Le « Libé des historien-nes » : retour sur #MeToo et la place des femmes, un an après le « Weinstein Gate »

Voilà maintenant un an que l’une des affaires les plus importantes de notre décennie a éclaté. Une affaire lourde de signification, miroir de notre société qui feint d’être aveugle sur des sujets plus que fondamentaux : l’affaire Harvey Weinstein, qui tapa sur la scène internationale d’un coup sec et brutal, dont le bruit a fait écho à travers le globe.

Le 5 octobre 2017, Harvey Weinstein, producteur américain incontournable, est accusé par seulement une petite centaine de femmes, d’agressions sexuelles. Ces révélations indignent l’opinion publique et tout particulièrement les femmes, qui décident de s’unir et d’arracher le droit à la parole, trop souvent impossible d’accès. On pourra alors observer la naissance d’un mouvement de libéralisation de la parole, dans lequel des centaines de milliers de femmes oseront dévoiler les agressions dont elles ont été victimes, grâce à un outil indispensable de notre époque : les réseaux sociaux. En effet, elles conteront leurs histoires à travers des tweets signés « #MeToo ». Ces innombrables témoignages inciteront encore plus de femmes à rejoindre le mouvement et à dénoncer les atrocités qu’elles ont subies. Cette période s’inscrit dans la continuité de la lutte pour l’égalité homme/femme, car bien que cette dernière ait débuté il y a de ça des années, elle est loin d’être terminée.

A l’occasion de l’anniversaire du « Weinstein Gate », le quotidien « Libération » a sorti le jeudi 11 octobre 2018, un numéro spécial dont le thème principal est la place de la femme dans l’histoire. Le « Libé des Historien-nes » revient sur divers sujets en vogue : le mouvement #MeToo et sa signification et surtout l’impact qu’il a un an après. Les différents articles illustreront l’actualité du mouvement en prenant pour exemple la place de la femme dans l’histoire. Retour sur ce numéro spécial en tout point, qui nous permet une piqûre de rappel indispensable sur des thèmes structurant notre société.

LE ROLE DE #METOO UN AN APRES

Depuis des siècles, un nombre considérable de femmes se battent pour accéder à l’égalité pure et parfaite entre hommes et femmes. Cette lutte démocratisée à partir des années 70, n’a cessé de gagner en partisans et en ampleur depuis. Le « Weinstein Gate » permit à plusieurs femmes de sortir du silence et d’avouer les atrocités dont elles ont été les victimes grâce à l’outil plus qu’original que sont les réseaux sociaux, à travers #MeToo. Plus encore, cet hashtag a permis d’ouvrir les yeux à la société sur la misogynie qui existe et persiste.

Vivant en Europe, aux Etats-Unis ou encore en Afrique, il a été impossible de passer à côté de ce mouvement pour l’égalité, considéré comme « le plus puissant depuis le droit de vote », selon le magazine britannique The Economist. Nous pouvons affirmer avec certitude que son bruit strident a percé bien des tympans à l’internationale. En effet, il a même gagné la Chine, pays où il n’existe encore aucune loi contre le harcèlement sexuel et où de plus en plus de femmes sont prêtes à rejoindre la lutte semée d’embuches pour leur corps et leurs droits, séduites par ce mouvement. Le numéro du « Libé des Historien-nes » décide alors de partager divers portraits de féministes engagées dans l’histoire comme Qiu Jin, pionnière du féminisme en Chine.

Comme le rappelle ce numéro de Libé, de nombreux événements sont venus souffler sur la poussière qui commençait à recouvrir #MeToo et l’affaire Weinstein. En effet, un nouveau choc médiatique est venu secouer les Etats-Unis en ce début d’année : Christine Blasey Ford, professeure de psychologie a accusé Brett M. Kavanaugh, juge à la Cour Suprême, d’agression sexuelle, alors qu’ils n’étaient tous deux que des étudiants. La porte-parole contre les violences faites aux femmes s’est vue alors au centre de la polémique, plusieurs personnes remettant en cause la véracité de ses propos. Le président Trump lui-même l’accuse de mentir car selon lui, si les faits reportés étaient vrais, Christine Blasey Ford aurait dénoncé le juge à la Cour Suprême au moment de l’agression et non 30 ans après. Le comportement du président indigne l’opinion publique et poussa de nombreuses femmes à s’exprimer à ce sujet, grâce à un nouvel hashtag : #WhyIDidn’tReport (« pourquoi je n’ai pas signalé » en anglais). A travers leurs témoignages, de nombreuses victimes expliquent pourquoi elles n’ont pas souhaité signaler leurs agressions sexuelles : par honte, peur de ne pas être crues, peur de perdre leur travail… Cette nouvelle vague de déclaration montre qu’il y a un progrès : la honte a changé le camp et de plus en plus de femmes sont prêtes à prendre la parole sans crainte. Néanmoins, cette situation montre à quel point les mentalités peinent à changer et que beaucoup d’individus tentent toujours de culpabiliser la femme au profit de l’homme.

Christine Bard, professeure d’histoire contemporaine, dans son article pour le « Libé des Historien-nes », explique qu’il y a un nouveau phénomène : le « himpathy » (« l’empathie pour l’homme »). Celui-ci consiste à victimiser l’homme et lui trouver des circonstances atténuantes, portant ainsi la faute sur la femme qui est pourtant la victime. Beaucoup d’hommes, suivant ce concept, peuvent se dire face à l’Affaire Kavanaugh « ce pourrait être moi » plutôt que « ce pourrait être ma femme ou ma fille », comme l’explique Christine Bard.

Ces états de fait montrent que, oui,  beaucoup de changements s’opèrent depuis des décennies et surtout depuis octobre 2017. On assiste à une prise de conscience progressive dans notre société avec l’envie de changer les choses durablement, en donnant à la femme le droit à la parole. Mais cette lutte est longue

et est loin d’être terminée. Les mentalités peinent à évoluer et dans beaucoup de domaine, la femme n’a toujours pas la place qu’elle mérite.

CHANGEMENT PROGRESSIF MAIS INEGALITES PERSISTANTES

Un an après l’Affaire Weinstein, nous pouvons avoir de nombreuses interrogations quant à l’avenir de ce mouvement et quant aux réels changements que ce scandale a apporté. A travers ce numéro de Libération, les historien-nes et journalistes en ont profité pour montrer que la lutte pour l’égalité totale des genres ne faisait que commencer et qu’il existe encore dans de multiples domaines, des inégalités flagrantes entre les sexes. Le domaine choisit pour illustrer ce phénomène alarmant est l’Histoire, à l’occasion des « Rendez-vous de l’histoire de Blois » du 10 au 14 octobre 2018. Cette manifestation dédiée à cette discipline, avait déjà été le thème principal d’une tribune pour le quotidien Le Monde, signée par 520 historiennes. Ce numéro de Libé décide de collaborer avec ces historiennes et de faire appel à la prise de conscience. A l’image du mouvement #MeToo, la tribune ouvre une brèche : les historiennes veulent du changement face à la domination masculine qui s’impose dans leur discipline. Inégalité salariale (équivalent à 1000€ en fin de carrière) ou encore non-parité dans les comités de recrutement, elles protestent contre le patriarcat qui prend beaucoup de place au détriment de leur visibilité. Dans leur tribune, elles proposent de vraies solutions : le respect de la loi sur la représentation paritaire des femmes dans les comités de recrutement ou de jurys de concours, d’accélérer les pratiques paritaires dans les invitations aux conférences ou dans l’égalité dans les prises de parole, dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire de Blois. Une autre revendication fait lumière : l’infime visibilité des femmes dans les programmes scolaires, au profit des « grands personnages ». Il est inquiétant que des événements politiques aussi lourds de conséquences que le mouvement #MeToo, n’aient pas éveillé le désir de donner une place plus conséquente à l’histoire des femmes.

Avec sa Une, mettant en scène une femme dont la bouche est peinte d’une main rouge et son titre « L’égalité qui vient », le « Libé des historien-nes » fait un bilan sur la situation du féminisme dans le monde, après divers scandales en tout genre. La rédactrice en chef de ce numéro, Michelle Perrot qui est aussi historienne et grande activiste pour la cause des femmes et des ouvriers, soulève plusieurs points qui méritent d’être sous le feu des projecteurs. Le mouvement #MeToo qui a découlé d’une affaire aussi sombre que l’affaire Weinstein, a offert une voix à ces femmes victimes d’agressions sexuelles et à celles qui luttent pour la reconnaissance de leurs droits. Celles-ci ont décidé de s’exprimer et de cesser d’avoir peur. Ce numéro nous montre que certes, le combat sera rude et qu’il n’est pas prêt d’être terminé au vu des nombreux domaines dans lesquels la parité peine à faire sa place. Le chemin est long, les mentalités évoluent avec difficulté, mais aujourd’hui, de plus en plus d’individus sont touchés de près ou de loin par cette lutte.

Imane RACHATI