Lorsque le pixel envahit l’urbain

Depuis son émergence, les jeux vidéo ont suscité de nombreuses passions. Ce qui est depuis 2006 considéré par le ministère de la culture comme le dixième art n’hésite pas à piocher dans d’autres formes artistiques pour s’exprimer et s’épanouir. Ainsi, dans les années 1980 et 1990, l’éditeur français Infogrames a utilisé la notoriété internationale de plusieurs bandes-dessinées pour se constituer un panel de jeux allant d’Astérix à Tintin en passant par North & South. Plus récemment, le studio Quantic Dream s’est servi des meilleurs atours du septième art pour dessiner des productions vidéoludiques à l’âme hautement narrative mais à l’interaction limitée.

Le pixel, l’unité de base pour compter le nombre de points d’une image numérique a donné naissance au pixel art. Invisible ou oublié suite à l’évolution des résolutions d’images améliorant le rendu et de l’émergence de la 3D, l’utilisation du pixel est réhabilitée par la révolution des jeux indépendants depuis une dizaine d’années. En parallèle, deux phénomènes artistiques et créatifs sont empreints de cette pâte graphique issue du monde de la programmation informatique.

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Binary Self Project, 2005

La constante performance artistique d’Invader

Un AVNI, un Artiste Vivant Non Identifié, voilà comment se définit Franck Slama. Œuvrant la nuit, en toute discrétion, outrepassant les barrières juridiques, Invader “envahit” Paris dès l’année 1998. Son objectif ? “libérer l’Art de ses carcans que sont les musées et les institutions. […] Libérer les Space Invaders de leurs écrans de jeux vidéo pour les amener dans notre propre réalité.”. Le cadre est posé. L’artiste formé à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris utilise le carreau de faïence comme matériau et le bâtiment comme support. En vingt-deux ans, ce ne sont pas moins de 3 926 Invaders qui ont été installés dans 77 villes du monde entier. On note néanmoins la répartition de l’œuvre prédominante en Europe et en France, parmi laquelle elle est présente aussi bien dans les métropoles que sur le littoral atlantique (notamment au Cap Ferret depuis janvier 2018) et méditerranéen. Les paysages ruraux sont délaissés au profit de ces deux ensembles. La Provence jouit cependant d’une présence d’Invaders conséquents dans les rues de Aix-en-Provence, Avignon, Cannes, la Ciotat, Forcalquier, Luberon, Marseille, Nice, la Côte d’Azur en général.

Ces véritables “envahisseurs d’espace” bien que trônant dans la plupart des cas des lieux situés en hauteur sont parfois l’objet de controverse de la part de leurs occupants. Comme le précise l’artiste, dans 99% des cas, les Invaders sont installés sans autorisation. Le 1% correspond à des commandes de musées, d’institutions et d’organismes. Les installations les plus remarquables sont peut-être ceux siégeant dans les huit centres de l’European Space Agency. Malheureusement, au fil de sa performance, l’artiste est confronté à la destruction de son œuvre. Le vol en est la première cause. La technique utilisée induit une destruction des pièces par émiettement infligeant au bâti un aspect altéré. Progressivement, des fans de l’artiste s’efforcent à leur compte de “réactiver” les mosaïques en remplaçant les carreaux manquants.

Transcendant les générations au rythme des “vagues” (en référence au jeu vidéo dont l’auteur fait référence) Invader n’hésite pas à revenir dans des villes déjà marquées de son sceau. Cependant il n’emploie aucune méthodologie de travail particulière. A ce titre, Hong Kong a connu l’année dernière sa septième vague, c’est-à-dire le septième passage de l’artiste dans la mégalopole chinoise qui accumule alors 132 Invaders. Pour Paris, la vague est “permanente” puisque l’artiste précise sur son site qu’il ne se passe rarement une semaine sans qu’il ne colle de nouvelles pièces. Enfin, malgré ce dédale d’extraterrestres et autres reproductions d’univers divers (parfois issus du monde de la BD ou d’autres secteurs culturels), une pièce demeure unique. Depuis le 12 mars 2015, l’Invader nommé Space2 collé dans le module européen de l’International Space Station a traversé la stratosphère.

Employant la mise en abyme, l’extraterrestre virtuel est renvoyé dans son espace natal, quarante années après son invasion à la suite de laquelle il s’est imposé comme une des représentations visuelles les plus symbolique et représentative du jeu vidéo.

De l’écran au post-it, il n’y a qu’une case

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Ce même extraterrestre est la première figure de la post-it war à être affichée par une employée d’Ubisoft rue Armand-Carrel à Montreuil en juin 2011. Initialement à portée décorative, cet acte devient le commencement d’un phénomène estival qui capte l’attention des employés occupant encore les bureaux. Ça aurait pu en rester là. Mais c’était sans compter sur le siège de la banque BNP Paribas qui lorgne sur celui du premier développeur français. Ces occupants décident d’ajouter leur pierre à l’édifice et de se lancer à leur tour.

Le département informatique de la banque occupe son temps de pause en collant un canon issu de Space Invaders (utile dans ledit à jeu à se défendre contre les envahisseurs de l’espace). Cette riposte est perçue comme une véritable déclaration de guerre chez Ubisoft qui répond à la provocation par un Mario recouvrant toute une fenêtre. Les deux entreprises attendent patiemment que leurs homologues dégainent les premiers post-it pour riposter. Ainsi, tour à tour, semaine après semaine, les personnages et objets de licence vidéoludiques, cinématographiques et de bande-dessinées sont représentés. Ainsi s’affrontent des représentations de Mario, de Link, du jeu Pong, de Megaman, d’un X-Wing, d’Obélix, des Lapins Crétins et de Puzzle Bubble. Contagieuse, la déferlante se répand sur l’ensemble du quartier de la Défense. Comme pour l’artiste Invader : c’est une invasion de l’urbain.

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Les post-it jonchent les vitres des différents immeubles de la Société Générale, de Merck et de GDF-Suez. Ce-dernier arbore fièrement une immense représentation sur six étages du Tintin en cosmonaute issu de l’album Tintin, on a marché sur la Lune. Le front s’étend sur toute l’Ile-de-France notamment à Issy-les-Moulineaux rue Camille-Desmoulins du côté d’Eurosport, de France 24, de Coca-Cola et de Vidal. Comme le remarque Les Inrockuptibles, le post-it du fabricant 3M est aussi un témoin de la capacité de ravitaillement des services de fournitures des entreprises concernées. La rudesse de la bataille et la complexification des constructions amènent certains à battre en retraite. Un salarié de France 24 communique sur Twitter les causes de la défaite de son entreprise :  le cruel manque de post-it couleurs.

A première vue, cette activité peut sembler fastidieuse. Mais une bonne organisation permise par l’élaboration d’un tableur, au rythme d’une case pour un post-it, et la réquisition de quelques dizaines d’employés occupe les temps de pause et d’after work de la France entière une bonne heure durant. On trouve des traces de cette guerre à Lyon et à Bordeaux où un Megaman fut un temps visible au quai de Bacalan. L’affrontement à la vertu d’offrir un temps de décompression et d’être un élément fédérateur pour des employés qui travaillent ensemble sans véritablement se connaître. Les employeurs sont pour la plupart ravis bien que certains tolèrent tant bien que mal ou que d’autres rechignent comme chez Renault où on met à la poubelle les fauteurs de troubles. L’armistice est signé lors de plusieurs pique-niques, moment de rencontre des différents belligérants.

Pour conclure cet été de prouesse artistique, la Société Générale sonne le glas en ripostant au Tintin de la GDF-Suez.

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L’installation de 9 000 post-it sur six étages en 1h30 a monopolisé une cinquantaine de salariés pour représenter un Obélix portant le fier Astérix sur le bouclier gaulois.

Rémy Létang