Capharnaüm de Nadine Labaki, une réalité au Liban ?

« Je veux attaquer mes parents en justice pour m’avoir mis au monde » ; c’est ainsi que Zain intente un procès pour faire en sorte « que les gens qui n’ont rien n’aient pas d’enfants ». Zain, c’est le personnage principal du nouveau film de Nadine Labaki, Capharnaüm. Enfant libanais de 12 ans, il mène une vie de misère dans les rues de Beyrouth. Après le mariage forcé de sa sœur de 11 ans avec un jeune adulte, Zain fuit sa famille et découvre Rahil, une réfugiée éthiopienne qui tente, tant bien que mal, de survivre avec son garçon de 2 ans, Yonas. S’ensuit alors une complicité étonnante entre le jeune adolescent et le petit garçon dans les bidonvilles de Beyrouth gorgés de misère. Mais en retournant chez lui, Zain découvre que sa sœur est morte (sûrement d’une fausse couche), la vengeance le possède et il décide rageusement de poignarder le mari. Il est alors emprisonné et décide de porte plainte contre ses parents.

Ce film divise les critiques de cinéma. En effet, il reçoit le prix du Jury du Festival de Cannes en mai 2018. Mais beaucoup regrettent fortement son « misérabilisme » et un pathos trop exagéré.

Misérabilisme ou non, il s’agit d’un film, d’une fiction ; mais la situation dépeinte dans Capharnaüm est-elle la réalité ? La misère enfantine est-elle courante au Liban ? Peut-on réellement reprocher le misérabilisme du film au vu de la réalité ?

Quelques chiffres

Longtemps considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », le Liban véhicule une image d’un pays stable tant économiquement que politiquement. Et l’Occident s’enthousiasme souvent de cette soi-disant réussite au vu de la situation politique de la région. L’économie libanaise repose essentiellement sur le secteur bancaire dans un système libéral en proie à des risques imprévus et incontrôlés. Mais il est vrai qu’après une guerre civile longue de 15 ans (entre 1975 et 1990) et l’occupation syrienne qui suivit jusqu’en 2005, l’économie libanaise repartait à la hausse dans la deuxième moitié des années 2000. En effet, la croissance du PIB de 2007 à 2010 oscillait entre 8 et 10 % par an. Depuis elle a ralenti puisque le PIB augmente que d’environ 1 ou 2 % par an. Cela impacte le taux de chômage, qui a augmenté de 14,6 points entre 2009 et 2014.

Le début de prospérité économique n’a pas pu ralentir la misère sociale au point de l’éradiquer. L’État libanais a sa responsabilité, puisqu’avec ce système économique libéral, il intervient peu dans la lutte contre les inégalités. C’est ainsi que malgré une bonne santé économique dans les années 2000, la pauvreté reste un fléau majeur dans la société libanaise. On comptabilisait en 2004 (dernière mesure fiable) 28,5 % de la population sous le seuil de pauvreté – qui équivaut à moins de 4$ par jour.

Le Liban est donc un pays en développement comme la plupart de ses voisins hormis les pays du golfe. Son IDH (Indice de Développement Humain) moyen de 0,763 en 2017 témoigne d’un Etat qui ne sort pas de l’ordinaire par rapport aux autres pays arabes. Autre exemple, le taux d’alphabétisation des jeunes (15-25 ans) qui atteint 98,8 % en 2010 ; un chiffre pas étonnant comparé à des pays comme la Jordanie ou la Libye qui ont un taux d’alphabétisation de 99 ou 100 %.  

En ce qui concerne la condition des enfants, Nadine Labaki dessine un portrait poignant sur le quotidien des jeunes libanais. D’après les chiffres de l’UNICEF en 2012, ce quotidien est une réalité mais dans une moindre mesure : les jeunes enfants subissant une précarité exécrable et une extrême pauvreté sont une minorité dans le pays du cèdre. Ainsi, selon l’UNICEF, 1,9 % des enfants libanais travaillent, un pourcentage équivalent à ceux de la Jordanie (1,9 % des enfants jordaniens travaillent) et de la Turquie (2,6 % des enfants turcs travaillent). D’ailleurs dans Capharnaüm, Zain est bien l’un des seuls enfants de son quartier à travailler et à ne pas aller à l’école, on le voit jalouser les autres enfants lorsque ceux-ci rentrent de l’école. Pour ce qu’il s’agit du mariage de sa sœur, Sahar, alors qu’elle n’a que 11 ans, c’est aussi une réalité mais une minorité : l’UNICEF considère que 1,2 % des enfant libanais se marient à 15 ans. Dernier point, l’enregistrement des naissances. En effet, lorsque Zain envisage d’émigrer vers la Suède, il retourne chez lui et demande à son père ses papiers. Celui-ci lui rétorque brutalement qu’il n’a pas de papiers. Encore une fois, il s’agit là d’une extrême minorité puisque 99,5 % des naissances libanaises sont enregistrées.

Une autre réalité, celle de la rue

Mais cessons les chiffres, qui reflètent une réalité mais guère la réalité. Voyons celle des rues. On ne peut pas contester l’enquête de terrain de la réalisatrice. Elle a, pendant 3 ans, observé les rues Beyrouthines pour préparer ce film. Selon elle, force est de constater la misère de ces rues : « Rien n’y est fantasmé ou imaginé, au contraire. Des enfants comme Zain, il en existe des centaines, des milliers, et aucun ne vous dira qu’il est heureux d’être né. De tout ce que j’ai vu ou vécu, il y a des choses que je n’ai pas gardées, par pudeur. Ce qui arrive aux personnages du film est nettement moins terrible que dans la réalité » affirme-t-elle. D’ailleurs, Nadine Labaki avait une volonté de mettre en avant des personnes qui connaissaient cette misère mieux que quiconque. C’est ainsi que Zain est interprété par Zain Al Rafeea, un réfugié syrien de 12 ans ; Yordanos Shiferaw, qui interprète le rôle de Rahil, est elle-même une réfugiée éthiopienne. La réalisatrice libanaise a voulu faire parler la misère à travers des acteurs qui vivaient eux-mêmes la situation dans laquelle ils jouaient. L’expression des émotions est alors on ne peut plus naturelle puisque Nadine Labaki n’avait « qu’à demander aux acteurs d’être eux-mêmes, car leur vérité suffisait, et ce film est devenu comme un champ d’expression, un espace où eux-mêmes pouvaient exposer leurs souffrances. »

Une réalité amplifiée par la venue des réfugiés

De par sa position géographique, le Liban est une terre qui a accueilli et continue d’accueillir de nombreux réfugiés. Dès 1948 et la Nakba (exode de la population palestinienne), des réfugiés palestiniens s’installent dans ce pays. Si c’est encore le cas aujourd’hui, ils sont beaucoup moins nombreux que les rescapés de la guerre civile syrienne. Ainsi, en 2017, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) dénombrait environ 500 000 réfugiés palestiniens. Selon cette agence, près d’un réfugié sur deux vivait dans un camp. Le cas des réfugiés syriens est tout aussi impressionnant : selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), on dénombre aujourd’hui, environ 950 000 syriens ayant fui la guerre qui sévit dans leur pays (la moitié de ces réfugiés syriens étant des enfants). Ce chiffre a été multiplié par 52 depuis 2012 – ils étaient à cette date-là 18 000. Les syriens représentent un quart de la population libanaise totale, et aujourd’hui environ 75 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. Certaines régions accueillent massivement les réfugiés, comme le Bekaa (à l’est du pays de Baalbek à Zahlé) où 40 % de la population est syrienne.

image2.png
Source : Le Monde

Mais cette arrivée impressionnante de réfugiés – syriens ou palestiniens – pose problème. En effet, le Liban est un petit pays, avec une économie qui se fragilisait à partir des années 2010 – la dette publique libanaise représentait 160 % du PIB en 2016. Par conséquent, il est difficile pour l’État d’investir dans des infrastructures suffisantes pour préserver non seulement des conditions de vie décentes, mais une sécurité pour tout le monde. C’est ainsi que la plupart des réfugiés sont parqués dans des camps insalubres avec des problèmes d’eau, d’électricité et de traitement des déchets. Ces camps se transforment en bidonvilles sans aucune hygiène sanitaire. Le HCR considère que 83 % des naissances d’enfants réfugiés ne sont pas enregistrées ; les deux tiers des réfugiés dépendent de l’aide humanitaire. Ce climat désastreux, ces conditions de vie difficilement supportables mènent à une insécurité grandissante. De nombreux affrontements ont eu lieu dans les différents camps. Par exemple, entre le Fatah (l’Autorité Palestinienne) et le Front al-Nosra (rebelles syriens de la branche d’Al-Qaïda) au camp d’Aïn el-Héloué en 2017. Ce camp est l’un des plus grands camps de palestiniens : ils sont 20 000 à y vivre. Autre exemple, le camp d’Ersal (à l’est du pays près de la frontière syrienne) où durant l’été 2014, l’armée libanaise s’est vue batailler contre le Front al-Nosra. En 2017, c’est le Hezbollah (milice libanaise chiite) qui a affronté les rebelles syriens d’al-Qaïda.

À cause de cette situation insupportable, quelques syriens ont préféré regagner leur pays et leur maison plutôt que de continuer à vivre dans cette misère absolue. C’est ainsi que depuis 2017, 14 000 réfugiés syriens ont (re)passé la frontière malgré la crainte du régime.

Voilà la toile de fond de la réalité libanaise ; les réfugiés composaient la principale source d’inspiration pour Nadine Labaki. On peut voir dans le fait que le jeune Zain n’ait pas de papiers une misère universelle, qui n’a pas de nationalité. Le personnage de Zain est considéré comme libanais, l’acteur est syrien, mais il peut aussi représenter les jeunes réfugiés palestiniens.

Les critiques les plus virulentes reprochent les violons, certains tics cinématographiques trop exagérés, mais la situation sociale au Liban est on ne peut plus difficile, la misère enfantine y est réelle depuis l’arrivée des réfugiés qui a accéléré la propagation de la pauvreté.

Léon Scheid