et plus encore, un devoir de mémoire envers ces hommes et femmes, qui, déjà meurtris par nombres de politiques répressives et destructrices, partaient l’arme à la main affronter un ennemi qui n’avait rien fait pour être le leur.

Depuis cet ouvrage, Joseph Boyden a conquis un large public puisque ce roman a été traduit en une quinzaine de langues et est même officiellement disponible en langue Cree. Ses récits dédiés à la mémoire et à la culture amérindienne sont aujourd’hui plus nombreux. C’est ainsi que « Les Saisons de la Solitude » (2008), « Dans le Grand cercle du Monde » (2013), ou dernièrement « Wenjack » (2016) chacun dans un registre différent, succèdent au « Chemin des âmes », avec toujours cette touche de sensibilité et de poésie qui ne peut vous laisser de marbre.

à Pierre Hazard.

Rémi MOQUILLON