Représentation politique du peuple palestinien : un défi supplémentaire ?

S’il est un conflit qui divise les consciences, qui sépare les opinions, c’est le conflit israélo-palestinien. Ses (tristes) 70 ans d’existence sont la preuve d’un affrontement interminable. Mais au-delà de l’opposition avec Israël, les partis politiques palestiniens luttent entre eux pour le pouvoir ; compromettant la représentation politique palestinienne qui se ronge de l’intérieur et entrave, en partie, les avancées du processus de paix.

Cet affrontement, d’abord israélo-arabe, s’est muée en une opposition entre Israël, déterminée à appliquer une politique colonialiste, et la seule Palestine avec ses (très) fragiles représentations nationales. Mais ces dernières semblent avoir échoué. Depuis les accords d’Oslo en 1993, la plupart des réelles négociations n’ont rien donné, et n’ont abouti qu’à un combat de plus en plus violent des deux côtés.

Mais le sentiment de la vanité des solutions a poussé les différentes factions politiques palestiniennes à se concentrer davantage sur la scène politique de leur pays qu’à une négociation logique, pacifique pour ainsi mettre fin à des décennies de marasme diplomatique. Préférant se tirer dans les pattes plutôt que de courir vers l’indépendance et la liberté, les partis politiques palestiniens mettent, aujourd’hui, en péril le combat de leur pays. Mais le peuple se réveille, avec la volonté de se débarrasser des calculs d’apothicaires de politiques insensibles aux attentes populaires.

Fatah et Hamas : dominants de la vie politique

Lors des élections législatives du 25 janvier 2006, un tournant s’opère quand le Hamas forme une majorité avec 74 sièges sur 132. Longtemps acquis au Fatah, le conseil législatif palestinien regroupe aujourd’hui deux grands partis : le Hamas (islamiste) et le Fatah (gauche sociale-démocrate, acteur historique du combat palestinien). Autour de ces deux grosses écuries gravitent quelques petits partis : surtout à gauche avec le FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), le Parti du peuple palestinien, le Front démocratique pour la libération de la Palestine et l’Initiative nationale palestinienne, et au centre avec la Troisième voie.

Political affiliationNo. of seats inNo. of seats inTotal No. of
the liststhe districtsseats
1Change and Reform294574
2Fatah Movement281745
3Martyr Abu Ali Mustafa303
4The Third Way202
5The Alternative202
6Independent Palestine202
7Independents044
Total666613

Source : Central Elections / Commission – Palestine

Les candidats sont élus, pour la moitié à la proportionnelle, pour l’autre au scrutin majoritaire.

« Change and reform » correspond au Hamas, « Martyr Abu Ali Mustafa » correspond au FPLP, « L’Alternative » est une coalition de trois partis de gauche : le Front démocratique pour la libération de la Palestine, le Parti du peuple palestinien et l’Union démocratique palestinienne, et « Independent Palestine » correspond à l’Initiative nationale palestinienne.

Ces élections mettent en évidence un clivage gauche/droite entre le Fatah et le Hamas. Avant les élections municipales de 2005, le Hamas boycottait n’importe quelle élection. Mais aujourd’hui en Palestine, le Hamas est considéré comme un réel parti politique et plus comme une organisation terroriste – contrairement à Israël, au Canada, à l’Union Européenne, aux Etats-Unis et même à l’Egypte (dû à l’appartenance du Hamas au Frères Musulmans). Ceci fait de lui un acteur avec une puissance diplomatique importante, que doit prendre en compte le Fatah s’il veut parvenir à de concrètes négociations.

C’est dans cette opposition idéologique et politique que s’est hissé l’espoir de la Troisième Voie. Parti centriste, il se veut comme étant l’alternative à ce clivage et rassembleur. Il n’a pour l’instant que peu d’effet.

À ces partis s’ajoute le Jihad Islamique Palestinien, deuxième organisation islamiste palestinienne la plus influente après le Hamas. Cette organisation armée n’est pas un parti, mais forte de ses (environs) 8 000 combattants et de sa liaison avec l’Iran, elle attire la crainte et est donc considérée comme terroriste par Israël, le Canada, l’Union Européenne, les Etats-Unis et le Royaume-Uni entre autre.

Affrontements politiques et tentatives de réconciliation

Mais dans tout combat politique, la lutte pour le pouvoir est sévère et aveugle. Aveugle des enjeux qui préoccupent tant les citoyens. Depuis que le Hamas s’est conformé à la vie politique, le Fatah se voit concurrencé : une situation qui n’a jamais existé auparavant, puisqu’il avait la mainmise sur l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) avec Yasser Arafat (figure emblématique de la résistance palestinienne, qui fut l’un des signataires des Accords d’Oslo en 1993). Dès lors, le Fatah est perturbé, et cette inquiétude va croître lorsqu’en 2007, le Hamas parvient à diriger la bande de Gaza. S’ensuivent diverses oppositions et tentatives de réconciliations.

En 2012, alors que le Hamas subit une deuxième guerre sur la bande de Gaza face à l’armée israélienne suite au blocus de cette dernière, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne et du Fatah, affirme que « l’agression est menée contre tous les palestiniens, contre notre nation. Il ne faut pas dire que c’est une attaque contre le Hamas ou le Jihad [islamique, ndlr], cette agression est menée contre nous tous. Ces jours difficiles vont nous faire travailler davantage en faveur de la réconciliation et de l’unité face à l’ennemi. » Cette étonnante volonté de se rapprocher n’est que temporaire – comme à chaque fois.

Par exemple, en janvier 2017, de nombreux gazaouis protestent contre les coupures d’électricité, ne leur permettant de s’éclairer que 3 à 4 heures par jour. Ces coupures fréquentes étaient, en réalité, initiées par l’Autorité Palestinienne qui croulait sous les dettes israéliennes et qui demandait au Hamas de payer l’électricité. Ce dernier n’a pas réagi et les rues gazaouies se sont remplies de milliers de manifestants.

Mais la navette repart dans l’autre sens en octobre de la même année. La situation économique et sociale du territoire contrôlé par le Hamas est trop critique (le taux de chômage avoisine les 50 % à Gaza selon la Banque Mondiale). Aussi, le parti islamiste change de l’intérieur et commence à se rendre compte des difficultés de la vie des gazaouis. Par conséquent, il tend la main à l’Autorité Palestinienne, elle-même en difficulté de son côté. En effet, le gouvernement palestinien s’essouffle, tout comme son dirigeant, Mahmoud Abbas. Au pouvoir depuis huit ans, il n’a, à son actif, aucune négociation de paix tangible avec le gouvernement israélien. Le Fatah et l’Autorité Palestinienne subissent une perte de confiance impressionnante de la part de la population. Mais, paniqué et trop gourmand, le gouvernement palestinien a enterré ce rapprochement en voulant diriger toute la bande de Gaza et marcher sur le Hamas.

Mais, à nouveau, marche arrière toute le 30 avril 2018 ; après avoir été renommé président du comité exécutif de l’OLP, Mahmoud Abbas déclare qu’il « espère que ce conseil national définira clairement [une] stratégie future et une stratégie claire à propos du prochain conseil. Mais pour cela, il faut se réconcilier avec le Hamas. C’est ce qui nous permettra d’organiser des élections aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie. » Et d’ajouter, « Le Hamas est passé de la résistance armée à la lutte pacifique, et je leur dis : c’est très bien, mais tenez les enfants éloignés des snipers, nous ne voulons pas qu’ils finissent handicapés. » Le but de cette réunion du comité, qui ne s’était pas réuni depuis 1996, était d’apporter  des solutions et des stratégies politiques et diplomatiques face à la décision américaine de déplacer leur ambassade à Jérusalem. Une énième tentative de réconciliation ? Un énième coup d’épée dans l’eau ? La relation conflictuelle entre le Fatah et le Hamas ne semble plus être la préoccupation première des palestiniens.

L’éveil du peuple palestinien

Source : Akram
Drawshi/Activestills

Car la simple présence du pluralisme et d’élections ne régit pas la vie démocratique. Et les palestiniens le ressentent. À partir de fin mars 2018, les gazaouis ont massivement manifesté lors des « grandes marches du retour », en symbole aux 70 ans de la Nakba (exode de la population palestinienne en 1948). Ces manifestations ont émergé de la société civile palestinienne, alors que le Hamas, discret au début, laissait faire. Ces mobilisations étaient pacifiques ; étonnant et novateur au vu des affrontements guerriers de ces dernières années. Les manifestants étaient pour la plupart jeunes, prônaient la non-violence, le boycott (principalement économique) envers Israël, une solution démocratique voire la résolution du conflit par l’émergence d’un État unique. Cette différence dans les volontés et objectifs entre les partis politiques et les citoyens palestiniens témoigne de l’éloignement idéologique des politiques et du peuple. D’ailleurs, les jeunes palestiniens sont de moins en moins encartés dans les partis. S’ils préfèrent mettre en avant le pacifisme, c’est parce qu’ils constatent les échecs des attentats qui les décrédibilisent internationalement. Et être pacifique décrédibilise Israël. En effet, l’armée israélienne se justifiait d’une escalade de la violence en répondant qu’elle ne faisait que de se protéger et de « simplement » répliquer. Mais dès lors que les palestiniens n’utilisent plus la violence, l’armée israélienne n’a plus d’excuse.

Ainsi, les institutions palestiniennes s’efforcent d’être démocratiques ou de montrer un semblant de démocratie. Mais les partis politiques s’usent, se fatiguent et s’éloignent des attentes de leur peuple. Le conflit interne entre le Fatah et le Hamas ne mène à rien et rajoute une difficulté supplémentaire à l’hostilité du gouvernement israélien. Ne nous y trompons pas, l’échec de négociation entre israéliens et palestiniens ne vient pas uniquement d’une mésentente politique palestinienne, mais également d’une politique d’apartheid de la part d’un gouvernement israélien qui refuse toute négociation. Face à l’agressivité de l’armée israélienne, les jeunes palestiniens ont préféré répondre intelligemment avec le pacifisme, chemin le plus logique de la paix.

Léon Scheid