Le Brexit risque-t-il de raviver les tensions entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord ? Les enjeux de demain 2/2

Le 10 avril 1998, l’accord du Vendredi Saint négocié par le premier ministre anglais Tony Blair et le taoiseach Bertie Ahern du parti irlandais Fianna Fáil, fut voté par référendum et mit officiellement un terme à la période appelée des “Troubles”, soit plus de trente ans de conflit opposant l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Pour certains, cette paix risquerait d’être ébranlée si un mauvais accord se dessine dans le cadre des négociations du Brexit et pourrait ainsi faire ressurgir des hostilités.

Entre inégalités, protestations, répressions et attentats

Le conflit nord-irlandais débute à la fin des années 60, lorsque les catholiques en Irlande du Nord (territoire à majorité protestante) manifestèrent leur colère et indignation suite aux discriminations quotidiennes subies dans la politique de logement, dans l’éducation, dans le marché de l’emploi et également dans l’inégalité de l’application de droits civiques tels que le vote. Ces marches pacifiques furent violemment bridées par la Police Royale de l’Ulster (RUC) et par l’Ulster Volunteer Force (UVF), des groupes paramilitaires protestants et loyalistes.

En 1969, les tensions se traduisent désormais par des attentats commandités par l’UVF visant les catholiques du territoire dans le but d’étouffer leurs protestations. Les marches organisées suivantes se finirent dans un bain de sang, où se déplorent essentiellement des pertes catholiques. Face à de telles persécutions, l’IRA (Armée Républicaine Irlandaise) riposta donc par le biais d’actes terroristes tels des fusillades et des attentats à la bombe pour protéger les catholiques et dissuader l’Angleterre de maintenir leur tutelle sur l’Irlande du Nord.

Face à ce climat de dissensions, le gouvernement britannique ordonna entre 1971 et 1975 l’arrestation de toute personne suspectée enrôlée au sein de l’IRA, sans recourir à des procès.

Cette escalade de haine mène au Bloody Sunday le 30 janvier 1972 à Derry.

Lors d’une marche pacifique, déclarée illégale par le gouvernement, dénonçant ces arrestations arbitraires sans procès, l’armée britannique fusilla quatorze catholiques et blessa une centaine de personnes. Cet événement marqua un tournant et porta le conflit à un niveau national. La riposte de l’IRA ne se fit pas attendre et le groupe armé organisa une série d’attentats à Belfast lors du Bloody Friday, où seize protestants furent tués.  

Les prisons H-Blocks, naissance de mouvements de contestations

Pour endiguer ces démonstrations de violence, les arrestations se multiplièrent.

En 1976, qualifiant la lutte d’indépendance de complot criminel, le gouvernement britannique cessa de reconnaître le statut de prisonniers politiques. Ce dernier discernait les condamnés pour terrorisme (comme les militants de l’IRA) des prisonniers de droits communs, en leur permettant de se réunir librement et de ne pas travailler. En signe de résistance et pour obtenir ce statut, les partisans de l’IRA lancèrent la Blanket Protest pendant laquelle les incarcérés de la prison du Maze (ou prison H-blocks, en référence à la forme des cellules) rejetèrent l’uniforme dédié aux prisonniers et ne se vêtirent que d’une couverture. Le mouvement de contestation évolua deux ans plus tard en Dirty Protest, pendant laquelle les prisonniers vécurent au milieu de leurs excréments et refusèrent de se laver. Le gouvernement britannique se montra sourd à ces protestations et ne revint pas sur sa décision.

Alors, afin d’attirer une plus grande visibilité sur leurs revendications, les prisonniers entamèrent une grève de la faim en 1981, menée par Bobby Sands. Margaret Thatcher, première ministre anglaise de l’époque, se montra intransigeante quant au refus du statut politique des prisonniers, ce qui amena la grève à perdurer et à se solder par la mort de Bobby Sands ainsi que de neuf de ses compagnons. Ces pertes humaines, devenues des martyrs, secouèrent la scène internationale qui échoua finalement à interférer dans ce meurtrier conflit, qui, d’origine religieuse et sociale, devint de plus en plus politique.

En représailles, l’IRA intensifia ses actes terroristes, notamment avec la tentative d’attentat ratée à Brighton en 1984 visant Margaret Thatcher dans un hôtel, suivie par les attentats commis à Londres et à Manchester.

Des processus de paix délicats et décriés

Les prémisses d’un processus de paix remontent en 1973 avec l’Accord de Sunningdale.

Ce dernier décréta que la relation entre l’Irlande du Nord et l’Angleterre pouvait effectivement être modifiée à la condition d’un accord de la majorité de la population. De plus, un Conseil d’Irlande serait créé et formé des membres du Dail (chambre basse du parlement d’Irlande) et de l’Assemblée nord-irlandaise. Cet accord engendra un soulèvement important de la part des unionistes (désirant rester dans le Royaume-Uni) qui contestèrent un tel partage de pouvoirs avec les Irlandais. A force de protestations, ils réussirent à faire abroger le projet en 1974.

Une autre tentative se dessina avec l’Accord anglo-irlandais de 1985.

Avec cet accord, l’Irlande acquit un rôle consultatif dans certaines questions politiques, et des réunions entre les ministres irlandais et anglais furent planifiées pour discuter d’une possible coopération des frontières entre les deux pays, ainsi que de l’administration, de la justice et de la sécurité en Irlande du Nord. Bien que plusieurs unionistes, rattachés au Ulster Unionist Party (UUP) exprimèrent une fois encore leur mécontentement, l’accord réussit à être maintenu.

En 1994, l’IRA et les groupes paramilitaires loyalistes appellent à un cessez-le-feu officiel.

En effet, l’IRA éprouva des difficultés à maintenir une opposition redoutable et efficace et constata à contre-coeur l’impassibilité du gouvernement britannique quant à leurs revendications nationalistes malgré la multiplication des troubles violents appelant au changement radical. Mais dix-sept mois plus tard, indigné face à “une avancée du processus de paix absente”, le groupe armé irlandais décida de violer le cessez-le-feu avec un nouvel attentat perpétré à Londres en 1996.

Vers une paix durable ?

En 1997, le parti travailliste gagne les élections générales britanniques et Tony Blair devint premier ministre. Il fait de la résolution du conflit nord-irlandais une priorité lors de son mandat et les discussions entamées avec son homologue Bertie Ahern, à la tête du parti Fianna Fáil (littéralement Soldats de la destinée) aboutirent à l’accord de paix du Vendredi Saint. Cet accord sera voté et validé par référendum populaire à 94% en Irlande et à 71% en Irlande du Nord. Tony Blair fut ainsi le premier à occuper la fonction de premier ministre à reconnaître la part de responsabilités de l’Angleterre dans ces affrontements meurtriers coûtant la vie de près de 3500 personnes.

L’accord comprit plusieurs mesures impactant les deux pays dont les suivantes : une Assemblée locale nord-irlandaise partagée entre catholiques et protestants, le désarmement de groupes armés tels que l’IRA, l’organisation d’instances de coopération entre les deux pays, un conseil des ministres dirigé par un Premier ministre d’Irlande du Nord, l’abolition de la revendication territoriale de la République d’Irlande sur l’Irlande du Nord, la libération des prisonniers, et enfin le maintien et la protection du droit de la double nationalité irlandaise et britannique.

Il est toutefois primordial de garder à l’esprit que l’accord de 1998 engendra des ripostes violentes, notamment portées par une branche de l’IRA, Real IRA, auteure de l’attentat le plus meurtrier depuis le début du conflit entraînant 29 victimes à Omagh (en Irlande du Nord), en août de la même année. De plus, même si l’IRA a officiellement déposé les armes en 2005, plusieurs branches terroristes nationalistes sont encore actives aujourd’hui.

Quant aux tensions religieuses qui s’étaient reflétées dans le détail du vote du référendum, (96% des catholiques votèrent en sa faveur contre 52% de protestants), elles perdurèrent encore aujourd’hui dans certaines régions où les rancoeurs sont encore bien ancrées.

Ce tel clivage se projeta naturellement en politique, où le Sinn Féin et le Parti protestant Unioniste Démocrate (DUP) dominèrent les autres partis politiques plus modérés. Depuis 2007, les deux partis sont obligés de se partager le pouvoir et de gouverner ensemble l’Irlande du Nord, une alliance stable encore impensable quelques décennies plus tôt.


Le défi du Brexit

C’est en 1973 que l’Irlande et le Royaume-Uni (et donc l’Irlande du Nord, étant rattachée à ce dernier) purent rejoindre la Communauté économique européenne (CEE) (qui deviendra plus tard l’Union Européenne en 1993). Une adhésion qui sera remise en question quarante-trois ans plus tard, lors du référendum du Brexit de 2016.

En effet, à l’issue des votes, 51,9% des électeurs ont soutenu la sortie du Royaume-Uni de l’UE, une décision qui contraste pourtant avec la volonté du peuple nord-irlandais qui ont rejeté le projet à 55,8%. Cette divergence d’opinion va alors constituer la question la plus délicate et nécessitant le plus de temps lors de l’élaboration d’un accord de sortie.

Certains partisans du Brexit radical souhaitent un retour à une frontière physique entre les deux pays, menaçant ouvertement l’accord du Vendredi Saint l’ayant fait disparaître. Ce rétablissement de frontière impacterait l’économie des deux pays, sachant que la majorité des exportations de l’Irlande vers l’UE se font via le passage de l’Irlande du Nord et du Royaume-Uni et, à l’inverse, environ deux-tiers des exportations nord-irlandaises s’effectuent vers l’Irlande. L’instauration d’une telle frontière et de contrôles risquerait fortement de perturber la fluidité des échanges de marchandises.

La réponse apportée par Theresa May concernant l’Irlande du Nord consiste à créer un “filet de sécurité” (ou Backstop). Ce dernier offre une solution temporaire si aucun autre accord n’a été négocié d’ici la fin de la période de transition, à savoir le 31 décembre 2020. Le backstop consiste à créer un ‘territoire douanier unique” qui éviterait le rétablissement d’une frontière physique et d’éventuelles violences frontalières.

En effet, le texte prévoit le maintien de l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne dans l’union douanière avec l’Union Européenne et que l’Irlande du Nord seule reste dans le marché intérieur des marchandises, pour ainsi ne pas créer de complications de contrôles douaniers entre l’Irlande du Nord et l’Irlande. Toutefois, des contrôles s’appliqueront entre l’Irlande du Nord et la Grande Bretagne pour vérifier le respect des produits aux modalités européennes, la première étant la seule à rester dans le marché commun. Pour éviter des engorgements aux frontières, ces contrôles s’effectueront au sein des industries et des fermes.

Solution viable ou désastre imminent ?

Cependant, cette solution est loin de convenir à l’Union Européenne et encore moins aux partisans d’un Brexit radical.

Les 27 pays de l’UE s’accordent à ne vouloir que l’Irlande du Nord dans l’union douanière, proposition impensable pour Theresa May qui déclare qu’une telle distinction de statut entre l’Irlande du Nord et la Grande Bretagne risquerait de menacer l’unité du Royaume-Uni. De plus, Bruxelles met en garde contre l’aspect temporaire de cette solution : les garanties qu’elle offre aujourd’hui seront toujours demandées demain. Si aucune alternative n’a été trouvée, le backstop risquerait donc de se prolonger.

Ce rattachement commercial est perçu par les conservateurs comme une trahison, allant à l’encontre même du principe de rupture votée par les citoyens. Theresa May sait pertinemment que ce backstop est source de désaccord et il figure parmi les raisons pour lesquelles la première ministre anglaise a décidé de reporter le vote de son deal au sein de la Chambre des Communes le mardi 11 décembre.

Dans le cadre d’un no deal, il n’y aura pas de période de transition et de facto, pas de backstop possible (l’assurance d’une frontière de 500km gardée ouverte). Le Royaume-Uni n’aura alors aucun accord commercial négocié avec l’UE.

Plusieurs grands problèmes sont pointés du doigt par les opposants du backstop ; s’il rentre en vigueur, le Royaume-Uni ne pourra pas quitter l’union douanière sans l’approbation de l’UE. En effet, il est demandé qu’un accord commun soit établi pour déterminer la fin de l’application du backstop. Il est donc théoriquement possible pour l’UE de garder le Royaume-Uni au sein de ce terrain douanier aussi longtemps que possible.

Enfin, le DUP, allié essentiel de Theresa May lors des dernières élections générales lui garantissant une majorité de siège au parlement, conteste ouvertement ce filet de sécurité suite à la mention de contrôles des biens échangés entre l’Irlande du Nord et la Grande Bretagne.

Theresa May rassure les conservateurs qui craignent un backstop indéfini et par conséquent, la possibilité d’un rattachement à l’UE permanent ; si aucun accord n’a été trouvé à l’issue de la période de transition, une extension de deux ans de cette dernière peut être demandée pour ne pas à appliquer ce backstop. Cet argument est vivement critiqué, puisqu’un tel prolongement devrait être approuvé par l’UE, et qu’il ne garantit pas en lui-même l’obtention d’un accord définitif.

Si la préservation d’une frontière ouverte semble acquise, à l’heure à laquelle cet article est écrit, la solution prévue semble encore instable et avec pour but principal un gain de temps sur la négociation d’un véritable accord durable.

La question nord-irlandaise constitue l’un des plus gros enjeux et est source de discorde profonde à l’intérieur même du parti de Theresa May, qui a survécu à un vote interne de défiance le 12 décembre au soir.


Océane Guyard