Francisco Franco : le dilemme d’un nouveau départ

Parler des dictatures de manière positive n’a plus rien de rarissime ni d’automatiquement discriminant dans le débat public contemporain. En atteste la victoire du « Trump Tropical » à la présidence du Brésil le 28 octobre 2018. Celui-ci s’est hissé à la fonction suprême malgré ses paroles plus qu’adoucissantes concernant la dictature du général Pinochet (1975-98). Mais si la conception d’un pouvoir autocratique fort peut en faire rêver certains, cela fonctionne toujours avec un sapement des libertés fondamentales. Après sa chute, les enjeux consistent principalement à définir la place de ce moment douloureux dans le passé d’un pays et s’il existe, à encadrer la place du corps du chef dictateur. Or, voilà qu’un débat majeur survient chez notre voisin hispanique : quelle serait la meilleure place pour le dernier dictateur du royaume ? De manière générale, celui qui se retrouve en haut de la pyramide sociétale se retrouve, une fois décédé, au bas de l’échelle mémorielle, dans des cimetières discrets, afin de permettre à ces soutiens de lui rendre hommage sans gêner quiconque. En Espagne, l’emplacement actuel pose déjà des problèmes et il convient d’y mettre un terme. Reste à savoir où se situera le nouveau départ du général Franco.

La carrière d’un dictateur (1939-1975)

Le général s’est d’abord imposé par la force. Au terme de la guerre civile espagnole survenue entre 1936 et 1939, il parvient à prendre le pouvoir face au camp républicain. Pendant trente-six années, la dictature tisse sa toile sur le pays avec une police et une armée aux abois ainsi qu’une absence de pluralisme politique. Toutefois, si les années 1955-1970 sont l’objet d’une autarcie totale, l’économie en crise en 1956 est un signal pour effectuer des réformes. Un changement interne intervient par l’ascension au gouvernement de partisans de la modernité. Pendant 15 ans, les conditions de vie des espagnols s’améliorent grâce au tourisme, aux investissements étrangers et à l’argent envoyé par les familles exilées espagnoles. Une ouverture extérieure apparaît notamment avec l’entrée à l’ONU en 1955 et au marché commun en 1970. Franco effectue aussi des concessions et desserre timidement son emprise. Le retour des réfugiés est possible en 1959 et leur amnistie est même promulguée en 1969. La presse est elle aussi timidement libérée avec une censure moins terrible. Sa mort ne provoque pas une anarchie puisque la monarchie que Franco a recréée porte en elle une succession déjà réglée. C’est Juan Ier de Bourbon, l’héritier légitime du trône d’Espagne avant Franco. Prenant le contre-pied de son prédécesseur, il fait de l’Espagne une monarchie parlementaire et la transforme en véritable démocratie. Ce projet est réalisé par la promulgation des lois fondamentales et des premières élections libres en 1977.

Un obstacle majeur au projet du gouvernement 

Le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez a réussi l’exploit de pouvoir déplacer le corps du général. Sa victoire n’en est que plus éclatante puisque le choix du lieu comporte une signification idéologique. Eloigné sur une colline, le mausolée de Franco est installé ici et bien visible. Il devrait être transféré dans un cimetière privé, à l’ouest de Madrid où la famille Franco dispose d’un panthéon. C’est l’endroit propice à lui rendre sa place dans la société. Sa fonction de dictateur lui offrait pour ainsi dire une place atypique. Son seul nom est synonyme de quatre décennies d’un pouvoir centralisé entre ses seules mains et d’une répression qui a fait 150 000 disparus selon le juge Balthazar Gazon en 2015. Lui accorder une tombe aussi humble permettra de redorer l’image avant tout d’un homme et par conséquent de lui faire perdre ce côté sacré qu’il incarne encore.

Cependant, à triompher sans péril on triomphe sans gloire. L’obstacle qui se dresse entre ce projet révolutionnaire et sa réalisation concerne les petits-enfants du général. Ils arguent que leur grand-père a, de son vivant, acheté un caveau dans la cathédrale de l’Almudena, en plein coeur de Madrid. C’est l’endroit idéal et juridiquement légal pour que Franco y repose à jamais.

Ce conflit inévitable tient bien évidemment à la place qu’occupe le général dans l’histoire du pays. Ce qui préoccupe n’est finalement pas l’endroit de sa mort mais des conséquences de son ascension au poste suprême. Apparaissent alors les effets d’une visibilité accrue dans la capitale espagnole ou bien celle d’un homme invisible aux yeux de la société dans un cimetière banalisé.

Transformer l’obstacle en avantage 

Franco compte ainsi descendre de sa montagne isolée pour se rapprocher de ces anciens sujets. Le risque principal de son inhumation en plein Madrid est de donner un lieu de pèlerinage pour l’extrême-droite. Mais quoi que l’on en dise, Franco contribuera ainsi à faire prospérer les revenus paroissiaux de la cathédrale en amenant ses fans. De même, pourquoi ne pas inverser le processus symbolique qu’il représente afin de le transformer en enjeu historique ? Intégrer un dictateur au cœur de la capitale démontre que la démocratie est plus forte que la terreur passée, que le possible retour à un franquisme dictatorial n’est pas réalisable. Enfin sa tombe peut servir d’illustration, d’image concrète aux futurs élèves de Madrid lors d’une leçon d’histoire. Si l’on veut aller plus loin, pourquoi ne pas en faire l’égérie d’un musée à l’histoire du franquisme ? Cela contribuerait à faire d’une tombe peu sympathique le cœur d’une dénonciation c’est-à-dire la dictature de Franco.

Une tombe dans un cimetière banal aura aussi le mérite de masquer et de faire oublier peu à peu le dictateur des consciences. Il est important de ne pas considérer l’histoire récente comme la seule histoire d’un pays millénaire, de décentrer notre vision contemporaine afin de l’amener vers une vision plus ancienne et finalement plus globale mais au risque peut-être que trop peu de visibilité ne fasse ressurgir la nostalgie d’un âge d’or.

La place d’un mort n’est pas capitale

Pour conclure, prenons de la hauteur sur cet évènement présenté comme capital par les médias. La place d’un mort ne devrait pas susciter autant d’attention malgré la symbolique qu’il représente. Ce qui importe est d’ordre juridique et moral : les victimes de la dictature. Loin de vouloir réparer, la loi de 1977 a amnistié les victimes du régime franquiste au même titre que les responsables de la répression. Nul ne peut l’enfreindre, pas même le magistrat Balthazar Garzon, condamné puis acquitté en 2012 pour avoir enquêté sur 114 000 disparus de la guerre civile. Cette loi a été respectée et souhaitée dans le cadre de transition démocratique après la mort du général. Mais comme le dit avec lucidité l’historien Juan Santos, cette loi a « exclu le passé du débat parlementaire, elle n’a pas imposé la tyrannie du silence ». Nous voyons néanmoins que la cristallisation autour du corps de Franco est un signe que les tensions mémorielles ne sont pas éteintes.

Fabien COLLETTE